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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 11:10


Je relis pour la ixième fois les courts textes que Thomas Bernhard (c’est vraiment un de mes auteurs préférés) a publiés sous le titre L’Imitateur. Anecdotes réelles – mais oui, pourquoi pas ? – ou inventées, ces drôles de faits divers (Bernhard était un lecteur assidu des journaux) jettent sur le monde une lumière très crue, où le cocasse et le grotesque se mêlent au terrible. En voici quatre. L’histoire d’un professeur de théologie, tout d’abord, qui se rend avec le narrateur au jardin zoologique :

 

Vice-versa

 

   J’ai beau avoir toujours détesté les jardins zoologiques, et même toujours trouvé suspects les gens qui visitent les jardins zoologiques, il ne m’a pas été épargné d’aller une fois dans le parc de Schönbrunn et, à la demande de mon compagnon, un professeur de théologie, de rester planté devant la cage des singes, pour observer les singes, à qui mon compagnon donnerait de la nourriture (dont il avait bourré ses poches à cette intention). A la longue, le professeur de théologie, un ancien camarade d’études, qui m’avait invité avec insistance à l’accompagner à Schönbrunn, avait donné toute sa nourriture aux singes, quand tout à coup, les singes se sont mis de leur côté à ramasser des restes de nourriture traînant sur le sol et à nous les tendre à travers la grille. Le professeur de théologie et moi-même avons été si épouvantés par le brusque changement d’attitude de singes, que nous avons tournés les talons sur-le-champ et quitté le parc de Schönbrunn par la première sortie qui se présentait. »

 

Thomas Bernhard, L’imitateur, traduit de l’allemand

par Jean-Claude Hémery, coll. Du monde entier, Gallimard

 

Passons à une magistrale exécution musicale :

 

Un concert triomphal

 

   Un ensemble de musique de chambre, comme on dit, célèbre pour ne jouer que de la musique ancienne sur des instruments d’époque et n’avoir à son répertoire que Rossini, Frescobaldi, Vivaldi et Pergolèse, avait joué dans un vieux château au bord de l’Attersee, et avait connu le plus grand succès de sa carrière. Les applaudissements n’avaient pris fin qu’une fois que l’ensemble de musique de chambre n’avait plus un seul morceau à jouer en « bis ». Ce n’est que le lendemain qu’on a révélé aux musiciens qu’ils avaient joués dans une institution de sourds-muets.

 

Poursuivons avec un événement qui n’est pas drôle du tout :

 

Sérieux

 

   Un acteur comique, qui depuis des dizaines d’années, n’avait vécu que d’être comique, et qui avait toujours rempli jusqu’à la dernière place toutes les salles où il se produisait, a été tout à coup, pour un groupe de touristes qui l’avaient découvert sur la saillie rocheuse dominant ce qu’on appelle « l’abreuvoir de Salzbourg », la sensation tant attendue. L’acteur comique affirmait aux excursionnistes que, tel qu’ils le voyaient, en culotte de cuir et coiffé d’un chapeau tyrolien, il allait se jeter dans le vide, sur quoi les excursionnistes, comme à l’accoutumée, s’étaient bruyamment esclaffés. Mais il paraît que l’acteur comique aurait dit que c’était tout à fait sérieux et qu’il se serait, effectivement, jeté dans le vide.

 

Et terminons par une histoire qui finit bien et même très bien :

 

La Fosse aux femmes

 

   A l’auberge du Vert pré, dans la vallée de l’Aurach, où nous allons souvent retrouver les bûcherons quand nous voulons nous informer de leurs problèmes et ainsi avoir des conversations plus intéressantes qu’ailleurs, un homme a fait son apparition en mil neuf cent cinquante trois, peu avant Noël, et il nous a aussitôt frappés par son mutisme. Nous avions tout de suite compris que cet homme, que nous n’avions encore jamais vu, devait être d’origine paysanne, parce qu’une fois assis dans la salle commune il avait gardé son chapeau sur la tête. On ne voyait pas bien ce que cet homme, qui pouvait avoir dans les trente ans, venait faire ici, il n’était pas non plus en visite chez des parents habitant dans le coin, il ne nous semblait pas assez bien habillé pour ça, ses vêtements étaient usés et déjà déchirés en plusieurs endroits. Intrigués, nous l’avions invité à s’asseoir à notre table et à prendre part à notre conversation, et il s’était assis à côté de nous, et nous lui avions fait servir une bière. Ce n’est qu’à une heure avancée que l’homme a dit tout à trac qu’il était en quête d’une femme, et il nous avait demandé si nous en connaîtrions une pour lui, et où il pourrait la trouver. Comme nous étions un peu éméchés, nous avions eu envie de lui faire une farce, et nous l’avions envoyé sur le coup de minuit au lieu-dit « la Fosse aux femmes », un endroit où le soleil ne brille jamais et d’où jaillit un torrent peu important, lais qui de temps en temps emporte tout sur son passage. A la Fosse aux femmes vivait une femme d’une cinquantaine d’années, estropiée des bras et des jambes, et de partout, mais qui, en raison de son immense amour pour les bêtes et de son amabilité envers les gens, était très appréciée par tout le monde. L’homme n’était pas ressorti de la Fosse aux femmes pendant dix ans, et, au bout de dix ans, il n’en est ressorti pour la première fois que pour épouser la vieille infirme à la petite église de Reindlmühle. Après leur mariage, ils ont à nouveau disparu tous les deux à la Fosse aux femmes pour dix nouvelles années. On dit qu’ils sont heureux.

 

Dans son très bel essai sur Thomas Bernhard, Chantal Thomas rapporte ceci : « Le lendemain de la mort de Thomas Bernhard, un confrère et rival malheureux de celui-ci est venu s’asseoir à la place habituelle de Bernhard, au Bräunerhof. Il a pris, comme le faisait Bernhard, tous les journaux disponibles (Bernhard ne commençait à lire que lorsqu’il n’y avait plus aucun journal en circulation dans le café), qui tous annonçaient en première page la mort de l’écrivain, et s’est ostensiblement délecté de leur lecture. » (Thomas Bernhard, Editions du Seuil, coll. Les contemporains).

 

Le réel n'est-il pas parfaitement bernhardien ?


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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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commentaires

nicolas marchal 05/10/2011 11:27


Délicieuses histoires... Maître du développement délirant, cet homme semble aussi excellent dans la concision...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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