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22 août 2013 4 22 /08 /août /2013 12:14

 

Stefan Zweig disait des nouvelles de Kleist (1777-1811) qu’elles étaient « les plus concises, les plus froides, les plus concentrées de la littérature allemande ». Plaisir de reprendre quelques grands textes de cet écrivain fascinant, magnifique auteur de théâtre (Penthésilée, La Cruche cassée, Le Prince de Hombourg…), personnage toujours en quête d’absolu, à la vie chaotique, passionnée et toujours déçue (il finit par se donner la mort avec Henriette Vogel, son amie), un de ces êtres dont Armel Guerne disait qu’ils étaient « … toujours à cet extrême d’eux-mêmes qu’ils ne cessaient de hanter par souci de vivre dignement, noblement, sans rien omettre » (L’Âme insurgée, coll. Points-Seuil).

 

Pour preuve de ce qu’avançait Zweig, cette nouvelle qui tient sur deux pages et demie, parfaite dans son déroulement narratif et très caractéristique d’un univers imaginaire où le fantastique vient parfois remédier à l’injustice des hommes :

 

La mendiante de Locarno

 

Au pied des Alpes, à Locarno, il y avait un vieux château merveilleusement situé, appartenant à un marquis. On peut en voir encore aujourd’hui les ruines quand on descend du Saint-Gothard.

   Un jour, la marquise recueillit par charité une vieille femme malade qui s’était présentée devant elle en demandant l’aumône. La marquise fit mettre de la paille dans une des nombreuses et spacieuses salles du château et y fit coucher la pauvresse. Le marquis, revenant de la chasse, entra par hasard dans cette salle, où il avait l’habitude de ranger ses fusils. Apercevant la vieille, il lui intima de se lever et d’aller s’installer derrière le poêle. En se levant, celle-ci glissa sur ses béquilles et se blessa grièvement à la colonne vertébrale, de sorte qu’après avoir péniblement réussi à se lever et à traverser la salle, elle s’affaissa en gémissant derrière le poêle et mourut.

   Plusieurs années après, le marquis ayant de graves embarras d'argent par suite de la guerre et d’une mauvaise récolte, un chevalier florentin descendit chez lui, dans l’intention de lui acheter le château. Le marquis, qui tenait beaucoup à conclure l’affaire, chargea sa femme de loger l’étranger dans la pièce ou était morte la mendiante ; la salle, restée inoccupée depuis lors, avait été fort agréablement transformée. Mais quelle ne fut pas la stupéfaction des hôtes lorsque au milieu de la nuit le chevalier, pâle et défait, accourut vers eux, jurant ses grands dieux qu’il y avait des revenants dans le château, que quelque chose, échappant à ses regards, s’était levé dans un coin et, avec un bruit de paille piétinée, avait lentement traversé la salle d’un bout à l’autre, à pas chancelants mais bien distincts, pour aller s’effondrer en gémissant derrière le poêle.

   Le marquis, effrayé sans trop s’expliquer pourquoi, se moqua du chevalier en affectant une grande sérénité et lui qu’il se lèverait pour passer la nuit en sa compagnie. Mais le chevalier le supplia de ne pas le renvoyer dans la salle hantée et de lui permettre d'achever la nuit dans un fauteuil. Le matin venu, il fit atteler et, après avoir pris congé, quitta le château.

   Cet incident, qui fit énormément de bruit, rebuta plusieurs acquéreurs, chose fort désagréable pour le marquis, et comme d’autre part la rumeur tout à fait incompréhensible et déconcertante selon laquelle on entendait marcher vers minuit dans a fameuse salle du château, se répandit parmi ses gens de maison, le marquis, pour y couper court, résolut de faire une expérience décisive en examinant lui-même la chose. Un soir, il fit donc placer son lit dans la pièce soi-disant hantée et attendit minuit sans dormir. Quel ne fut pas son trouble lorsqu’en effet, l’heure des spectres ayant sonné, il entendit l’inexplicable bruit ; il semblait que quelqu’un ou quelque chose se levait en provoquant un crissement de paille, puis traversant la salle de long en large, s’affaissait en soupirant et gémissant derrière le poêle. Quand le marquis descendit le lendemain matin, son épouse lui demanda le récit de sa nuit. Après avoir jeté des regards timorés et hésitants autour de lui et avoir poussé le verrou de la porte, le marquis lui confirma que l’histoire du fantôme était vraie ; elle tressaillit étrangement et le pria de procéder de sang-froid et en sa compagnie cette fois, à un nouvel examen des faits.

   La nuit suivante donc, les deux époux, de même qu’un domestique qu’ils avaient pris avec eux, entendirent le même bruit inexplicable et fantomatique ; et seul l’impérieux désir de se débarrasser à n’importe quel prix du château leur donna la force de cacher l’effroi qui s’était emparé d’eux et d’expliquer les événements de la nuit par quelque cause fortuite et superficielle que l’on finirait bien par découvrir.

   Le troisième soir, ayant décidé de percer définitivement le mystère, le marquis et son épouse, en arrivant devant la porte de la chambre maudite y trouvèrent leur chien de garde que quelqu’un avait sans doute détaché ; sans trop se demander pourquoi, peut-être dans l’obscur désir d’une présence vivante, ils le laissèrent entrer avec eux.

  Vers onze heures, après avoir posé deux chandelles sur la table, le couple s’étendit chacun sur son lit, la marquise tout habillée, le marquis l’épée et le pistolet à ses côtés. Pendant qu’ils s’efforçaient de poursuivre un maladroit dialogue, le chien se coucha au milieu de la pièce et, recroquevillé sur lui-même, la queue sous la tête, se mit à ronfler. Minuit venant de sonner, l'effroyable rumeur recommença ; une créature que des yeux humains n’auraient su regarder se dressa sur des béquilles, – là-bas, dans le recoin ; on entendit des bruissements de paille, et au premier pas, clic clac ! le chien se réveilla et bondit en dressant les oreilles, puis grogna, aboya et s’enfuit en reculant vers le poêle. Voyant cela, la marquise, les cheveux se dressant sur sa tête, se précipita hors de la salle, tandis que le marquis, brandissant son épée, s’écriait  « Qui vive ! » Comme personne ne répondait, il fendit aveuglément l’air de son épée.

   La marquise, décidée à regagner la ville, fit atteler. Le de temps de rassembler quelques bagages et avant même que la voiture n’eût franchi le portail, elle vit des flammes s’élever du château.

 Le marquis, ayant perdu la raison, saisissant une chandelle, avait mis le feu aux quatre coins du château. Le feu se répandit d’autant plus vite que les murs étaient lambrissés de boiseries. C’est en vain que la marquise envoya des gens au secours de son mari, il avait déjà trouvé une mort pitoyable.

   Aujourd’hui encore, les blancs ossements du marquis, recueillis par des paysans, reposent dans ce coin de la salle d’où il avait ordonné à la mendiante de Locarno de déguerpir.

 

Heinrich von Kleist, « La mendiante de Locarno », Romantiques allemands, vol. 1, Bibliothèque de la Pléiade, traduit de l’allemand par Maxime Alexandre

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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