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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 10:56

 

Lit-on encore beaucoup Michel Leiris (1901-1990), l’auteur de L’âge d’homme et de La règle du jeu ? Ces livres remarquables poussent l’autobiographie vers des limites jamais atteintes auparavant : refus de toute complaisance envers soi-même, lucidité analytique, mise à plat de l’existence, y compris dans ses côtés parfois « honteux ». Ethnographe, poète passé par l’expérience surréaliste, critique d’art, ami de Bataille et de Paulhan, Leiris fut aussi remarquable essayiste dont les réflexions sur la littérature méritent que l’on s’y attarde. Pour preuve, le texte consacré au « merveilleux dans la littérature occidentale », dont le manuscrit posthume a été publié par l’éditeur bruxellois Didier Devillez. J’en extrais un passage sur l’opposition entre merveilleux et causalité, ce qui nous permettra également de nous remémorer deux superbes poèmes, l’un de Gérard de Nerval, l’autre de Théophile de Viau :

 

Le premier homme, peut-être, qui ait assigné à la poésie une valeur prophétique, est Gérard de Nerval. Il se rapproche en cela de Novalis qui, déjà, voyait dans le conte une sorte de reconstruction magique de l’univers, une création à partir des matériaux offerts par la nature qui n’est qu’un alphabet, un recueil de signes qu’il s’agit d’élucider en les confrontant les uns avec les autres. Les Chimères de Gérard de Nerval, sonnets « composés dans cet état de rêverie supernaturaliste » et « guère plus obscurs que la métaphysique d’Hegel ou les Mémorables de Swedenborg », sont les premiers poèmes (avec ceux de Novalis et ceux également de Hölderlin) participant de cet état d’esprit qui fait du poète un véritable prophète, un voyant (un « voleur de feu » comme dit Rimbaud) qui sait découvrir l’esprit sous le signe et déchiffrer, à travers leur masque relatif, les secrets de l’absolu. Merveilleuse est cette poésie, dont tout lien de causalité a disparu, cédant la place à des liens plus subtils en vertu desquels les divers éléments s’associent, nœuds mystiques justifiés par le seul sentiment du poète, le miraculeux abîme de son subconscient, – profond souterrain dont les modifications secrètes sont toujours à l’abri de ce gendarme malfaisant et imbécile qu’est la causalité, cette entité à face de pionne, voire de sous-maîtresse pour le bordel ou le commun des hommes va assouvir ses besoins d’ordre, comme une envie de faire l’amour.

 

Colonne de saphirs, d’arabesques brodée,

Reparais ! Les ramiers s’envolent de leur nid.

De ton bandeau d’azur à ton pied de granit

Se déroule à grands plis la pourpre de Judée.

 

Si tu vois Bénarès, sur son fleuve accoudée,

Détache avec ton arc, ton corset d’or bruni,

Car je suis le vautour volant sur Patani,

Et de blancs papillons la mer est inondée.

 

Lanassa ! fais flotter ton voile sur les eaux.

Livre les fleurs de pourpre au courant des ruisseaux.

La neige du Cathay tombe sur l’Atlantique.

 

Cependant la prêtresse au Visage Vermeil

Est endormie encor sous l’arche du soleil,

Et rien n’a dérangé le sévère portique.

 

Nous retrouvons l’influence de ce lyrisme tout à fait libre, dégagé de la gangue descriptive et narrative, chez un grand nombre de poètes, depuis Rimbaud, jusqu’à Apollinaire et Max Jacob. Mais peut-être pourrait-on trouver de même, dès le XVII° siècle, un exemple de lyrisme analogue dans la fameuse ode de Théophile de Viau :

 

Un corbeau devant moi croasse,

Une ombre offusque mes regards ;

Deux belettes et deux renards

Traversent l’endroit où je passe.

Les pieds faillent à mon cheval,

Mon laquais tombe du haut mal ;

J’entends craqueter le tonnerre ;

Un esprit se présente à moi ;

J’entends Caron qui m’appelle à soi,

Je vois le centre de la terre.

 

Ce ruisseau remonte en sa source ;

Un bœuf gravit sur un clocher ;

Le sang coule de ce rocher ;

Un aspic s’accouple d’une ourse ;

Sur le haut d’une vieille tour

Un serpent déchire un vautour ;

Le feu bride dedans la glace ;

Le soleil est devenu noir ;

Je vois la lune qui va choir ;

Cet arbre est sorti de sa place.

 

   N’est-il pas curieux que ce soit précisément chez Théophile, poète audacieux et libertin qui fut poursuivi pour impiété et « lèse-majesté » divine, que nous rencontrions l’un des plus anciens et caractéristiques exemples de surréalisme – comme si cette faculté de libération absolue de l’imagination (délivrance de celle-ci du joug immonde de la raison) ne pouvait se rencontrer à l’état pur que chez ceux dont le fond même est la révolte, comme c’est le cas pour Théophile, révolté sang et os contre les croyances et les préjugés religieux de son siècle ?

 

Michel Leiris, Le merveilleux, Didier Devillez Editeur

 

 

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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