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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 09:14

 

Pour la troisième ou quatrième fois, je viens de relire Le cavalier suédois (Editions Phébus, traduit de l’allemand par Martine Keyser). C’est toujours le même enchantement. Je suppose que, comme moi, chaque lecteur assidu de romans a ses quelques préférés auxquels il revient et revient encore et auxquels il sacrifie la découverte d’autres textes – puisque le temps est là et qu’il faut bien compter avec lui. Sans doute plus tard relirai-je à nouveau Le cavalier suédois, comme je relirai à nouveau La vie mode d’emploi de Georges Perec, Marelle de Julio Cortázar, Moon Palace de Paul Auster ou Stiller de Max Frisch, pour citer les premiers de mes livres fétiches auxquels je pense. Lire est un bonheur, relire l’est souvent plus encore.

 

C’est que, sans que l’on sache exactement pourquoi, tel roman, un jour, vous empoigne bien davantage que d’autres pourtant plus fameux ; sa lecture agit, pour reprendre la belle phrase que Kafka, comme « la hache qui brise la mer gelée en nous » et longtemps le souvenir en demeure, comme une sorte de point lumineux ; ce livre là, on l’offre volontiers, on le regarde avec amitié chaque fois qu’on l’aperçoit dans sa bibliothèque ; puis, un beau jour, parce qu’on a particulièrement envie de se retrouver en terre romanesque connue et aimée, on le reprend, on ne le lâche plus jusqu’à la dernière ligne et c’est même à regret qu’on le termine ; inutile de dire que s’est encore renforcé l’attrait pour son univers très spécifique et que sans doute, plus tard, on le reprendra encore…

 

De Perutz, ce contemporain de Kafka (il est né un an avant lui), je crois avoir lu tout ce qui a été traduit. Pragois de langue allemande et juif comme l’auteur du Château, il s’est très vite fixé à Vienne, puis a fui l’Anschluss en 1938 pour la Palestine d’où il est revenu en Autriche en 1953 et y est mort quatre ans plus tard. Son registre est le roman historique mais que souvent il pervertit ou plutôt qu’il sublime en y insérant, tantôt du fantastique, tantôt de la spéculation sur le jeu troublant du hasard et de la coïncidence. La neige de Saint Pierre, Où roules-tu, petite pomme ?, Le maître du jugement dernier, pour ne citer que ces titres-là, sont également des romans magnifiques. Mais qu’est-ce qui m’attache plus encore au Cavalier suédois ?

 

Sans doute le fait d’y retrouver, magistralement déployée, une thématique toujours fascinante, celle de la substitution d’identité. Une variante particulière, en somme, des histoires de doubles dont on sait l’importance dans nos projections imaginaires depuis la nuit des temps. Volontairement ou non, quelqu’un prend la place d’un autre : soit parce qu’il y a confusion et qu’il est pris pour celui qu’il n’est pas ; soit parce qu’il y a supercherie – c’est le cas du Cavalier suédois – et que le protagoniste entend se faire passer pour cet autre. Deux personnages ainsi se superposent, celui que l’on est en réalité et celui dont on porte le masque : méprise, mensonge, affabulation, dédoublement, tromperie, autant de motifs sur lesquels se centre alors le récit et qui lui donnent sa coloration très singulière. Chacun porte-t-il en soi une part de faux ? Cette sorte d’intrigue s’en va-t-elle remuer en nous une zone particulièrement trouble ? Peut-être.

 

Le cavalier suédoisse déroule au début du XVIII° siècle, à la frontière de la Prusse et de la Pologne. Le roi de Suède, le jeune Charles XII, celui qui à l’époque fut appelé l’Alexandre du Nord, rêve d’assurer son hégémonie sur l’Europe centrale et orientale et les met à feu et à sang (publié en 1936, Le cavalier suédois projette ainsi de façon prémonitoire l’ombre du passé sur un futur rapproché). Deux hommes se rencontrent, au cœur de l’hiver, dans un moulin abandonné : un jeune noble déserteur et un voleur, surnommé Piège-à-Poule. Ils sont pourchassés l’un et l’autre, leur existence ne tient plus qu’à un fil. Le premier veut rejoindre l’armée suédoise, le second les forges de l’évêché, où il sera forçat mais aura la vie sauve. Désespéré, au bout du rouleau, le jeune noble prend la place du voleur pour échapper à la pendaison ; et c’est l’histoire du voleur, décidé à se faire passer pour son compagnon d’un moment, que Perutz nous raconte ensuite. Piège-à-Poule (quel beau nom de personnage !) ne rejoindra pas l’armée suédoise, ce n’est nullement son intention ; il rencontrera la jeune fille promise à l’autre, en tombera follement amoureux : elle l’épousera, croyant avoir affaire au noble cousin qu’elle n’a plus vu depuis des années… La suite, je ne la raconterai évidemment pas. Mais je dirai que l’histoire de cet homme, la façon dont roulent les dés de son existence, la précision extrême de l’enchaînement des événements qui nous sont racontés, la présence dans cette mécanique précise d’éléments d’ordre fantastique et donc irrationnel (on a dit que ce roman est gouverné d’un bout à l’autre par « l’Ange du Bizarre »), ont quelque chose de bouleversant. « Une vie, écrit dans sa très belle préface Jean-Pierre Sicre, l’éditeur du Cavalier suédois, ne peut jamais être déchiffrée qu’à la seule lumière de la « fin de partie » qui en aimante tout le cours d’une façon invisible. Les jeux sont faits dès le départ, nous le savons. Mais nous ne savons jamais de quoi ils sont faits, aveugles que nous sommes aux signes cachés que le destin, maître du jeu, glisse ironiquement sous nos pas. » (Puis-je vous demander de prendre le temps de relire ces deux phrases que je viens de citer ?)

 

La vie, comme on dit, est un roman. Et quel roman que la vie de ce Piège-à-Poule…  

 

 

 

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Véronique 12/09/2011 07:53


Bonjour,
J'ai prêté mon Cavalier Suédois, je ne sais plus à qui. Comme j'ai adoré ce livre je voudrais le racheter. Il en existe deux traductions : Martine Keyser chez Laffont (que vous citez), Frédérique
Daber chez Phoebus libretto. Laquelle des deux me conseilleriez-vous ? d'avance je vous remercie.
Véronique


paulemond.over-blog.com 12/09/2011 08:58



Je ne connais que celle de Martine Keyser ; je veux croire que sa qualité est pour une part importante dans le charme ressenti à la lecture.



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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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