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6 août 2012 1 06 /08 /août /2012 10:30

 

 Du 12 au 17 août, création au Festival de Spa par les Baladins du miroir, dans une mise en scène de Nele Paxinou, de mon adaptation du Producteur de bonheur, le superbe roman de l’écrivain slovaque Vladimír Mináč (1922-1996). (Pour les représentations ultérieures, voir le site des Baladins,http://lesbaladins.be)

 

Maja-affiche-Producteur-de-B.-2012.jpg                               

 Pour l’occasion, MaelstrÖm éditions (voir http://www.maelstromreevolution.org) réédite le roman, traduit il y a pas mal d’années déjà par Maja Polackova et moi-même, paru aux Editions Labor et introuvable depuis longtemps. Cette nouvelle édition est accompagnée d’illustrations de Maja Polackova, qui a créé également l’affiche du spectacle :

 

Couverture Producteur de bonheur 1

 

Je vous donne un avant-goût avec les premières lignes du roman :

 

   Les chaises étaient déjà retournées sur les tables. Le serveur éteignait les lumières. Il posa la main sur le dernier interrupteur, mit une jambe devant l'autre et jeta sur le dernier client un regard méditatif.

   L'homme à la calvitie demanda :

   « Alors, on se dit au revoir ? »

               « Il va falloir », répondit le serveur.

  L'homme chercha de l'argent dans ses poches. Il pêcha toutes sortes de papiers dans son portefeuille, les posa l’un après l’autre sur la table en les vérifiant consciencieusement, puis les replia prudemment et les remit en place. Il affichait une mine plutôt piteuse.

   Il dit :

   « Eh bien, voilà. »

   « Vous n'avez pas d'argent ? », demanda le serveur.

   L'homme poussa un soupir.

   « Toi, tu es un homme sincère », dit-il d'un ton nonchalant. « Eh bien, moi aussi, je serai sincère avec toi. Je n'en ai vraiment pas. »

   « Je l'avais deviné », dit le serveur.

   « Deviné et, malgré tout, tu m’as servi mon cognac. Regardez cet homme, messieurs dames, observez-le bien. » Et il embrassa toute la pièce du regard comme si la foule s'y pressait et ne le quittait pas des yeux. « Un véritable connaisseur de l'homme. D'un seul coup d’œil, il vous sonde le fond de l'âme. Et cela ne l’empêche pas d’avoir le cœur grand. »

   « Pour ce qui est du cœur, vous vous trompez », dit le serveur, qui ne put réprimer un bâillement. « Il va vous falloir laisser quelque chose ici. Une montre ou autre chose. »

   « Une montre ! » L'homme joignit les mains, les doigts tendus vers le haut. « Vous l'avez entendu ? Il a dit: une montre ! Et moi, je vous demande : quelle montre ? Une montre avec une fontaine magique ? Ou bien me faut-il, malgré mon âge, grimper jusqu'au sommet d'une tour et redescendre déposer à ses pieds l'instrument officiel de la mesure du temps ? C'est ça, le respect de la vieillesse ? »

   « Vous devez laisser quelque chose », dit le serveur, d'un ton plus ferme à présent.

   « Mais tu ne comprends rien, mon camarade. Je n'ai rien. Rien du tout. Et où il n'y a rien, même un serveur ne peut rien prendre. Capisto ? »

               « Ce n'est pas très joli de votre part. »

   « Et est-ce que c'est joli de ta part de bâiller sans mettre la main devant la bouche ? Où nous trouvons-nous ? Dans une grotte préhistorique ou dans une taverne socialiste ? L'homme ne fait pas que de jolies choses, mon camarade. »

   « Vous, vous êtes un type bizarre ! », dit le serveur.

   L'autre haussa les sourcils. Ils étaient imposants, bouclés et touffus, comme si de la mousse lui poussait sous le front.

   « Ne me vexe pas. Je suis un original. Le dernier original véritable et pas du tout un type bizarre. Sais-tu qui je suis ? »

   « J'aimerais le savoir », grimaça le serveur. « Six cognacs et deux cafés. A quel nom, s'il vous plaît ? »

   L'homme se leva, tira sur sa veste froissée et s'inclina poliment. « Ojbaba », fit-il d'un ton solennel.

   « Enchanté », répondit le serveur.

   « Cela ne te dit rien ? »

   « Non. Sauf peut-être que je peux dire adieu à mon argent. Les gens avec un nom pareil, ou bien ils n'existent pas, ou bien ils ne paient pas leurs dettes. »

   « Ojbaba Frantisek », reprit l'homme d'un air digne. « Vraiment, ça ne te dit rien ? »

   « Non. » Le serveur se remit à bâiller et, au dernier moment, mit la main devant la bouche. « Qu'est-ce que ça devrait me dire ? »

   « Entrepreneur », souffla l'homme. « Secteur des fêtes populaires. La roulette du bonheur d'Ojbaba. La bonne fortune d’Ojbaba. Tu n'en as jamais entendu parler? »

   « Non. Mais ça ne sonne pas mal. J'arriverai peut-être encore à avoir mon argent. La roulette du bonheur d'Ojbaba. Qu'on l'apporte ! »

   L'homme, d'un air impuissant, écarta les bras.

   « Je le ferais de bon cœur, mon camarade, car j'ai le cœur généreux. Mais ça ne marchera plus. On a piétiné les rêves. Les nuages roses se sont dissipés. Adieu, mon petit village natal. »

   « Quel village ? »

   « Mon camarade », fit l'homme d'un ton solennel en se frappant la poitrine, « tu as devant toi un être, qui, il y a quelques heures à peine, possédait encore une entreprise florissante. Et qui, en un instant, a tout perdu. »

   « La police ? », demanda le serveur déjà compréhensif.

   « Non », répondit l'homme. « Une femme. Une bonne femme. »

   « On connaît ça », dit le serveur d'un ton réfléchi. Il se dandina en croisant les bras. Puis, d'un ton méprisant et expérimenté : « Les bonnes femmes, quelqu'un comme nous doit les tenir à distance. Ne pas les laisser s'approcher. »

   « Exactement ! », s'exclama le producteur de bonheur. Il se précipita vers le serveur avec un sourire enthousiaste et ouvrit les bras. « Viens tout contre moi, écoute le chaleureux battement de mon cœur amical ! Quelqu'un comme nous ! Quel mot magique ! Si jeune et si expérimenté ! »

   Et malgré les réticences du serveur, il l'enlaça en le couvrant de ses postillons et en versant une larme d'émotion. Puis, il lui saisit la main et la serra avec force :

   « Esprit éclairé ! Point lumineux au sein des ténèbres ! C'est avec une joie immense que je commande deux grands cognacs ! »

   « Mais vous n'avez pas d'argent », répondit le serveur.

   « Comment : vous n'avez pas ? Tu n'as pas, mon camarade ! A partir de maintenant, rien que tu, seulement tu ! Tout pour l'ami. L'argent, qu'est-ce que c'est ? Une honteuse invention de l'homme, du papier imprimé, des images idiotes. Une prison pour l'esprit libre. »

     « Je dois faire ma caisse », dit le serveur en reculant devant cette avalanche de mots.

   « Faire ta caisse ? » Quelle effroyable bassesse ! Tu dois t'en libérer, t'élever au-dessus du quotidien. Faire la caisse ! L'homme n'a pas été doté de son âme si unique pour faire la caisse. Il faut se révolter. Il faut se demander : pourquoi est-ce que je vis ? Pourquoi suis-je ici ? Quelle est donc le rôle de mon âme dans une telle foire ? »

   « C'est vrai », répondit le serveur estomaqué. « C'est dégoûtant. Tous les jours la même chose. Et, le matin, je ne sens plus mes jambes. »

   « Jette ton poids, mortel. Lève-toi et marche, comme disait un certain homme intelligent à un certain jeune homme. Je te prête des ailes. Tout pour l'ami. Tu t'élèveras et dans le ciel tes pieds plats se reposeront. Lève-toi et marche, jeune homme, le monde est grand. »

   « Et où dois-je aller? »

   « D'abord, chercher du cognac », dit Frantisek Ojbaba.

   Le serveur ne put s'empêcher de rire.

   « Vous êtes un comique », dit-il. Et il se mit en route en soupirant et en traînant les jambes. Le producteur de bonheur s'installa confortablement.

   L'instant d'après, le serveur poussait les portes battantes, une bouteille de cognac à la main. Il la posa sur la table.

   « Tant pis pour elle. » Il remplit les verres et dit à Ojbaba: « C'est parce que vous êtes un fameux original. »

   « Mais tutoie-moi donc, mon camarade », dit le producteur de bonheur. Puis il demanda: « Qu'est-ce que tu veux dire, au juste ? Qu'est-ce que c'est, un original ? »

   « Quelqu'un d'un peu drôle », répondit le serveur.

   « Tu veux dire un peu étrange ? C'est juste. Et quoi encore ? »

   « Je ne sais pas. »

   « La liberté, mon camarade. Un original doit être indépendant de tous et libre de tout. Il ne peut pas faire partie du troupeau. Il doit avoir le courage d'être différent. Capisto ? »

   « Si je comprends ? Non. »

   « L'homme n'est pas ce par quoi il ressemble à son prochain », dit le producteur de bonheur en dressant un index sentencieux. « L'homme est ce par quoi il se différencie de son prochain. Telle est la grande leçon de l'individualisme. »

   « Oui », dit le serveur. « On trouve toutes sortes d'individus. »

   « Tout homme rêve d'être unique. Au moins une fois dans sa vie. Pourquoi les gens s'arrêtaient-ils devant mon stand ? La roulette ! Tenter sa chance ! Et qu'est-ce que cela veut dire, tenter sa chance ? Ça veut dire sortir du rang. Rêver à un destin unique. Tout qui marche dans un régiment veut en sortir. »

   « Et maintenant la roulette s'est envolée », dit le serveur.

« Elle s'est envolée », acquiesça l'ancien entrepreneur du secteur des fêtes populaires. « Elle s'est même envolée avec la bonne femme, le capital en liquide, le tablier blanc et l'ouvrier. »

   « Quel ouvrier ? »

   « L'homme qui gagne toujours. La publicité pour le bonheur. Un jeune homme agréable. L'homme de la foule. L'étincelle qui enflamme. Il était trop agréable – je le suppose, en tout cas. Je lui avais tout appris, je l'ai réchauffé sur ma propre poitrine comme un petit oiseau gelé. Jeunesse ingrate ! Il s'est enfui avec toute mon entreprise. J'étais allé manger une goulache. Imprudence fatale ! Laisser la bonne femme avec un jeune homme trop agréable et avec le capital ! Elle ne comprenait rien à la grandeur d'âme. Tout ce qu’elle a compris, c’est que j’étais vieux. »

   « Vous avez commis une erreur », accorda le serveur compatissant. « On ne peut pas se fier aux femmes. »

   Le producteur de bonheur poussa un soupir :

   « Les seins ! Deux voûtes célestes. Et tout est parti. »

   Tout en méditant, ils burent leur cognac. Derrière les fenêtres, le matin commençait à poindre. Le temps des confidences arrivait. Ce temps indéterminé où le possible semble impossible, le temps des projets, le temps créateur. Les cratères fument encore, la lave n'a pas encore durci, la croûte terrestre est toujours en train de trembler et de craquer. Rien n'a encore son apparence définitive, voici ton ciseau à rêves, crée ton monde selon ton désir. En ce moment rare, le producteur de bonheur se lança dans un long discours… 

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Actualités
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commentaires

nicolas marchal 06/08/2012 11:32

Extra ! Beaucoup de bonheur à ton producteur !

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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