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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 11:43

 

Prix Nobel de littérature 1981, écrivain de langue allemande, même s’il était d’origine bulgare et citoyen britannique, issu d’une famille juive séfarade, ayant résidé successivement à Roustchouk (Bulgarie - aujourd'hui Roussé, comme me le rappelle une amie bulgare), Manchester, Vienne, Berlin, Londres, Zurich, auteur notamment de Masse et Puissance, essai percutant sur la foule et le pouvoir, Elias Canetti (1906-1994) est un des plus grands écrivains du XX° siècle. Si peu connu, si peu lu, pourtant, dans le domaine francophone…

 

Il y a peu de temps, j’ai évoqué ici la découverte subite et passionnée que fit de Cézanne le grand peintre mexicain Diego Rivera. En voici une autre, tout aussi impressionnante, celle que fit Canetti de Georg Büchner (1813-1837), le météore de génie – mort à 24 ans ! – dont l’œuvre dramatique est un des premiers phares (sinon le premier) du théâtre moderne.

 

Nous sommes en 1931. Canetti a 25 ans et est à Vienne. Depuis plusieurs années, il est intimement lié à celle qu’il épousera en 1934, Venetiana (Veza) Taubner, de neuf ans son aînée et dont l’influence sur sa formation littéraire et artistique a été considérable. Le passage qui suit est extrait du second tome d’Histoire d’une vie, la passionnante autobiographie de l’écrivain ; celui-ci vient de terminer son roman Autodafé, doute fortement de la valeur de son manuscrit et est en pleine crise :

 

   Une nuit, en un instant de désespoir extrême – j’étais sûr de ne plus jamais rien écrire, de ne plus jamais rien lire –, je pris le volume jaune et l'ouvris au hasard et tombai sur une scène de Wozzeck (selon l'orthographe d’alors), celle plus précisément où le Docteur s'adresse à lui. Ce fut comme si la foudre m'avait frappé, je dévorai cette scène puis toutes les autres du fragment, je lus et relus ce fragment tout entier je ne sais combien de fois, mais elles furent assurément nombreuses, car je passai toute cette nuit-là sur ce volume jaune à lire et à ne rien lire d'autre que Wozzeck lu et relu du début à la fin, et finis par me trouver dans un tel état d'excitation qu'avant six heures du matin je quittai l’immeuble et descendis vers le métro. Là, je pris la première rame en direction du centre, m'élançai vers la Ferdinandstrasse et réveillai Veza.

    (…)

    Connaissait-elle Wozzeck ? Evidemment qu'elle le connaissait. Qui ne connaissait pas Wozzeck ? (…) Il y avait un certain dédain dans le ton de sa réponse : j'en fus offensé pour Büchner.

   « Et tu t'en moques ? » L'agressivité de ma question lui fit comprendre subitement son erreur.

   « Qui ? Moi ? Me moquer de Wozzeck ! Je tiens ça pour le plus grand chef-d'œuvre de la littérature dramatique allemande. »

   Je n'en crus mes oreilles et dis n'importe quoi : « Mais ce n'est qu'un fragment ! »

   — Fragment ! Fragment ! Tu appelles ça un fragment ? Même sous sa forme inachevée, c'est toujours meilleur que les meilleures des autres pièces. On en aimerait beaucoup d'autres de fragments pareils !

   — Tu ne m'en as jamais soufflé mot. Il y a longtemps que tu connais Büchner ?

   — Plus longtemps que toi. Je l'ai lu toute jeune. En même temps que je découvrais les journaux intimes de Hebbel et de Lichtenberg.

   — Et tu ne m'as pas parlé de lui ! Alors que tu m'as si souvent montré des passages de Hebbel et de Lichtenberg. Jamais tu n'as parlé de Wozzeck. Mais pourquoi ? Pourquoi ?

   — Je l'ai même caché. Tu aurais eu bien du mal à trouver le volume de Büchner chez moi.

   — Je l'ai lu toute la nuit. Lu et relu Wozzeck. Je n'arrivais pas à croire qu'il puisse exister une chose pareille. Et je ne le crois toujours pas. Je t'ai rejointe pour te couvrir de honte. D'abord, j'ai pensé que tu ne le connaissais pas. Mais tout de suite ça m'a paru impossible. A quoi bon tout ton amour de la littérature si tu ne connaissais pas ça ? Mais tu le connais. Et tu me l’as caché ! Voilà six ans que nous parlons de toutes les belles choses. Tu n'as pas nommé une fois Büchner devant moi. Et maintenant, j'apprends que tu m'as caché ce volume. C'est impossible. Je connais chaque recoin de ta chambre. Donne-moi la preuve ! Montre-moi ce volume ! Où l'as-tu caché ? C'est un grand volume jaune : comment pourrait-on le cacher ?

   — Il n'est ni grand ni jaune. C'est une édition sur papier bible. Maintenant tu vas le voir de tes propres yeux. »

   Elle ouvrit l'armoire qui contenait ses livres préférés. Je me rappelai l'instant où elle me l'avait montrée la première fois. J'en connaissais l'intérieur comme ma poche. Le Büchner caché là-dedans ? Elle sortit quelques volumes de Victor Hugo. Derrière eux, aplati contre le fond de l'armoire, je découvris le petit Büchner de l'Insel Verlag. Elle me tendit le volume, je souffris de le voir réduit à ce format. Je gardais la vision des grands caractères de la nuit précédente, et ne voulais plus le voir autrement que dans cette grandeur.

   « M'as-tu caché d'autres livres encore ?

   — Non, c'est le seul. Je savais que tu ne sortirais jamais les Victor Hugo, tu refuses de le lire, Büchner pouvait dormir tranquille à leur abri. Du reste il a traduit deux pièces de Hugo. »

   Elle m'en apporta la preuve, cela m'agaça, je lui rendis le volume.

   « Mais pourquoi? Pourquoi me l'as-tu caché ?

   — Sois heureux de ne pas l'avoir connu plus tôt. Sinon comment crois-tu que tu aurais encore pu écrire toi-même ? C'est le plus moderne de tous les écrivains. Il pourrait être d'aujourd'hui, à part que personne n'est comme lui. On ne peut pas le prendre pour modèle. On ne peut que mourir de honte et se dire : « A quoi bon écrire encore ? » On ne peut plus que la boucler. Je ne voulais pas que tu la boucles. Je crois en toi.

   — Malgré Büchner ?

   —- Laissons ça pour le moment. Il faut qu'il y ait des choses inégalables. Mais l’inégalable ne doit pas nous écraser. A présent que tu as fini ton roman, il te reste encore autre chose à lire. Il a laissé un autre fragment, un récit : Lenz. Tiens, lis ! »

   Je m’assis et lus sans ajouter un mot le plus merveilleux des morceaux de prose. Après la nuit deWozzeck, la matinée de Lenz, et pas une minute de sommeil entre les deux.

 

            Elias Canetti, Jeux de regard. Histoire d’une vie 1931-1937,

Traduit de l’allemand par Walter Weideli, Editions Albin Michel

 

Ami lecteur, connais-tu Woyzeck et Lenz ? Si oui, sans doute as-tu, toi aussi, ressenti le même enthousiasme pour ces deux textes superbes. Si non, prends tes jambes à ton cou, cours, cours à ta librairie ou ta bibliothèque de prêt !

 

Allez, pour le plaisir, juste encore les premières lignes de Lenz – je reviendrai une autre fois sur ce récit et sur la pièce Woyzeck :

 

   Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne. Sommets et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierres grises tombant vers les vallées, étendues vertes, rochers et sapins.

   Il faisait un froid humide, l’eau ruisselait des rochers, sautait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans l’air saturé d'eau. Des nuages gris passaient dans le ciel, mais tout était si opaque, — et puis le brouillard montait, accrochant aux buissons sa lourde humidité, si paresseux, si gauche.

   Il poursuivait sa route avec indifférence, peu lui importait le chemin, tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait pas de fatigue, mais seulement il lui était désagréable parfois de ne pas pouvoir marcher sur la tête.

   Au début, il se sentait oppressé, lorsque les pierres se mettaient à rouler, lorsque la forêt grise s’agitait à ses pieds et que le brouillard tantôt engloutissait toutes les formes, tantôt découvrait à demi ces membres gigantesques ; il se sentait le cœur serré, il cherchait quelque chose comme des rêves perdus mais il ne trouvait rien. Tout lui paraissait si petit, si proche, si mouillé, il aurait aimé mettre la terre derrière le poêle, il ne comprenait pas comment il lui fallait tant de temps pour dévaler une pente et atteindre un point éloigné ; il pensait devoir tout enjamber en quelques pas. Parfois seulement, lorsque la tourmente rejetait les nuages dans les vallées et que leur vapeur remontait le long de la forêt ; lorsque dans les rochers des voix se faisaient entendre, tantôt pareilles au grondement du tonnerre au loin, tantôt déchaînant tout près leurs mugissements puissants avec des accents tels qu'elles semblaient vouloir dans leur sauvage allégresse chanter la Terre ; lorsque les nuages s’approchaient en bondissant comme des chevaux effarouchés qui hennissent et qu'alors le soleil surgissait, traversant la nuée pour tirer sur la neige son épée étincelante, si bien qu’une lumière aveuglante, des sommets aux vallées, tranchait l'espace et l’illuminait ; ou bien lorsque la tempête écartait les nuages et y déchirait un lac d’un bleu limpide, que le vent se taisait, et que du fond des ravins et du faîte des sapins montait comme une berceuse ou un carillon ; lorsqu’une légère lueur rouge se glissait sur le bleu profond et que de petits nuages passaient sur des ailes d’argent et que bien loin sur tout le paysage les sommets se détachaient étincelants et fermes, — il sentait sa poitrine se déchirer, il se tenait haletant, le buste plié en avant, bouche bée, les yeux exorbités. Il lui semblait qu’il dût laisser pénétrer l’orage en lui et accueillir toutes choses, il s’étirait et s’étendait par-dessus la terre, il s'enfonçait dans l’univers : cette volupté lui faisait mal ; ou bien il s'arrêtait, posait la tête dans la mousse et fermait à demi les yeux ; les choses alors se retiraient de lui, la terre cédait sous son corps, devenait petite comme une planète errante puis plongeait dans le grondement d'un torrent dont les flots clairs passaient à ses pieds. Mais ce n'étaient que des instants ; il se relevait alors, l’esprit dégrisé, clair, ferme et paisible, comme s'il avait eu sous les yeux un théâtre d'ombres, il ne se souvenait de rien.

 

            Georg Büchner, Lenz, Le Messager hessois, Caton d’Utique, correspondance

            Textes traduits de l’allemand par Henri-Alexis Baatsch, Collection « Détroits »

            Christian Bourgois Editeur

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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