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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 11:56

 

Plongé depuis plusieurs jours dans l’œuvre immense de ce formidable Portugais qui, pour mieux explorer toutes les possibilités de son être poétique, s’est créé des « hétéronymes », autant de personnalités différentes – aux plus importants il a inventé une biographie – sous le nom desquels, outre ce qu’il a rédigé sous son propre patronyme à lui, Fernande Pessoa, il a publié ou laissé une multitude d’inédits. Cent vingt masques différents, disent les spécialistes ! Me voici donc dans un va-et-vient délectable entre les textes signés Pessoa et ceux des principaux hétéronymes : Caeiro, Reis, de Campos, les poètes ; Soares, l’auteur du Livre de l’intranquillité ; le Baron de Teive, le nihiliste ; Quaresma, le débrouilleur d’énigmes policières…

 

Merveilleux Livre de l’intranquillité. Une somme immense, inépuisable, faite de fragments discontinus que, de 1913 à sa mort en 1935, Pessoa – pardon, Bernardo Soares, « aide-comptable en la ville de Lisbonne – a rédigés, selon la belle expression de Robert Bréchon dans sa passionnante biographie de l’écrivain, tel « un barrage contre le vain écoulement du temps. Cette prose somptueuse, c’est la vie transfigurée, étoffée, enrichie et, d’une certaine manière, sauvée. » (Etrange étranger, Christian Bourgois éditeur).

 

Journal d’une vie où il ne se passe rien, sinon « l’expérience de l’inexistence », de la monotonie de la vie du bureau de la rue des Douradores ; sinon, et c’est essentiel, une contemplation du monde extérieur et de la ville qui se transforme en rêveries et méditations infinies. La troisième édition en français, « revue et corrigée », date de 2011 et comporte quatre cent quatre-vingt-trois fragments, auxquels s’ajoutent des « grands textes » (le titre est de Pessoa) placés en fin de volume. Un ouvrage de six cents pages où l’on a rassemblé en y cherchant, pour autant que faire se pouvait, une organisation thématique tout ce que l’écrivain a rédigé très régulièrement, indiqué qu’il le destinait au Livre de l’intranquillité, puis jeté dans la fameuse malle où s’entassaient ses manuscrits.

 

Lire ce livre, c’est comme nager dans la mer. Sans cesse viennent à votre rencontre des vagues toujours les mêmes et pourtant chaque fois différentes. L’écriture en est magnifique et on trouve autant de plaisir à revenir en arrière et à relire encore et encore qu’à découvrir la suite de l’ouvrage. Un livre-monde, que l’on peut imaginer ne pas quitter pendant des mois, sinon des années, au rythme de quelques pages à la fois, pour garder à la lecture tout son éveil et toute sa vivacité. Mais je n’apprendrai rien à tous ceux qui, bien avant moi, ont fait de ce chef-d’œuvre une de leur référence essentielle.

 

Voyez juste ceci, par exemple :

 

   Si d’ailleurs je considère, avec toute la lucidité dont je suis capable, ce qu’a été ma vie en apparence, je la vois comme une petite chose colorée – une enveloppe de bonbon ou une bague de cigare – qu’une domestique, tout en écoutant par-dessus les têtes, pousse à petits coups de brosse de la nappe qu’on va enlever vers la pelle où vont tomber les miettes, parmi les croûtes de la réalité proprement dite. Ce quelque chose se distingue des objets qui vont connaître le même sort, par un privilège qui aboutit, lui aussi, à la pelle à ordures. Et la conversation des dieux se poursuit, par-dessus la balayette, indifférente à ces incidents qui font partie du service du monde. 

 

Ou :

 

   Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme. Je ne sais où elle me conduira, car je ne sais rien. Je pourrais considérer cette auberge comme une prison, du fait que je suis contraint d’attendre entre ses murs ; je pourrais la considérer comme un lieu de bonne compagnie, car j’y rencontre des gens divers. Je ne suis cependant ni impatient ni de goûts vulgaires. Je laisse à ce qu’ils sont ceux qui s’enferment dans leur chambre, amorphes, étendus sur un lit où ils attendent sans pouvoir dormir ; je laisse à ce qu’ils font ceux qui bavardent dans les salons d’où les voix et les musiques me parviennent et me frappent agréablement. Je m’assieds à la porte et j’enivre mes yeux et mes oreilles des couleurs et des sons du paysage, et je chante à mi-voix, pour moi seul, de vagues chants que je compose tout en attendant.

   La nuit descendra et la diligence arrivera pour nous tous. Je goûte la brise que l’on me donne, et l’âme qu’on m’a donnée pour la goûter, et je n’interroge ni ne cherche davantage. Si ce que je laisse écrit sur le livre des voyageurs peut, relu quelque jour par d’autres que moi, les distraire eux aussi durant leur séjour, ce sera bien. S’ils ne le lisent pas, ou n’y trouvent aucun plaisir, ce sera bien également.  

 

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, traduit du portugais

par Françoise Laye, Christian Bourgois éditeur

 

C’est tout le livre que je pourrais recopier…

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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