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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 23:19


 J’évoquais dans un billet récent l’espace impossible et ludique où des écrivains comme Pirandello ou Alfau – je reviendrai sur d’autres exemples à l’occasion – font coïncider les niveaux de réalité de l’auteur et de ses personnages. L’utilisation d’un pareil procédé transgresse évidemment les codes en usage dans la tradition réaliste du roman. C’est volontairement qu’on cherche ici un effet perturbateur, qu’on s’y amuse, à moins que l’on ne tente, de la sorte, de s’interroger sur les rapports entre la réalité et la fiction.

 

Il arrive aussi que se produisent, dans ces rapports entre niveaux de réalité, des perturbations moins importantes mais qui ne manquent cependant pas d’intérêt. Ainsi en va-t-il de l’auteur qui brusquement apostrophe son personnage.

 

On sait que la plupart des romans sont écrits à la troisième personne : l’auteur y raconte l’histoire de ses personnages sans se montrer davantage que les dieux qui ont créé les hommes ne se montrent à ceux-ci ; dissimulé derrière les nuages qui entourent l’Olympe de son écritoire (aujourd’hui, il vaudrait mieux dire : de son traitement de texte), il offre au lecteur le spectacle de ses créatures galopant sur des terres qui cherchent à ressembler à celles du monde réel. Parfois, cependant, l’auteur rédige son roman à la première personne : il feint, dès lors, de coïncider avec son héros, pour que ce soit celui-ci qui conte au lecteur ses galopades sur les terres en question. Mais dans l’un et l’autre cas, l’Olympe de la création et l’espace pseudo-terrestre où galopent les créatures restent parfaitement dissociés.

 

On a également vu apparaître quelques rares cas de romans écrits à la seconde personne. Le roman français en compte deux exemples fameux : le vous avec lequel le narrateur de La modification de Michel Butor s’adresse à son personnage et le tu, plus intime, d’Un homme qui dort de Georges Perec. Cette façon de faire, certes, surprend le lecteur pendant quelques pages mais il s’habitue rapidement à ce qu’une voix venue de l’Olympe raconte au personnage ce qu’il est précisément en train de faire ici-bas. Une fois le procédé intégré, la lecture se poursuit à peu près de la même façon que celle d’une narration à la première ou à la troisième personne.

 

Si, par contre, au beau milieu d’un récit à la troisième personne, c’est à brûle-pourpoint que l’auteur s’adresse à son personnage, un effet de surprise se produit immanquablement. Pour peu, le lecteur en lèverait les yeux vers l’Olympe, afin de deviner quelle mouche a bien pu piquer le dieu auteur. J'apprécie beaucoup le court passage de Wakefield où est produit pareil effet. On doit cette superbe nouvelle à Nathaniel Hawthorne, un des premiers grands romanciers américains.

 

En 1835, tandis que Balzac publie Le lys dans la vallée et que Stendhal s’apprête à écrire La chartreuse de Parme, de l’autre côté de l’Atlantique Hawthorne rédige cette histoire très brève (moins de dix pages) mais dont le sujet est d’une étonnante modernité. Wakefield, un paisible bourgeois londonien annonce un jour à sa femme qu’il s’en va un jour ou deux pour ses affaires.

 

Il lui dit de ne pas vraiment l’attendre à la diligence du retour ni de s’alarmer s’il venait à s’attarder trois ou quatre jours, mais, en tout état de cause, de compter sur lui pour le souper du vendredi. Wakefield lui-même, il faut le remarquer, ne soupçonne pas ce qui se prépare. Il lui tend la main, elle lui donne la sienne et leur baiser d’adieu a ce naturel que confèrent dix années de mariage ; et sort, dans le milieu de l’âge, un Mr. Wakefield presque résolu à inquiéter sa bonne épouse par une absence d’une semaine. Après que la porte s’est refermée sur lui, elle voit celle-ci s’entrouvrir de nouveau et, dans l’entrebâillement, aperçoit le visage de son mari lui souriant, puis disparaître. Sur le moment, elle ne prête pas la moindre attention à ce détail.

 

A peine sorti de chez lui, Wakefield court se réfugier dans une chambre qu’il a louée dans la rue d’à côté. Porteur d’un déguisement, il revient quotidiennement observer de la rue son domicile. Une fois passée la date prévue pour son retour, il voit venir le médecin, signe que sa femme se porte mal, effarée plus que probablement par sa disparition. Qu’à cela ne tienne, il persiste à ne pas rentrer, reportant jour après jour cet acte qui ne lui demanderait que quelques pas. D’ailleurs, sa femme semble peu à peu retrouver la santé et se résigner à cette sorte de veuvage. Le temps passe. Il passe chaque jour davantage et Wakefield ne se décide toujours pas à retourner à la vie qui était la sienne. Tant et si bien qu’il mène cette existence d’ombre pendant… vingt ans.

 

Un soir, dans la vingtième année de sa disparition, Wakefield effectue sa promenade habituelle aux abords de la demeure qu’il persiste à dire sienne. C’est une venteuse nuit d’automne, avec de fréquentes averses qui fouettent la chaussée et s’en vont avant qu’on ait pu ouvrir un parapluie. S’arrêtant à proximité de la maison, Wakefield aperçoit, à travers la fenêtre du salon du deuxième étage, la lueur rouge et les éclats pétillants d’un confortable feu. Au plafond se dessine la silhouette grotesque de la bonne Mrs. Wakefield. Le bonnet, le nez et le menton, ainsi que la taille épaisse, composent une admirable caricature qui, de surcroît, danse au gré des flammes ondoyantes, d’une manière presque trop gaie pour l’ombre d’une veuve plutôt mûre. A ce moment, une averse vient à tomber que le vent rabat en plein sur le visage et la poitrine de Wakefield. Il est totalement traversé par ce froid automnal. Va-t-il rester là, trempé et transi, quand dans sa propre maison l’attend un bon feu pour le réchauffer et que sa propre épouse s’empressera d’aller lui chercher sa veste grise et sa culotte, qu’elle a sans doute précieusement conservées dans la penderie de leur chambre à coucher ? Non ! Wakefied n’est pas aussi stupide. Il grimpe les marches – lourdement ! – car vingt années ont raidi ses jambes depuis qu’il les a descendues – mais il l’ignore encore.

 

C’est alors qu’impitoyable et caustique, l’auteur, brusquement, s’adresse à sa créature :

 

Attendez, Wakefield ! Allez-vous entrer dans le seul foyer qu’il vous reste ? Descendez plutôt dans votre tombe !

 

Puis le récit reprend, comme si de rien n’était :

 

La porte s’ouvre. Alors qu’il entre, nous entrevoyons, une dernière fois, son visage et reconnaissons le sourire rusé qui fut le signe annonciateur de la petite plaisanterie qu’il s’offre depuis lors aux dépens de sa femme !

 

Une seconde fois, l’auteur apostrophe son personnage :

 

            Eh bien, bonne nuit, Wakefield !

 

« Attendez, Wakefield ! » « Eh bien, bonne nuit, Wakefield ! » : ne croirait-on pas entendre le dieu se moquer de sa créature ? voir la patte du gros matou s’abattre sur la souris ?

 

Elliptique (nous ne saurons rien des retrouvailles entre les époux), la fin de la nouvelle se veut des plus philosophiques :

 

L’heureux événement – à supposer qu’il le soit – ne pouvait intervenir qu’à un moment imprévu. Nous n’allons pas suivre notre ami au-delà du seuil. Il nous a suffisamment laissé matière à réflexion, dont une partie nous offre la sagesse de sa morale et peut être érigée en figure. Parmi l’apparente confusion de notre monde mystérieux, les individus sont si précisément intégrés à un système, les systèmes à un autre et tous entre eux, qu’à s’en excepter un moment, un homme s’expose au redoutable risque de perdre sa place à jamais. A la manière de Wakefield il peut devenir, pour ainsi dire, le Banni de l’Univers.

 

Nathaniel Hawthorne, Wakefield, traduit de l’américain par Marc Avelot

et Michel Gauthier, Conséquences, n°2, hiver 1984.

 

Il y a quelques années, Eduardo Berti, un romancier argentin, a publié le revers de cette histoire : intitulé Madame Wakefield (Actes Sud, coll. Babel, traduction de Jean-Marie Saint-Lu), ce roman nous raconte comment, bien vite, l’épouse cessa d’être dupe, ayant remarqué où logeait son Wakefield de mari. Alors…

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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