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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 12:05

 Pour la littérature d’expression française, l’île anglo-normande de Guernesey représente essentiellement le lieu d’exil de Victor Hugo de 1856 à 1870. On peut d’ailleurs encore visiter Hauteville House, la maison qu’il avait acquise à St Peter Port et où il rédigea quelques œuvres majeures, dont une grande partie des Misérables. On sait aussi que c’est à Guernesey, et plus précisément à Richmond, de l’autre côté de l’île, que résida pendant plusieurs années l’écrivain belge Alexis Gayo, avant de disparaître mystérieusement.

 

Même s’il n’a jamais mis le pied dans ce coin du monde à l’aspect charmant, celui qui se plonge dans Sarnia (Collection Points Seuil, traduction de Jeannine Hérisson) n’oubliera pas Guernesey de sitôt, tant ce roman nous le décrit et nous le fait vivre de façon savoureuse et souvent acerbe. C’est la seule œuvre qui soit restée de l’écrivain de langue anglaise et natif de l’île, Gerald Basil Edwards (1899-1976). Publié cinq ans après sa mort – Edwards avait demandé que le reste de ses écrits soit brûlé –, ce gros roman devait être le premier de la trilogie à laquelle rêvait son auteur. Passablement misanthrope et quelque peu misogyne, Ebnezer Le Page, le narrateur octogénaire de Sarnia (le titre anglais est The Book of Ebenezer Le Page), n’a jamais quitté Guernesey sa vie durant. Il relate minutieusement la vie qui y a été la sienne, offrant du même coup de ces quelques kilomètres carrés une chronique qui traverse une bonne partie du XX° siècle.

 

Il lui suffit parfois de quelques lignes pour croquer un personnage particulièrement haut en couleur. Et quand ce personnage est lié à une histoire d’héritage – lesquelles histoires d’héritage, on le sait, en révèlent pas mal sur l’être humain – les quelques lignes en questions prennent l’allure de tout un scénario :

 

« J'avais une masse de grand-tantes ; mais la seule qui avait quelque chose à léguer, c'était ma grand-tante Sarah. (...) Pendant des années la famille s'est tourmentée à se demander à qui elle allait laisser son argent. (...) De toute façon, ma grand-tante a donné l'ordre qu'on lui apporte tout son argent en billets d'une livre, pour qu'elle puisse le brûler, parce que aucun membre de sa famille n'était digne de l'avoir. C'est alors que la fille de Garis, la gouvernante, a eu une bonne idée. Elle lui a donné des morceaux de papier coupés à la taille d'un billet d'une livre, et ma grand-tante passait des heures à les jeter un par un dans le feu, en riant à gorge déployée à l'idée de tout cet argent partant en fumée et que ses nièces et leurs morveux n'auraient pas. C'est pour ça qu'ils disaient qu'elle était folle ; mais je crois qu'elle savait tout aussi bien que moi ce qu'elle faisait. Quand elle est morte et qu'on a lu son testament après l'enterrement, on a appris qu'elle avait tout laissé au pasteur presbytérien. »

 

C’est l’essentiel d’une comédie théâtrale grinçante ou burlesque qui se trouve consigné dans ce bref passage : la vieille qui ostentatoirement montre à sa famille qu’elle ne lui laissera pas un seul kopek de son avoir ; la famille qui rit sous cape parce qu’elle croit avoir trouvé le moyen de berner la vieille ; la vieille qui rit sous cape parce qu’elle a bien vu que la famille croyait avoir trouvé le moyen de la berner et parce que tout, en laissant croire qu’elle se laisse berner, elle continue de mener le jeu…

 

Gerald Basil Edwards fait donc partie des ces nombreux auteurs d’un seul livre mais d’un livre magnifique. De ces écrivains sans carrière. Au seul livre parfois ou souvent posthume. Ceux-là n’ont pas ou n’ont pas pu ou n’ont pas voulu construire une « œuvre ». Ils n’ont pas souvent, non plus, dépensé une part importante de leur énergie à s’occuper, pour parler en termes contemporains, de promouvoir ce qu’ils avaient écrit. Ou alors, c’est avec bien peu de succès. Le livre qu’ils ont écrit a souvent un aspect singulier, hors des sentiers battus. En découvrir un m’apporte toujours une émotion particulière. Un jour, je parlerai ici de L’orage et la loutre de Lucien Ganiayre.

 

P.S. Nicolas Marchal me demande si je connais une bonne biographie de Cervantès en français. Hélas, non. Si quelqu’un peut en recommander une, cela m’intéresserait beaucoup aussi.

 

P.S.2 Mes qualités de pigeon voyageur risquent, pendant quelque temps, de rendre mes chroniques sur ce blog moins régulières. J’y reviendrai néanmoins aussi souvent que possible.

 

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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benjamin lacour 03/10/2010 12:21


il me manque l'auditoire et une voix translucide. mais c'est un réel plaisir d'enfin, continuer à vous relire.


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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