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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 22:38

 

Il y a ceux qui sont assis bien confortablement dans le restaurant et qui dégustent les plats raffinés qu’on leur sert. Il y a ceux qui n’ont pas les moyens de se payer ce plaisir-là et qui, de l’extérieur, regardent les premiers. Les riches et les pauvres, séparés par une vitre. Le genre de scène qui existe depuis toujours et risque de se répéter bien longtemps encore.

 

On la trouve dans un passage fameux de La recherche du temps perdu. C’est à Balbec, la cité balnéaire inventée par Proust (elle ressemble à Honfleur). Le narrateur, en ses années de jeunesse, y passe des vacances d'été. Nous sommes dans le luxueux « Grand-Hôtel de Balbec ». Un couple de clients, formé par une actrice et son amant, y est longuement décrit. Arrive alors cette digression :

 

Et le soir ils ne dînaient pas à l’hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger).

 

Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, dans A la recherche du temps perdu, Bibliothèque de la Pléiade, tome I

 

Bien plus tard, dans Le temps retrouvé, la dernière partie de La Recherche –je viens de me replonger dans ces pages superbes (voir mes billets du 30 novembre et du 2 décembre) –, Proust décrit une scène similaire, non sans rappeler, d’ailleurs, celle de Balbec. Nous sommes cette fois dans le Paris de la première guerre mondiale et ce qu’il nous donne à voir, à nouveau en quelques lignes, est tout aussi saisissant, sinon plus encore :

 

À l'heure du dîner les restaurants étaient pleins et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l'hôtel de Balbec quand les pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu'elle est plus résignée, plus noble, et que c'est d'un hochement de tête philosophe, sans haine, que, prêt à repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables : « On ne dirait pas que c'est la guerre ici.

 

Le temps retrouvé, dans A la recherche du temps perdu, Bibliothèque de la Pléiade,

tome III

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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commentaires

akaki 07/03/2017 21:22

Monsieur, mille mercis pour ces deux extraits, cherchés un peu par hasard. En 1846, dans "Choses vues", Hugo dit à peu près la même chose, mais la scène se déroule dans la rue, et la métaphore de la dévoration (que l'on retrouvera plus tard dans la tête d'Etienne Lantier) est placée plutôt sous le signe d'une révolution dont la pression croît dans les ténèbres. Et c'est sans doute ainsi que j'ai toujours lu plus ou moins ces lignes de Proust : un aquarium des profondeurs, cédant un jour ou l'autre sous la pression de l'extérieur. Comme dans le Nautilus de Nemo.Rien de tel sans doute, me direz-vous, dans "les yeux des pauvres", sinon que la vitre du restaurant existe bel et bien, mais que le poète, ému par le spectacle des miséreux dehors, se désolidarise de sa maîtresse. Et nous, maintenant ? Jusqu'à quand la vitre tiendra-t-elle ? Et comment serons-nous alors ? Mille mercis encore pour votre blog.

machin 11/12/2011 22:24

Pour ceux qui le souhaitent Marcel Proust est sur Wikisource

http://fr.wikisource.org/wiki/Marcel_Proust

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