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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 18:53


Les petits récits de Kafka, souvent même inachevés. Fascinants de drôlerie et d’étrangeté. Celui-ci, par exemple :

 

Mes deux mains commencèrent la lutte. Le livre que j’étais en train de lire, elles le fermèrent et le mirent à l’écart afin de n’être pas gênées par lui. Moi, elles me saluèrent et me nommèrent arbitre. Et déjà elles entrelaçaient leurs doigts, déjà elles se poursuivaient sur le bord de la table, tantôt à droite, tantôt à gauche, selon que la pression de l’une ou de l’autre dominait. Je ne les lâchais pas des yeux. Si ce sont mes mains, je dois être un juge équitable, ou je me mets sur le dos des maux qu’entraîne un arbitrage malhonnête. Mais ma fonction n’est pas facile, entre les paumes, dans l’ombre, on use de bien des trucs que je n’ai pas le droit de laisser passer, c’est pourquoi je presse mon menton contre la table, et maintenant, rien ne m’échappe. Ma vie durant, j’ai favorisé ma main droite, mais sans vouloir de mal à la gauche. Si seulement elle avait parlé, conciliant et équitable comme je le suis, j’aurais aussitôt mis fin à l’abus. Mais elle ne pipait pas, elle pendait le long de mon corps et, quand d’aventure, ma droite soulevait mon chapeau dans la rue, la gauche tâtonnait peureusement ma cuisse. C’était une mauvaise préparation au combat qui a lieu en ce moment. Comment veux-tu, toi, poignet gauche, tenir à la longue contre ce puissant poignet droit ? Comment défendrais-tu victorieusement tes doigts de jeune fille dans la pince des autres ? Il me semble que ce n’est plus un combat, mais la fin naturelle de la gauche. Le voici déjà acculée au bord extrême du coin gauche de la table, et la droite s’abat sur elle de haut en bas au rythme régulier d’un piston de machine. Si le spectacle de ce péril ne me donnait l’idée libératrice que le combat engagé ici est celui de mes propres mains, que je peux, donc, les arracher l’une à l’autre à l’aide d’une brève secousse et mettre ainsi fin à tout combat et à tout péril, si je n’avais cette idée, la gauche se briserait au poignet, serait projetée au bas de la table et la droite, livrée aux débordements du vainqueur, se jetterait peut-être ensuite, tel le Cerbère à cinq têtes, à l’attaque de mon visage attentif. Au lieu de quoi, mes deux mains sont maintenant couchées l’une sur l’autre, la droite caresse le dos de la gauche et moi, arbitre déloyal, j’approuve de la tête.

                        Franz Kafka, Préparatifs de noce à la campagne, Folio,

traduction de Marthe Robert

 

(L’éditeur des volumes Kafka de la Pléiade y va, dans ses notes, d’un commentaire d’une telle platitude que je ne peux m’empêcher de le reproduire ici : « Image sans doute des débats intérieurs de l’auteur. Mais cette histoire d’un homme spectateur ou, au plus, arbitre des mouvements de son propre corps, traduit aussi une certaine tendance schizoïde chez le narrateur. » Ah bon ? Voilà qui est finement remarqué !)

 

Relisons plutôt une fois encore ce petit récit pour ce qu’il nous offre d’un peu burlesque et de magique. Des membres qui se font marionnettes, quel régal pour un comédien qui aurait la bonne idée de proposer ce texte sur scène !

 

Et pour prolonger le jeu des mains :

 

J’ai enterré ma raison dans ma main, ma tête je la tiens droite et gaiement, mais ma main pend d’un air las, ma raison la tire vers la terre. Voyez-la un peu cette main, cette petite main à la peau dure parcourue de vaisseaux, couturée de rides, avec ses grosses veines et ses cinq doigts, comme il est bon que j’aie pu sauver ma raison en la mettant dans ce récipient discret. Ce qui est surtout avantageux, c’est que j’ai deux mains. Comme dans un jeu d’enfant, je demande : Dans quelle main ai-je mis ma raison ? Personne ne peut le deviner, car en un clin d’œil je peux joindre les mains et faire passer ma raison de l’une dans l’autre.

                        Préparatifs de noce à la campagne

 

Puis, un peu de marche :

 

Tout homme porte une chambre en soi. C’est un fait qui peut même se vérifier à l’oreille. Quand un homme marche vite et que l’on écoute attentivement, la nuit peut-être, tout étant silencieux alentour, on entend par exemple le brimbalement d’une glace qui n’est pas bien fixée au mur.

                        Préparatifs de noce à la campagne

 

Se faire équilibriste :

 

Une tâche scabreuse, marcher sur la pointe des pieds en passant par une poutre vermoulue qui sert de pont ; ne rien avoir sous les pieds ; gratter d’abord la terre avec ses pieds pour rassembler le sol que l’on va fouler ; marcher uniquement sur son propre reflet que l’on voit dans l’eau au-dessous de soi ; maintenir le monde avec ses pieds ; en l’air seulement se tordre les mains afin de pouvoir endurer cette peine.

                        Préparatifs de noce à la campagne

 

D’un personnage, passons à deux :

 

Qu’est-ce qui te dérange ? Qu’est-ce qui t’arrache le soutien de ton cœur ? Qu’est-ce qui cherche à tâtons la poignée de ta porte ? Qu’est-ce qui t’appelle de la rue et n’entre pourtant pas par le portail ouvert ? Ah ! c’est justement celui que tu déranges, auquel tu arraches le soutien de son cœur, dont tu cherches à tâtons la poignée de la porte, que tu appelles de la rue et chez qui tu ne veux pas entrer par le portail ouvert.

                        Préparatifs de noce à la campagne

 

Ou passons à cheval, pour terminer notre brève promenade par ces lignes superbes :

 

Si l’on pouvait être un Peau-Rouge, toujours paré, et, sur son cheval fougueux, dressé sur les pattes de derrière, sans cesse vibrer sur le sol vibrant, jusqu’à ce qu’on quitte les éperons, car il n’y avait pas d’éperons, jusqu’à ce qu’on jette les rênes, car il n’y avait pas de rênes, et qu’on voie le terrain devant soi comme une lande tondue, déjà sans encolure et sans tête de cheval. 

                        Franz Kafka, La Métamorphose et autres récits, Folio,

traduction de Claude David

           

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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