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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 22:01

 

Longtemps les hommes ont rêvé qu’avait existé un temps ancien où la vie sur terre était idyllique. Du paradis terrestre biblique à l’âge d’or évoqué par le vieux poète grec Hésiode, les variantes diffèrent mais l’essentiel est le même : tout n’y était que sérénité et contentement.

 

Dans un long discours qu’il tient à des chevriers (et auquel ceux-ci ne comprennent pas grand-chose !), don Quichotte – on est donc au début du XVII° siècle – explique encore que s’il a voulu devenir chevalier errant, c’est précisément pour restaurer cet âge d’or voué au bonheur d’une parfaite harmonie dont la décadence des mœurs a éloigné les humains :

 

Heureuse époque, siècles bénis que les Anciens ont nommés l’âge d’or ! Et non point parce que ce métal, tant estimé en ce siècle de fer qu’est le nôtre, se trouvait facilement, mais parce que ceux qui vivaient alors ignoraient le sens de ces deux mots : tien et mien. En ces temps bénis, tout était commun à tous. Pour trouver sa nourriture, il suffisait à l’homme de lever la main pour cueillir le fruit doux et savoureux que le chêne robuste lui tendait gracieusement. Les sources claires, les rivières rapides lui offraient, dans une généreuse abondance, une eau transparente et pure. Aux fentes des rochers, aux creux des troncs, s’établissaient les abeilles laborieuses, abandonnant au premier venu, sans rien exiger en retour, leur fertile et délicieuse récolte. Le chêne-liège se dépouillait, sans autre incitation que la courtoisie, de son écorce légère ; c’est elle qui servit à couvrir les premières cabanes, érigées sur des pieux grossièrement taillés, pour que l’homme pût se défendre des inclémences du ciel. Tout n’était que paix, harmonie et concorde. Le soc pesant et courbe de la charrue n’osait encore ouvrir et fouiller les entrailles bienfaisantes de notre mère originelle, qui, sans y être forcée, offrait toutes les ressources de son sein vaste et fécond pour satisfaire, pour nourrir, pour réjouir ses enfants. Alors les chastes et jolies bergères s’en allaient de vallée en vallée et de colline en colline, cheveux au vent, juste assez vêtues pour couvrir ce que la pudeur exige, et a toujours exigé, que l’on tienne couvert. Elles ne cherchaient pas comme aujourd’hui à rehausser leurs toilettes de pourpre de Tyr, de soie ou de brocart, mais de feuilles vertes de bardane entrelacées à du lierre ; et elles étaient sans doute tout aussi richement et élégamment parées que le sont nos dames de cour avec ces étranges artifices que leur suggèrent l’oisiveté et la coquetterie.

   Alors, les sentiments amoureux s’exprimaient aussi simplement que l’âme les avait conçus : nul tour recherché, nul embellissement superflu. La vérité et la sincérité n’avaient à craindre ni la fraude, ni la fourberie, ni la malice. La justice remplissait sa fonction, sans être menacée par l’intérêt et la faveur qui la persécutent et la déshonorent si fréquemment de nos jours. Les juges ne se laissaient point guider par la loi du bon plaisir, car il n’y avait alors rien ni personne à juger. Les jeunes filles et l’innocence marchaient de compagnie, la tête haute, comme je l’ai dit plus haut, sans avoir à redouter les assauts de l’effronté ni l’audace du lascif ; et elles ne pouvaient imputer leur perte qu’à leur propre vouloir et à leur seul désir.

 

Editions du Seuil, coll. Points, traduction Aline Schulman

 

Plus tard, avec les philosophes des lumières, puis Hegel, Marx et tant d’autres, le rêve de cet âge d’or, on le sait, s’est projeté vers l’avenir ; nous sortions des ténèbres du passé, a-t-on chanté alors sur différents airs et le dieu progrès tracerait devant nous une route de plus en plus lumineuse.

 

Pas mal de brouillard, à vrai dire, est tombé ces derniers temps sur cette route plus en plus lumineuse.

 

Quand, au début du XX° siècle, Robert Walser a écrit le texte quon lira ci-dessous, il y avait bien longtemps que l’âge d’or, façon Hésiode, façon Cervantès, avait disparu des rêveries. Ces lignes de l’auteur des Enfants Tanner, nostalgiquement vouées au bonheur d’une parfaite oisiveté, n’en ont que davantage de saveur :

 

Il y eut un jour un monde où tout se déroulait avec lenteur. Une paresse agréable, je dirais presque saine, gouvernait la vie des hommes. Les hommes allaient, passablement oisifs. Ce qu’ils faisaient, ils le faisaient avec réflexion, lentement. Ils n’avaient pas une si inhumaine quantité de choses à faire, ne se sentaient aucunement sollicités ou obligés de s’exténuer, de s’user au travail. Hâte et agitation, empressement immodéré, il n’y avait rien de cela chez ces hommes. Nul ne se forçait outre mesure, et c’est pourquoi la vie était si avenante. Qui doit travailler âprement ou d’une façon générale s’active beaucoup, celui-là est perdu pour la joie, il offre une mine chagrine et tout ce qu’il pense est modeste et triste. L’oisiveté serait la mère de tous les vices, dit un vieux proverbe éculé. Les hommes dont il est ici question ne confirmaient nullement le sens de ce proverbe un peu inconsidéré, au contraire ils le démentaient, le dépouillaient de toute signification. En prenant leurs aises sur une terre innocente et familière, ils jouissaient en silence de leur être dans une quiétude d’une beauté de rêve, et du vice, une telle distance les en séparait que la pensée ne leur en venait même pas. – Ils restaient des hommes bons parce qu’ils ignoraient le mal de la dispersion, ils mangeaient et buvaient peu ; ils n’éprouvaient pas le besoin de se débaucher. L’ennui, c’est-à-dire ce qu’on entend par là d’ordinaire, leur était totalement inconnu. Graves en même temps que sereins, occupés à toutes sortes de considérations raisonnables, ils s’abandonnaient à la vie. Ils n’avaient ni jours de semaine ni dimanches ; chaque jour était pareil. La vie s’écoulait comme une rivière tranquille et il ne venait à l’esprit de personne de se plaindre du manque d’excitants et de stimulants. Ces hommes menaient une vie aussi fruste qu’heureuse. Leur existence était douce, docile et ensoleillée. Loin des ambitions, de la flatterie et de la vanité, ils étaient à l’abri des trois maladies terribles, et loin de l’égoïsme, ils ne savaient rien des épidémies qui empestent la vie de l’homme. Ils vivaient et se fanaient comme des fleurs. Les projets qui excitent l’esprit et rendent nerveux ne troublaient ni ne chargeaient leurs têtes, ce qui leur rendaient à jamais étrangère, inconnue, la souffrance incommensurable. Ils étaient silencieusement résolus à la mort. Ils ne pleuraient pas les morts, ni eux-mêmes à cause des disparus. Comme ils s’aimaient tous les uns les autres, ils n’aimaient pas exagérément des êtres en particulier et la douleur du départ n’était pas si grande. L’amour violent habite toujours avec la haine violente, la joie violente avec l’affliction qui lui ressemble. Où il y a la raison, tout est dompté, et tout est docile et réfléchi. »

 

« Notes » dans Sur quelques-uns et sur lui-même

 traduction Jean-Claude Schneider

Gallimard, coll. Arcades

 

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