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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 22:32


Représentez-vous un auteur assis à sa table. Il aligne les mots. L’histoire qu’il raconte prend forme. Au sein de cette histoire, le héros ou l’héroïne suit son destin. Plongé dans son rêve, l’auteur dirige ce héros ou cette héroïne. Il agit mentalement de la même façon qu’il fait agir son personnage. Il s’associe à lui du tout au tout. Il en oublie sa propre personne, sa propre réalité. Il quitte l’espace et le temps qui étaient les siens. Le téléphone sonne mais il ne l’entend pas. Ses proches l’appellent de la pièce voisine mais il ne les entend pas. Il écrit avec fébrilité, il est tout entier dans la fiction qu’il invente, il se réincarne en son fantôme, en l’autre qu’il a créé. On connaît la fameuse phrase : « Madame Bovary, c’est moi. » Alors qu’il décrit le suicide de son héroïne, Flaubert s’identifie tant à la pauvre Emma qu’il en ressent lui-même les tourments physiques qu’il lui inflige. « Quand j’écrivais l’empoisonnement de Madame Bovary, confie-t-il dans sa correspondance, j’avais si bien le goût de l’arsenic dans la bouche que je me suis donné deux indigestions coup sur coup – deux indigestions réelles car j’ai vomi tout mon dîner… » Ce qu’il exprime une seconde fois et de façon plus prosaïque : « L’empoisonnement de la Bovary m’avait fait dégueuler dans mon pot de chambre. »

 

Presque aussi remarquable est cette anecdote rapportée par Pirandello à propos de l’écriture de la plus fameuse de ses pièces :

 

   Quand j’écrivais mes Six personnages en quête d’auteur dans une rue bordée d’immeubles en construction, la rue Mario Pagano à Rome, un échafaudage s’élevait juste en face de ma maison.

Sans que je m’en aperçusse, les travaux avançaient, et c’est ainsi que je fus surpris de voir un jour devant moi une vingtaine d’ouvriers qui se tordaient en me regardant. J’en éprouvai une grande honte et le désir violent d’échapper aux railleries de ces indiscrets.

J’appris par la suite qu’en me voyant gesticuler, ils m’avaient pris pour un fou et que mes grimaces avaient le don de soulever leur hilarité.

Je puis vous jurer qu’à ce moment-là je n’étais pas Luigi Pirandello. Je créais, je ne sais comment, des personnages que j’incarnais probablement. Ils me dirigeaient, ne laissant rien subsister de moi.

 

Déclaration faite en 1930 à Paris-Presse, citée dans les Cahiers Renaud-Barrault, Gallimard, 1967.

 

Du rapport à ses personnages, Pirandello a fait également le thème d’une nouvelle qui constitue le germe des Six personnages en quête d’auteur : La tragédie d’un personnage. Pour le plus grand plaisir de son lecteur (en tout cas, du lecteur que je suis), il y crée un espace ludique et impossible où, comme par enchantement, coïncident les niveaux de réalité de l’écrivain et de ses créatures. Ici, l’auteur s’efforce de faire comprendre à ces êtres pseudo-réels on ne peut plus capricieux qu’ils ne le mèneront pas par le bout du nez. Non, c’est lui qui dirige, quitte à en subir tous les inconvénients. Qu’on en juge par les premières lignes de cette Tragédie d’un personnage particulièrement divertissante :

 

C’est une vieille habitude que j’ai de donner audience, tous les dimanches matin, aux personnages de mes futures nouvelles.

   Pendant cinq heures, de huit à treize.

   Il m’arrive presque toujours de me trouver en mauvaise compagnie.

   Je ne sais pourquoi, il n’accourt d’ordinaire à mes audiences que les gens les plus mécontents qui soient ; tantôt affligés de maux étranges, tantôt empêtrés dans des aventures extraordinairement compliquées. C’est véritablement un supplice d’avoir affaire à eux.

   J’écoute tout ce monde avec patience ; je questionne avec bonne grâce ; je prends en note le nom et la situation de chacun ; je tiens compte de leurs sentiments et de leurs aspirations. Mais il faut bien dire aussi que, pour mon malheur, je ne suis pas facile à contenter. Patience, bonne grâce, tant qu’on voudra, mais je n’aime pas être dupe. Et j’entends, par une longue et subtile enquête, pénétrer jusqu’au fond des âmes.

Or il arrive que plus d’un prend ombrage de certaines de mes demandes, se cabre et récalcitre furieusement, ou peut-être parce qu’il s’imagine que je prends plaisir à le dégonfler de tous le sérieux avec lequel il s’est présenté à moi.

Toujours avec patience et bonne grâce, je m’ingénie à lui faire comprendre, à lui faire toucher du doigt l’utilité de ma demande. C’est qu’on a tôt fait de se vouloir de telle ou telle manière ; le tout est de savoir si nous pouvons être tels que nous nous voulons. Que nous n’en soyons pas capables, et du même coup cette volonté doit forcément paraître ridicule et vaine.

   Ils refusent de s’en laisser persuader.

   Et alors, comme au fond j’ai bon cœur, je les plains. Mais est-il possible de compatir à certaines mésaventures sinon à condition d’en rire ?

Conséquence : les personnages de mes nouvelles vont publiant partout que je suis un écrivain impitoyable et particulièrement cruel. Il faudrait un critique de bonne volonté pour montrer toute la compassion qu’il y a derrière mon rire.

   Mais où trouver par le temps qui court des critiques de bonne volonté ?

 

                  Luigi Pirandello, Vieille Sicile, traduction Benjamin Crémieux,

Editions sociales.

 

Amis lecteurs ! (J’allais écrire : « Amis personnages » !) Amis lecteurs de ce blog, si ce thème un peu étrange vous délasse, vous fascine ou peut-être même vous préoccupe – mais pour quelle raison majeure pourrait-il bien vous préoccuper ? –, suivez-moi un instant encore. Connaissez-vous Le café des fous de Felipe Alfau ? Non ? Alors, précipitez-vous chez tous les bons bouquinistes de votre connaissance ou fouillez les sites internet proposant des livres d’occasion car l’ouvrage me paraît, hélas, épuisé. Né à Guernica en 1902, Felipe Alfau émigra aux Etats-Unis en 1918 et y écrivit – en américain – ce superbe roman (Locos : a comedie of gestures). Commençons par un court extrait du prologue :

 

Depuis quelque temps, je me suis avisé, de plus en plus nettement, de la manière qu'ont les personnages de devenir indépendants, de se rebeller contre la volonté et les ordres de leur créateur, de se moquer de l'auteur, de se jouer de lui, de l'entraîner dans des voies imprévues et grotesques qui leur appartiennent en propre, souvent tout à fait à l'opposé de celles qu'il avait prévues pour eux. Cette tendance est tellement marquée chez mes personnages qu'elle rend mon travail plus ardu et m'a mis plus d'une fois dans des situations difficiles.

Cet esprit frondeur se marque chez eux par leur fort désir de devenir des êtres réels. Ils se glissent souvent dans la peau de personnes de mes connaissances et adoptent les attitudes les plus extraordinaires parce qu'elles correspondent à l'idée qu'ils se font de la vie véritable. Ils prennent ce que, chez des personnes réelles, on appellerait une pose, ce qui a souvent mis fin à une amitié pour moi prometteuse. Pour eux, la réalité est ce qu'est la fiction pour les êtres réels. Ils en raffolent, tout simplement, et, en dépit de mes efforts presque héroïques pour m'y opposer, ils tentent de la rejoindre. Comme le dit l'un d'entre eux :

« Les personnages ont des visions de la vie véritable – ils rêvent la réalité, et c'est alors qu'ils sont perdus. »

   Je devrais ajouter : et que l'auteur est perdu.

 

                         Felipe Alfau, Le café des fous, traduit de l’américain par Antoine Jacottet,

                         Editions Payot.

 

Oui, perdus, les personnages. Oui, perdu l’auteur. Car les premiers, égarés dans le réel, auront bien du mal à se trouver la moindre cohérence. Car l’écrivain, dans ce bistrot qu’il fréquente, se verra remis en cause par ses créatures, toutes plus cinglées les unes que les autres. Je vous transcris encore, de cette série extravagante de protagonistes accablant le romancier de leurs préoccupations et de leurs demandes, l’apparition, discrète, bien discrète, du premier individu, un dénommé Fulano :

 

En écrivant cette histoire, je m’acquitte d’une promesse envers mon pauvre ami Fulano.

Mon ami Fulano était le moins important des hommes et ce fut la grande tragédie de sa vie. Fulano était venu au monde avec la ferme intention de parvenir à la célébrité, et il avait complètement échoué, étant devenu la plus obscure des personnes. Il avait essayé tous les moyens imaginables pour acquérir de l’importance, de la popularité, une reconnaissance publique, etc., et le monde, avec une détermination inflexible, avait persisté dans son refus de reconnaître ne serait-ce que son existence.

   ( …)

   L’insignifiance du pauvre Fulano était arrivée à un point tel qu’elle le rendait presque invisible et inaudible. Son nom et son personnage étaient insignifiants, sa mise était insignifiante, et sa vie tout entière était sans importance.

   (…)

Un jour, je me trouvais au café de los Locos, à Tolède. Les mauvais écrivains avaient coutume de venir dans ce café chercher des personnages, et il m’arrivait parfois de me mêler à eux. C’était un établissement où l’on pouvait dénicher quelques très bonnes occasions, mais aussi un matériau neuf et bon marché d’assez bonne qualité. La cote des valeurs dépend beaucoup de la mode, c’était donc un lieu où l’on pouvait trouver des personnages qui avaient jadis connu la gloire et qui avaient servi sous des génies célèbres, mais qui se trouvaient depuis un certain temps sans emploi, car la littérature aspirait désormais à d’autres idéaux.

Je me souviens d’y avoir vu un pauvre type efflanqué et miteux. Il prétendait avoir servi Cervantès. Eh bien, le pauvre homme, à présent, n’intéressait plus aucun auteur. Il y avait aussi une vingtaine de bons personnages qui, de leur temps, avaient été grands, mais qui n’étaient plus désormais d’aucune utilité sur terre.

Ce jour-là, j’étais assis depuis un certain temps à ma table, conversant avec un de mes amis, le Dr José de los Rios, et observant autour de moi les différents visages, les divers types de personnages. Soudain, j’entendis qu’on frappait trois coups sur ma table. Une main me tirait par le col. En même temps une voix forte me dit : « C’est moi. »

Je me retournai et vis Fulano assis à côté de moi. « Ah, mais quand êtes-vous arrivé ici ?

– Il y a environ une demi-heure que je suis assis juste à côté et que je m’efforce d’entrer en conversation avec vous.

  (…)

  Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous avez l’air triste, Fulano.

 – Qu’est-ce que vous croyez ? J’ai fini par me rendre compte que je ne serai jamais quelqu’un d’important, quels que soient mes efforts. Ils sont vains, le monde continuera purement et simplement à m’ignorer. »

   Je reconnus que cela était fort désagréable. « Mais il y a beaucoup d’autres personnes dans la même situation. Il y a, par exemple, beaucoup de maris, de prédicateurs, de dictateurs et…

   – Ce n’est pas le moment de faire de l’esprit. Ce que je vous dis est grave, je sais désormais que je ne serai jamais un être humain qui compte, et j’ai pensé que je pourrais peut-être obtenir la gloire et devenir quelqu’un d’important en tant que personnage.

   (…)

   – Et… quelles sont vos qualifications pour devenir un personnage ?

   – Mon insignifiance même, bien sûr ! On fera cas de moi comme du personnage le moins important qu’il y ait jamais eu dans une œuvre de fiction. Vous savez que tout personnage a une personnalité plus ou moins frappante. Ne me dites pas qu e vous  urrez jamais en trouver un d’aussi plat et d’aussi peu intéressant que moi. »

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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commentaires

nicolas marchal 25/03/2011 10:04


... Et le Vol d'Icare du bon Queneau...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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