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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 22:57

 

Puisque j’en suis ces derniers jours, plus encore que de coutume, à m’adonner au plaisir des récits absurdes ou des récits à la narration déréglée ou délirante, je viens de relire le merveilleux ouvrage de l’écrivain espagnol Javier Tomeo, Histoires minimales.Cinquante-deux petites scènes, plus cocasses les unes que les autres, un théâtre fantasque, aux didascalies imaginatives et folles, d’une inventivité qui se renouvelle à chaque page. Commençons par la scène qui ouvre le livre :


Mer démontée. Sur les vagues minuscules, le petit navire à cheminée rouge. Agrippés fortement au mât, le PHILOSOPHE NAUTIQUE (tendre compagnon de l’enfance, qu’on aimerait ne pas voir vieillir) et le MARMITON (qu’on ne connaît pas, mais peut imaginer sans peine avec son petit visage bien ferme et doux, comme pétri de massepain de Tolède.)  

LE MARMITON – (A gorge déployée pour se faire entendre par-dessus les mugissements du vent.) C’est rare de voir une mer aussi mauvaise. 

LE PHILOSOPHE. – Oui, c’est rare. 

LE MARMITON – Pourtant vous ne semblez pas avoir peur.

LE PHILOSOPHE. – Non, je n’ai pas peur.

LE MARMITON – Vous ne trouvez pas que notre situation est très compromise ?

LE PHILOSOPHE. – (Esquissant un sourire.) Très compromise, vous avez raison.

LE MARMITON – C’est un miracle si nous ne coulons pas. Chaque coup de roulis peut être le dernier.

LE PHILOSOPHE. – C’est également vrai.

LE MARMITON – Et vous n’avez pas peur ?

LE PHILOSOPHE. – Non, je n’ai pas peur.

LE MARMITON – (Emerveillé.) Quel homme courageux vous faites !

LE PHILOSOPHE. – Oh, il ne s’agit pas de courage, mon jeune ami !

LE MARMITON – De quoi s’agit-il, alors ? 

LE PHILOSOPHE. – (Montrant son front de l’index et se cramponnant dès lors au mât d’une seule main.) Il s’agit de folie.

LE MARMITON – Je ne vous comprends pas. Que voulez-vous dire ?

LE PHILOSOPHE. – Je veux dire (il montre encore sa tempe avec son index) que je concentre là-dedans toute la force de l’absurde.

LE MARMITON – Ce qui signifie ?

LE PHILOSOPHE. – (Se décidant à passer à l’action comme si la plaisanterie de la mer tempétueuse n’avait que trop duré.) Regardez, faites bien attention !

Il sort un petit flacon de la poche revolver de son pantalon et se met à le remplir d’eau de mer, sans que la petite bouteille se remplisse jamais. C’est un labeur épuisant, mais au bout d’un certain temps – bien que le temps, dans les tâches d’envergure, soit ce qui importe le moins –, l’océan est à sec et le petit navire s’échoue, en haletant, sur une grande plaine couverte de poissons argentés, qui battent de la queue désespérément.

LE MARMITON – (Emerveillé, n’en croyant pas ses yeux.) Oh !

Silence. Le PHILOSOPHE NAUTIQUE enfonce le bouchon de son flacon enchanté et, sous le fier vent de nord-est, sourit béatement en voyant apparaître, dans le lointain, le premier camion de la colonne de secours. 

            Javier Tomeo, Histoires minimales, traduit de l’espagnol par Denise Laroutis,

José Corti éditeur.

 

On devine aussi, dans le déroulé de pareille histoire, une sorte de montage onirique. Ici, heureux, et même presque euphorique. Ailleurs, plus dramatique mais un dramatique toujours relativisé par la dimension bouffonne ou satirique. Comme dans cette autre scène, une de mes préférées, qui se passe elle aussi sur la mer :

 

Le MAITRE D’EQUIPAGE et le MATELOT, appuyés sur le bastingage de tribord du petit voilier ancré dans la baie de Chocolocolo. Ils demeurent silencieux un bon moment, en attente. 

LE MATELOT. – (montrant quelque chose du doigt.) Le voilà ! Le voilà ! Tout vif et frétillant !

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Où ?

LE MATELOT. – Là ! Un peu plus à droite !

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Oui, je le vois maintenant !

LE MATELOT. – Vous croyez qu’il peut nous voir, lui aussi ?

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Non, je ne crois pas. J’ai ouï dire que cette race de phénomène est à moitié aveugle.

LE MATELOT. – Faites-lui signe, pour voir s’il nous répond.

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Vous croyez que cela en vaut la peine ?

LE MATELOT. – Je suppose que oui. C’est la première fois de ma vie que je vois un Prélat Aquatique. Mais il vaut mieux que ce soit vous, vous êtes plus gradé. Si c’est moi qui lui fait signe, il risque de se vexer et de ne pas répondre.

Pause. LE MAITRE D’EQUIPAGE agite le bras. Les deux hommes attendent en vain une réponse.

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Non, il ne répond pas. Je suis sûr qu’il ne peut pas nous voir.

LE MATELOT. – Ah bon, c’est dommage.

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Oui, c’est dommage.

Pause. Côté cour, s’approche le CAPIAINE, qui s’accoude au bastingage.

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Bonjour, monsieur.

LE CAPITAINE. – Bonjour, Sandoval. Qu’est-ce que vous faites là, tous les deux ?

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Nous regardons le Prélat Aquatique, monsieur.

LE CAPITAINE. – Où est-il ? J’entends parler de ce monstre depuis des années mais je n’ai jamais eu la chance de le voir.

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Il est là-bas, monsieur, près de la crête de cette vague.

LE CAPITAINE. – Où ça ?

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Un peu plus à votre droite.

LE CAPITAINE. – Oui, je le vois maintenant. On dirait même qu’il nous sourit. Vous croyez qu’il peut nous voir, lui aussi ?

LE MATELOT. – Non, monsieur. Il ne peut pas nous voir. Nous en avons eu la preuve tout à l’heure.

LE CAPITAINE. – J’avoue que je ne lui trouve pas l’air féroce que dépeignent certains explorateurs français.

LE MATELOT. – (Avec une sainte indignation patriotique.) Qui irait se fier à ce que disent des étrangers ?

LE CAPITAINE. – En fait, il a l’air assez pacifique.

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Oui, il a l’air très calme.

Pause. Les trois hommes, pendant quelques minutes, contemplent en silence la belle apparition. Côté cour, s’approche d’eux un groupe de grosses DAMES et le petit voilier commence à donner de la bande à tribord.

LA PREMIERE DAME. – Que se passe-t-il, capitaine ?

LE CAPITAINE. – (Montrant l’animal avec un certain orgueil, comme si la mystérieuse créature avait émergé grâce à ses seuls bons offices.) Contemplez le légendaire Prélat Aquatique, mesdames. Une chance qui ne se présente que très rarement. Cette apparition, bien entendu, n’était pas prévue au programme.

LA DEUXIEME DAME. – Où est-il ?

LE CAPITAINE. – Là-bas, à votre droite.

            LA DEUXIEME DAME. – Oh, oui ! Le voilà !

            LE CAPITAINE. – Regardez-le ! Regardez-le !

            LA TROISIEME DAME. – Il est adorable !

            LA DEUXIEME DAME. – Quel amour !

            LA QUATRIEME DAME. – Quel délicieux petit grand-père, avec sa longue barbe blanche.

            LA CINQUIEME DAME. – Quel beau poupon, avec sa mitre et sa crosse !

LA SIXIEME DAME. – (L’observant à travers son monocle.) Est-ce là le monstre contre lequel on nous  avait tant mises en garde ?

LE CAPITAINE. – Celui-là même, madame. Vous pouvez constater à présent le ridicule de ces légendes qui le taxent de férocité.

LA NEUVIEME DAME. – Vous croyez qu’il peut nous voir ?

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Non, il ne peut pas.

LA TROISIEME DAME. – Il ne peut pas ou il ne veut pas ?

LE MAITRE D’EQUIPAGE. – Il ne peut pas.

LA SEPTIEME DAME. – De toute façon, c’est un trognon.

LA NEUVIEME DAME. – Vous croyez qu’il va me laisser le temps de faire quelques photographies ?

LE CAPITAINE. – Ce n’est pas impossible. Mais ne perdez pas une seconde. Allez chercher votre appareil.

Pause. Arrive un autre groupe de DAMES obèses et le petit navire penche encore plus à tribord.

LA DIXIEME DAME. – Regardez qui est là, chère Rosemonde, le phénomène ! Le Prélat Aquatique !

TOUTES, EN CHŒUR. – Oh, le Prélat Aquatique !

Arrive encore une douzaine de passagères – une tonne bon poids – et le petit voilier, sans que rien ni personne ne puisse l’empêcher, bascule et se retrouve quille en l’air. Les malheureuses dames tombent à l’eau et coulent en un clin d’œil. Contrairement à ce que pourraient penser certains, la graisse ne leur a pas servi de flotteur. Les hommes d’équipage, quant à eux, essayent de se maintenir à flot et agitent les bras avec désespoir, mais le Prélat Aquatique, le sourire aux lèvres, s’approche des naufragés et les frappe rudement sur la tête avec sa grande crosse en or massif.

            Javier Tomeo, Histoires minimales, traduit de l’espagnol par Denise Laroutis,

José Corti éditeur.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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machinn 24/08/2011 10:09


C'est un véritable plaisir que de partager vos élans du cœur pour des œuvres d'aussi bonne qualité. Je ne les connaissais pas mais les quelques lignes que vous citez ici ou dans un autre de vos
articles, suffisent pour me ravir. J'ai particulièrement été charmé par : « le MARMITON (qu’on ne connaît pas, mais peut imaginer sans peine avec son petit visage bien ferme et doux,
comme pétri de massepain de Tolède.) » petit visage bien ferme et doux, comme pétri de massepain de Tolède campe à mes yeux merveilleusement le personnage et le ton donné à l’œuvre. Merci à
vous.


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