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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 11:35

 

J’ai indiqué il y a peu le plaisir que s’offraient des écrivains comme Pirandello ou Alfau à faire coïncider les niveaux de réalité de l’auteur et de ses personnages. Mon ami Nicolas Marchal vient à juste titre de me signaler que tout un roman de Queneau, Le vol d’Icare, fait dépendre de ce principe on ne peut plus ludique l’ensemble de sa narration. Des romans de Queneau, j’en avais lu déjà une fameuse poignée et toujours avec le même plaisir : Pierrot mon ami dès l’adolescence (vous rappelez-vous, ceux qui l’ont lu, les philosophes installés dans une baraque foraine pour mater les jambes et cuisses des demoiselles dont une soufflerie soudaine soulève la robe ou la jupe qui les protège ?) ; puis Le dimanche de la vie ; Un rude hiver ; Les fleurs bleues (déjà cité sur ce blog et j’y reviendrai certainement) ; Le journal intime de Sally Mara que j’ai adapté pour le Théâtre de l’Eveil (un fameux souvenir, n’est-ce pas Guy Pion, Isabelle Wéry et les autres !) ; Loin de Rueil. Mais Le vol d’Icare, point. Voilà qui vient d’être fait et bien fait, merci Nicolas !

 

Et donc, Icare, personnage du romancier Hubert Lubert, grand fumeur de partagas et grand buveur de doigts de porto, sort d’une page du roman dont il est un personnage clé et part vivre sa vie dans le monde parisien : Hubert Lambert lance à ses trouve le détective Morcol ; Icare se met en ménage avec une prostituée du nom de LN, échappée pour sa part d’une grille de mots-croisés ; Mme de Champvaux, la maîtresse d’Hubert Lubert rencontre Icare et en tombe amoureuse ; d’autres romanciers s’en mêlent, d’autres personnages, issus des romans de ces autres romanciers disparaissent à leur tour et je n’en dirai pas plus. Non, je n’en dirai pas plus, parce que, ceci à peine lu, vous allez, quitte à en perdre le souffle, courir à toutes jambes chez votre libraire, donnez-moi Le vol d’Icare, ah ! monsieur il n’est point en nos rayons il nous le faut commander, misère de misère est-ce que ça va prendre longtemps ? attendez je vérifie s’il est chez le distributeur, allô le distributeur ? quid du Vol d’Icare, quoi ! y en a plus ! commandez vite fait chez l’éditeur ! quoi ! la grève ! la grève de quoi ? des cerfs-volants ? mais qu’est-ce que la grève des cerfs-volants vient foutre dans ma commande ? si j’ai lu le roman ? parce que vous croyez que je lis tous les romans que tous mes clients cinglés viennent me commander ? si je l’avais lu, je comprendrais pourquoi la grève des cerfs-volants retarde la commande ? bon, écoutez, je vais dire au client que dès que la grève est terminée, je fais l’imposible… Et le libraire de se tourner vers vous derechef : impossible, Monsieur, de vous commander Le vol d’Icare à causez de la grève des cerfs volants mais dès celle-ci terminée je fais l’impossible, par contre pour vous faire patienter je peux vous vendre les Exercices de style, le classique quenellien par excellence, ah ! vous l’avez déjà… dans ce cas… le dernier Amélie Nothomb, peut-être ? non ? vraiment ? sans façon ? je vois… attendez, ne prenez pas cet air impatient, surtout ne partez pas, j’ai peut-être là un livre qui vous plaira, on le dit tout à fait épuisé mais figurez-vous que j’en ai retrouvé un exemplaire dans ma cave, un auteur hongrois, publié jadis chez Gallimard, Istvàn Örkeny, Minimythes… prenez ! prenez ! vous ne le regretterez pas !

 

Mes bons lecteurs, en attendant que finisse cette grève des cerfs-volants, lisez au moins ce petit extrait du merveilleux Vol d’Icare. Vers le milieu du roman, Hubert Lubert (on dirait un frère homonymique du fameux Humbert Humbert de Lolita de Nabokov !), Hubert Lubert, donc, a retrouvé Icare et l’a réintégré de force dans son roman. Mais voilà que…

 

HUBERT

(cordial)

Quel bon vent vous amène ?

 

PREMIER GENDARME

Es-ce ici qu’habite le dénommé Icare ?

 

HUBERT

Euh… oui…

 

PREMIER GENDARME

Il ne s’est pas présenté au Conseil de Révision. Il est donc considéré comme déserteur et nous l’emmenons de ce pas à la caserne de Reuilly où il sera incorporé et jugé, avant de faire son service militaire peut-être dans les Bataillons d’Afrique.

 

HUBERT

Quelle horreur !

 

SECOND GENDARME

Voici son ordre de route. Il doit nous accompagner immédiatement.

 

HUBERT

Messieurs… je suis seul responsable… je ne n’y avais pas pensé, à son service militaire… et puis une scène de Conseil de Révision dans le roman que je suis en train d’écrire paraîtrait bien vulgaire et naturaliste.

 

PREMIER GENDARME

Il ne s’agit pas de roman, mais d’une réalité.

 

SECOND GENDARME

A laquelle on n’échappe pas.

 

HUBERT

Est-ce que cela ne pourrait pas attendre un jour ou deux…

 

PREMIER GENDARME

Mille regrets. Force à la loi.

 

HUBERT

(accablé)

Je vais vous le chercher.

 

Il va dans son bureau, ouvre la chemise de maroquin et revient avec Icare.

 

HUBERT

Mon cher Icare, j’avais oublié de vous prévenir, vous êtes en âge de faire votre service militaire et ces messieurs sont venus vous chercher. Il vous faut partir sur-le-champ.

 

ICARE

Vous voyez, monsieur, vous n’avez rien gagné à me ramener ici de force. Me voici de nouveau libre.

 

PREMIER GENDARME

Libre, c’est une façon de parler, car il nous faut suivre.

 

ICARE

Et où cela, monsieur ?

 

SECOND GENDARME

A la caserne de Reuilly où l’on jugera votre cas, ensuite vous ferez votre temps.

 

ICARE

Quel temps ?

 

PREMIER GENDARME

Le temps de votre service militaire.

 

ICARE

Et cela durera combien ?

 

SECOND GENDARME

Trois ans.

 

HUBERT

C’est vrai ! Trois ans ! Devrai-je attendre trois ans pour terminer mon œuvre ?

 

PREMIER GENDARME

Monsieur, cela ne nous regarde mie. (à Icare) Suivez-nous.

 

ICARE

Je vous suis bien volontiers. (à Hubert) Je ne vous en veux pas mais je vais me promener.

 

Ils sortent.

 

HUBERT

Quel métier ! Quel métier !

 

                        Raymond Queneau, Le vol d’Icare, Collection Folio

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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commentaires

nicolas marchal 14/04/2011 21:44


Ah, cette fête qu'est un livre de Queneau...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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