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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 23:07

 

Longtemps, Henri Michaux s’est intéressé aux dessins et peintures de malades mentaux. En 1978, il publie en plaquette aux éditions Fata Morgana quarante petits textes (repris en 1983 dans le recueil Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions chez Gallimard), qui sont comme autant de commentaires d’œuvres qui l’ont particulièrement frappé. « Pages venues en considérant des peintures d’aliénés », écrit-il en tête de ces fragments, « hommes et femmes en difficulté qui ne purent surmonter l’insurmontable. Internés la plupart. Avec leur problème secret, diffus, cent fois découvert, caché pourtant, ils livrent avant tout et d’emblée leur énorme, indicible malaise. »

 

Voici le fragment 39, particulièrement saisissant, évocation d’un personnage à la fois immensément douloureux, superbe et si attachant. Pas un mot de trop, pas de commentaire, juste le récit, mené depuis l’intériorité la plus profonde, et aussi la plus obscure, du personnage :

 

Elle s’est mise à tout jeter par la fenêtre, bagues, bracelets, un collier, quelques objets précieux, et, arrachés du porte-billets, des milliers de francs à la volée, et les coussins.

               Des robes tombent sur le trottoir. Nue, elle en jette encore.

               Horreur de la possession. Insupportable, indigne possession.

               En une minute d’illumination, le voile s’est déchiré.

               Elle voit la bassesse de posséder, de garder, d’accumuler.

   Les vêtements sur elle, ça lui fut insupportable, tout à coup et les objets réunis, assemblés autour d’elle, elle devait tout de suite s’en arracher.

   Ignoble d’avoir désiré s’approprier, garder pour soi.

   A la suite de cet acte si personnel, cependant public (aperçu de la rue), sa liberté lui fut retirée.

   Elle parla d’abord beaucoup, vite, incessamment, puis presque plus.

   En même temps que d’autres internés, poussée à dessiner, à peindre, un jour des crayons de couleur furent mis dans sa main et une blanche feuille de papier posée devant elle sur une table.

   Inerte, elle fait, distraite, quelques points et traits épars, puis tout à coup, tout à coup et sans plus s’arrêter, des fleurs, des fleurs sans support.

   Fleurs franches à corolles simples et simplement colorées, fleurs offrandes, fleurs de naissance, fleurs marquées d’innocence. Beaucoup. Beaucoup.

   Plus de paroles, plus jamais.

   Fleurs seulement, fleurs, fleurs.

   Le don, donner, se donner.

   « Il fallait bien la défendre contre elle-même… »

   Fleurs est sa seule réponse. Fleurs, fleurs, fleurs.

 

                        Henri Michaux, Œuvres complètes, tome III, Bibliothèque de la Pléiade

 

Portrait d'Henri Micahux 1947

Jean Dubuffet,Portrait d'Henri Michaux ,1948

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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