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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 08:59

 

Borges aime évoquer les Mille et une Nuits. C’est que leur univers, leur composition, leur rassemblement, leur transmission, leurs divers traducteurs dans les langues occidentales en ont fait un corpus littéraire à nul autre pareil et très proche de la façon dont lui, Borges, rêve la littérature et sa propagation à travers l’espace et le temps. N’a-t-il pas, par exemple, fait remarquer que certains « traducteurs » de cet immense ensemble narratif, stimulés sans doute par tout ce qu’ils y lisaient, se sont joyeusement autorisés à en rajouter, à y aller de leur imagination pour, estimaient-ils sans doute, l’améliorer encore ?

 

Ainsi en est-il, nous le savons, du bon docteur Mardrus, dont au début du XX° siècle la traduction française – superbe ! – érotise à souhait bon nombre de ces contes. Mais Borges, esprit facétieux s’il en est, n’aurait-il pas, lui aussi, pourvu cette œuvre magistrale de quelques prolongations ?

 

Dans la célèbre nouvelle, Le jardin aux sentiers qui bifurquent, le narrateur borgésien déclare :

 

            Je me rappelai aussi cette nuit qui se trouve au milieu des 1001 Nuits, quand la reine Schéhérazade (par une distraction magique du copiste) se met à raconter textuellement l'histoire des 1001 Nuits, au risque d'arriver de nouveau à la nuit pendant laquelle elle la raconte, et ainsi à l'infini.

 

Ah ! Avec quel plaisir l’amateur de mises en abyme et autres jeux de miroirs que je suis reçoit-il une telle information ! Mais comment oser la prendre au pied de la lettre ? N’est-elle trop splendide pour être vraie ? Ne serait-elle pas glissée là uniquement pour m’attirer comme une alouette stupide et me faire voyager de reflet en reflet au sein de ce jardin où non seulement les sentiers bifurquent mais où les miroirs prolifèrent à souhait ?

 

Je décide malgré tout de tenter ma chance. Je me replonge dare-dare dans la traduction française à ce jour sans doute la plus sérieuse des Mille et une Nuits, celle de la Pléiade, que l’on doit à Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel. Je l’aurais parié, elle ne contient (j’allais ajouter : évidemment) rien de pareil en son « milieu » : les nuits 482 à 536 sont consacrées au « Conte de Hâsib Karîm ad-Din » et Shéhérazade ne s’y met pas, hélas, à raconter textuellement l’histoire des Mille et une Nuits.

 

Un dernier espoir du côté de Mardrus ? Je me précipite sur mes six beaux volumes de sa traduction, parus en 1947 sur les presses des Editions « La Boétie », rue de la Serrure, 28, à Bruxelles. Là également, c’est raté : les dernières quatre centièmes nuits, ainsi que la 500° et la 501° nous racontent « l’histoire d’Abou-Sir et d’Abou-Kir », puis, à partir de la 502°, le roi émet le désir d’entendre des « anecdotes morales » et Shéhérazade lui en raconte trois (je viens de relire la seconde : pas des plus « morale », à vrai dire, et c’est pour notre plus grand plaisir). Bref, pas plus de Shéhérazade qui se met à raconter textuellement l’histoire des Mille et une Nuits chez Mardrus que dans la Pléiade…

 

Découpage totalement artificiel, d’ailleurs, on le sait, que le nombre de ces nuits, chaque traducteur y allant de son classement personnel ; on remarque très vite aussi que plus on avance, plus se raccourcit le récit que fait chaque soir Shéhérazade au roi Shahryar. Serait-il de plus en plus fatigué ? De moins en moins intrigué par ce que raconte la belle, de sorte que les histoires qu’il entend ne l’empêchent plus guère de s’endormir et qu’elle est bien forcée de les écourter ? Mais alors, qu’en est-il du principe narratif supposé articuler cette œuvre fabuleuse et qui veut que la vie de Shéhérazade ne tienne qu’au seul fil de la qualité de son récit ? Qu’en est-il de l’idée grandiose qu’il suffirait que le roi ne soit plus suspendu à sa lèvre pour qu’aussitôt il appelle le bourreau et lui ordonne de mettre à mort celle qui partage sa couche depuis tout de même déjà pas mal de nuits ? Du bluff, tout cela, alors, de la poudre aux yeux, des sornettes, de la roupie pour sansonnet ? Désolation…

 

Ou bien est-ce que cet artifice du découpage en mille et une nuits (un grand lit de Procuste, en somme : il faut que toute cette manière se découpe en mille et un tronçons, très précisément ; au vu de l’immensité de ce qui est raconté, au début on ne se soucie pas, on fait de longues nuits, on fait comme si le roi n’avait pas sommeil : 500 pages – sur moins de 3000 – pour les cent premières nuits dans la Pléiade ; holà ! se dit le grand ordonnateur de l’ensemble, faut que j’accélère ! chaque soir un petit bout de somnifère dans le vin de Sa Majesté et Shéhérazade devra limiter son foutu bavardage), est-ce que l’artifice du découpage en mille et une nuits, m’inquiétais-je, un artifice cent fois recommencé (non, on va plutôt couper ici, et puis là plutôt que là…) aurait fini par placer ailleurs la fameuse nuit évoquée par Borges ? Jamais, pourtant, je ne l’ai rencontrée, bien qu’ayant lu les Mille et une nuits d’un bout à l’autre. Vous me direz qu’on croit avoir lues avec une égale attention, ces Mille et une Nuits, mais que peut-être, à l’instar du roi Shahryar qui s’assoupissait doucement, bercé par la voix de Shéhérazade, il est arrivé qu’on se soit assoupi, ou à moitié assoupi, ou tout au moins qu’on se soit mis à somnoler tout en croyant continuer à lire. Et que peut-être, alors, l’aura-t-on lue sans vraiment la lire, cette fameuse nuit, les yeux déjà mi-clos et sans réaliser qu’il s’agissait du passage que l’on cherchait depuis si longtemps, qu’il s’agissait de cette fameuse nuit où je disais que Borges dit que Schéhérazade (par une distraction magique du copiste) se met à raconter textuellement l'histoire des 1001 Nuits, au risque d'arriver de nouveau à la nuit pendant laquelle elle la raconte, et ainsi à l'infini…

 

Amis lecteurs, mes semblables, mes frères ! Si par chance, par grande chance, elle existait, cette fameuse nuit – s’il s’avérait donc que Borges ne l’a pas purement et simplement inventée –, et si, par extraordinaire, l’un d’entre vous savait dans quel coin des Mille et une Nuits on l’a remisée, de grâce, qu’il me transmette ce précieux renseignement séance tenante !

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commentaires

Eloydin 02/08/2011 14:51


C'est dans la 602ème nuit (dans le second volume de l'édition de la Pléiade en français).

Italo Calvin a également cité cet exemple sans retrouver la passage!

Bien cordialement!


nicolas marchal 21/12/2010 13:56


Borges, la plume au mille et un ricochets...


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