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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 18:56

 

Je me suis souvent dit que l’on pourrait faire une anthologie des plus intéressantes avec la première apparition, dans un roman, de la personne dont va tomber amoureux – ou dont tombe immédiatement amoureux – le héros ou l’héroïne. Tous les registres sont possibles : longue description ; simple évocation de l’un ou l’autre détail qui attire l’attention ou la curiosité ou l’admiration ou, déjà, l’enthousiasme ; ou qui attire, au contraire, une première réaction de rejet – rejet qui se transformera par la suite en des sentiments plus mélangés, puis en un intérêt de plus en plus vif et bientôt en une attirance de plus en plus passionnée…

 

J’y ai pensé à nouveau en relisant Transit, le superbe roman d’Anna Seghers (1900-1983). Intense plaisir d’une relecture. J’avais lu ce livre il y a vingt-cinq ans, lors de sa parution en français, et je me rappelle que je n’avais pu le lâcher. Depuis, il me suffisait de l’apercevoir dans ma bibliothèque (comme d’ailleurs bien d’autres livres ; comme peut être chaleureux le voisinage de sa bibliothèque !), pour ressentir une présence amie. Voilà un roman qu’un jour je relirai, me suis-je dis souvent en l’apercevant soigneusement rangé, avec déjà, au fond de la bouche, comme un avant-goût du plaisir que j’éprouverais à m’enfoncer dans sa lecture mais aussi avec un peu d’appréhension, à l’idée que peut-être je ne retrouverais pas la fascination de ma première lecture. Eh bien, cette fascination, je l’ai retrouvée, avec de surcroît ce bonheur tout particulier qui est celui, non pas de découvrir, mais de revisiter un univers que l’on a aimé – ce bonheur qui est un peu semblable à celui de se retrouver dans une ville étrangère dont une première visite vous avait comblé…

 

C’est l’histoire d’un Allemand antinazi, évadé juste avant la guerre d’un camp de prisonniers politiques et réfugié en France, puis arrêté par la police française comme sujet étranger dangereux et replacé dans un camp, français cette fois, dont il vient de s’échapper encore, au moment où commence le roman. C’est le moment aussi où l’armée d’Hitler pénètre sur le territoire français et le conquiert rapidement, au grand désespoir de tous les Allemands qui s’y trouvent pour avoir fui le régime nazi.

 

Le héros et narrateur du roman profite du chaos qui règne sur les routes pour gagner Paris. Une suite de circonstances le conduit à un petit hôtel de la rue de Vaugirard. La patronne lui annonce qu’un de ses compatriotes vient de s’y suicider et lui demande de la débarrasser de la valise du mort. Le narrateur découvre ainsi qu’il s’agit d’un écrivain, nommé Weidel, juif et antifasciste, qui a agi par désespoir à l’entrée de l’armée allemande dans Paris. Son passeport est pourvu d’un visa mexicain. Aussitôt, le narrateur décide de s’attribuer l’identité du mort, de profiter du véritable sésame qu’est ce visa et de gagner Marseille où il est encore possible de s’embarquer en direction du Nouveau Monde.

 

Toute la suite du roman se passe à Marseille. Car les choses ne sont pas si simples, il faut aussi obtenir un visa de sortie et d’autres autorisations encore. De nombreux autres réfugiés hantent les bureaux administratifs et les consulats. Les chambres d’hôtels crasseux sont surpeuplées, la police fait des rafles, tout est incertain, et la description que donne Anna Seghers de cette population angoissée qui tourne en rond en espére pouvoir s’échapper est d’une incroyable humanité.

 

Et l’apparition de l’être aimé ? J’y arrive. Il faut d’ailleurs parvenir au tiers du roman pour la découvrir. Le narrateur tue le temps dans divers bistrots du Vieux-Port et particulièrement dans celui qui a pour nom le Mont-Ventoux. C’est là qu’il s’adresse à un interlocuteur anonyme – le lecteur – comme s’il était assis en face de lui (je fais partie de cette catégorie de lecteurs qui aime particulièrement que les narrateurs de roman s’adressent à eux, tout comme, dans plusieurs romans que j’ai écrits, j’ai aimé, moi aussi, m’adresser au lecteur). C’est aussi au Mont-Ventoux, que par une fin d’après-midi…  

 

   Il était six heures du soir. Mon regard vide, par-dessus les têtes des gens, fixait la porte. Elle tourna une fois de plus. Une femme entra. Que vous dirai-je ? Je puis seulement dire : elle entra. L’homme qui s’est suicidé rue de Vaugirard, il savait s’exprimer autrement. Moi, je ne puis que dire : elle entra. Ne vous attendez pas à ce que je vous la décrive. Ce soir-là, d’ailleurs, je n’aurais pas su dire si elle était blonde ou brune, si c’était une femme ou une jeune fille. Elle entra. Elle s’arrêta et regarda autour d’elle. Il y avait sur son visage une expression d’attente exaspérée, presque de crainte. On eût dit qu’elle espérait et redoutait de trouver quelqu’un en cet endroit. Mais, quelles que fussent les pensées qui l’entraînaient, elles n’avaient certes rien à faire avec des histoires de visas. Elle traversa d’abord la partie de la salle que je pouvais embrasser du regard, celle qui donnait sur le quai des Belges. Je vis encore le bout pointu de sa capuche sur la grande vitre devenue grise maintenant. J’eus peur qu’elle ne revînt plus jamais : il y avait là-bas, dans l’autre secteur de la salle, une porte qui menait au dehors : elle ne faisait que passer, sans doute. Mais elle revint presque aussitôt. Sur son jeune visage, l’expression d’attente cédait à la déception.

  Jusqu’alors, quand une femme survenait, une femme qui pouvait me plaire, mais qui ne venait pas pour moi, j’avais toujours réussi à me convaincre que je ne l’enviais pas à celui qui l’aimait, et que rien d’irremplaçable ne m’avait échappé. La femme qui passait maintenant près de moi, je ne la laissais à personne. Il me semblait insupportable qu’elle fût entrée, mais pas pour moi ; seule une chose eût été aussi désastreuse : qu’elle ne fût pas entrée du tout. Elle examinait encore une fois, très attentivement, la partie de la salle où je me trouvais moi-même. Elle scrutait tous les visages, toutes les places, comme les enfants cherchent, avec une insistance maladroite. Quel était donc celui qu’elle cherchait désespérément ? Qui pouvait donc être attendu avec cette ferveur ? Qui pouvait provoquer cette déception amère ? Cet homme qui n’était pas là, j’aurais voulu l’assommer à coups de poing.

   Enfin, elle découvrit, un peu à l’écart, nos trois tables. Elle regarda attentivement les gens qui y étaient assis. Pour aussi absurde que cela paraisse, j’eus un moment l’impression que c’était moi qu’elle cherchait. Elle me regarda, moi aussi, mais d’un œil vide. Je fus le dernier qu’elle dévisagea. Maintenant, elle sortait pour de bon. Je vis encore une fois sa capuche pointue, dehors, devant la fenêtre.

            Anna Seghers, Transit, traduit de l’allemand par Jeanne Stern,

Editions Alinea, puis Le livre de poche

 

Coup de foudre. Seras-tu surpris, ô mon lecteur, si je t’apprends que cette femme, dont le narrateur aurait voulu assommer à coups de poing l’homme qu’elle cherche désespérément, n’est autre que la femme de l’écrivain suicidé dont il a pris la place ? La suite, tu la découvriras lorsque tu auras couru chez ton libraire pour te procurer Transit et que, comme moi, tu t’enfonceras dans sa lecture, de plus en plus fasciné…

 

Ai-je déjà dit quelque part sur ce blog que j’ai un attachement tout particulier pour les romans où s’effectue une substitution d’identité, où quelqu’un se fait passer pour quelqu’un d’autre ? Etrange jeu de doubles, plus étrange ici encore, car c’est d’un mort que beaucoup pourtant, et à commencer par sa femme, croient vivant que l’on a pris l’identité…

 

Je terminerai ce billet un peu long en disant que le suicide de Weidel, raconté par Anna Seghers, n’est autre que la transposition romanesque du suicide, dans les mêmes circonstances, c’est-à-dire à l’entrée des Allemands dans Paris en 1940, de l’écrivain Ernst Weiss, qui fut l’ami de Kafka et l’auteur, notamment, du Témoin oculaire ; ce roman raconte l’histoire d’un médecin qui, au cours de la première guerre mondiale, guérit un caporal d’une cécité causée par des crises d’hystérie ; le caporal en question se nomme Adolf Hitler…

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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commentaires

Elisabeth 09/11/2012 07:19

Deux ouvrages dont je garde les références en espérant les rencontrer sur mon chemin.

nicolas marchal 07/11/2012 22:36

Une fois encore, tu me donnes envie de lire...

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