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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 21:48


Inépuisable journal de Kafka.

 

A propos de l’écriture, par exemple, et pour aller tout de suite à un registre essentiel, l’exigence d’une création dont il puisse sentir que c’est exactement ce qu’il veut produire ; sa déception, parce que malgré ses efforts, ce n’est pas ce qu’il espérait. Ainsi, le 15 novembre 1911 :

 

Il est certain que tout ce que j’ai conçu à l’avance, et même quand je suis dans une bonne disposition d’esprit, que je l’aie inventé mot pour mot ou même accidentellement, mais sans un langage expressément formé, apparaît sec, faux, figé, embarrassant pour tout mon entourage, et surtout, plein de lacunes, dès que je me mets à table pour essayer de le transcrire et bien que rien de la conception originale n’ait été oublié. Cela tient naturellement en grande partie à ce que je ne crée quelque chose de valable que dans les moments d’exaltation où je suis délivré du papier, moments que je crains plus que je ne les désire, si fort que je les désire aussi d’autre part ; mais alors, l’abondance est si grande que je suis obligé d’y renoncer et je puise aveuglément dans le courant, prenant à pleines mains ce qui se présente au hasard, de sorte que lorsque je veux la mettre tranquillement par écrit, mon acquisition n’est rien en comparaison de l’abondance dans laquelle elle vivait ; incapable de recréer cette abondance, elle est mauvaise et gênante, puisqu’elle me séduit en vain. 

 

Soit ce qu’il veut écrire a été « conçu à l’avance » et ne bénéficie pas du courant concomitant des mots qui le pourraient le porter ; soit ce courant est bien là mais, du fait de l’exaltation qui saisit alors celui qui écrit, il est trop impétueux, impossible de canaliser.

 

Et puis, l’année suivante, écriture du Verdict, premier texte d’importance dont il est vraiment content. Il a 29 ans, il va bientôt écrire L’Amérique, son premier roman, qu’il laissera inachevé, comme ce sera ensuite le cas du Procès, puis du Château. Le Verdict, il l’écrit en une nuit. Et le lendemain, le 23 septembre 1912, il note :

 

J’ai écrit ce récit – le Verdict – d’une seule traite, de dix heures du soir à six heures du matin, dans la nuit du 22 au 23. Je suis resté si longtemps assis que c’est à peine si je puis retirer de dessous le bureau mes jambes ankylosées. Ma terrible fatigue et ma joie, comment l’histoire se déroulait sous mes yeux, j’avançais en fendant les eaux. A plusieurs reprises durant cette nuit, j’ai porté le poids de mon corps sur mon dos. Tout peut être dit, toutes les idées, si insolites soient-elles, sont attendues par un grand feu dans lequel elles s'anéantissent et renaissent. Comment tout devint bleu devant ma fenêtre. Une voiture passa. Deux hommes marchèrent sur le pont. A deux heures, je regardai ma montre pour la dernière fois. Quand la bonne a traversé le vestibule, j'écrivais la dernière phrase. La lampe éteinte, clarté du jour. Légères douleurs au cœur. La fatigue disparaissant au milieu de la nuit. Mon entrée tremblante dans la chambre de mes sœurs. Comment, auparavant, je m'étire devant la bonne et dis : « J'ai travaillé jusqu'à maintenant. » La vue de mon lit intact, comme si on venait de l'apporter à l'instant dans la chambre. Ma certitude est confirmée, quand je travaille à mon roman, je me retrouve dans les bas-fonds honteux de la littérature. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut écrire, avec cette continuité, avec une ouverture aussi totale de l'âme et du corps. 

 

                        Franz Kafka, Journal, Bernard Grasset éditeur, traduction de Marthe Robert.

 

Récit magnifique de l’affrontement d’un fils et d’un père, Le Verdict se termine par la victoire de celui-ci, qui, grabataire dans les première pages, s’est peu à peu redressé pour dominer son fils de toute sa stature et qui finit par hurler : « Je te condamne en cet instant à périr noyé ! ». Georg Bendemann, le fils, sort alors de l’appartement, va vers le fleuve :

 

Déjà il tenait le parapet comme un affamé sa pitance. Il sauta par-dessus, comme l’excellent gymnaste qu’il avait été dans ses jeunes années, à la fierté de ses parents. Il se retint encore un instant d’une main qui commençait à faiblir, épia entre les barreaux du garde-fou le passage d’un autobus qui pût couvrir facilement le bruit de sa chute, murmura doucement : « Chers parents, je vous ai pourtant toujours aimés », puis se laissa tomber.

    A ce moment-là, la circulation sur le pont était proprement intense. 

 

                        Franz Kafka, La Métamorphose et autres récits, Folio,

                        traduction de Claude David.

 

Au terme du récit, sur ordre de son père, Georg Bendemann se noie. Mais de toute la nuit passée à l’écrire, Kafka dit : « J’avançais en fendant les eaux. »

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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