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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 16:58


Fin avril 1915 – donc, en pleine guerre – Kafka voyage en Hongrie avec sa soeur Elli, qui va voir son mari mobilisé au front. Ils s’étaient arrêtés à Vienne, puis ont ont repris le train pour rejoindre la petite ville de Nagy Mihaly. Arrêt en gare de Budapest. Kafka regarde. En résultent quelques portraits, dont ceux qui suivent. On dirait presque des marionnettes humaines, sauf quand le vieux prend la vieille par le menton : là, d’un seul coup, les masques tombent et ce sont deux êtres touchants, bouleversants, qui apparaissent. Un hussard, ce couple de vieillards et un gigantesque officier allemand : je les ajoute à la petite anthologie de personnages qu’à l’occasion je me constitue sur ce blog :

 

A la gare, le hussard serré dans sa jaquette de fourrure, il danse en posant les pieds par terre comme un cheval de parade. Dit au revoir à une dame qui prend le train. Il la divertit facilement et sans répit, si ce n’est par des paroles, du moins par ses gestes dansants et sa façon de manier la poignée de son sabre. Par précaution, craignant que le train ne parte plus tôt, il lui fait monter une ou deux fois les marches du wagon, la main posée presque sous son aisselle. Il est de taille moyenne, a de grandes dents fortes et saines, la coupe de sa jaquette de fourrure bien marquée à la taille donne à son allure quelque chose de féminin. Il sourit beaucoup et dans toutes les directions, c’est un sourire véritablement inconscient et stupide, une simple preuve de l’harmonie de sa nature, qui va de soi et est complète, continuelle, presque requise par son honneur d’officier.

Les deux vieux, mari et femme, qui se font leurs adieux en pleurant. Innombrables baisers qui se répètent machinalement, comme lorsqu’on prend les cigarettes l’une après l’autre, sans s’en apercevoir parce qu’on est désespéré. Ils se conduisent comme s’ils étaient en famille, sans prêter attention à ce qui les entoure. C’est ainsi que cela se passe dans toutes les chambres à coucher. Il est impossible de retenir leurs traits, elle, c’est une vieille femme terne, si l’on regarde, si l’on essaie de regarder son visage de plus près, il se dissout littéralement pour ne laisser subsister qu’un fragile souvenir, celui d’un petit détail quelconque, laid et également insignifiant, quelque chose comme un nez rouge ou des marques de petite vérole. Lui a une moustache grise, un grand nez et de vraies marques de petite vérole. Manteau de cycliste et canne. Il se domine bien, quoiqu’il soit très ému. Il prend la vieille femme par le menton, dans un geste de souffrance mélancolique. Que de magie dans ce geste de prendre une vieille femme par le menton ! Pour finir, ils se regardent dans les yeux en pleurant. Ce n’est pas là ce qu’ils veulent dire, mais on pourrait l’interpréter ainsi : même ce misérable petit bonheur qu’est l’union de deux vieillards comme nous est détruit par la guerre.

Le gigantesque officier allemand, chargé de tout un petit équipement, qui va et vient d’abord dans la gare, puis dans le train. Sa haute taille et sa raideur militaire le rendent pesant, il est presque surprenant qu’il bouge ; devant la fermeté de sa taille, la largeur de son dos, la sveltesse de toute sa silhouette, on ouvre grand les yeux afin de pouvoir tout saisir en une seule fois.

        

         Franz Kafka, Journal, traduit par Marthe Robert, Bernard Grasset éditeur

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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