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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 11:07

 

Un des passages du Château de Kafka que j’aime particulièrement est l’entrevue de K. avec Bürgel, un des fonctionnaires qu’il rencontre à l’Auberge des Messieurs. Cela se passe vers la fin du roman, alors que K. n’est toujours pas parvenu à obtenir de l’administration du Château la place d’arpenteur pour laquelle il s’est présenté au village. Après que Frieda l’a quitté, il est convoqué à l’auberge par Erlanger, un autre fonctionnaire. Dans la salle commune, il retrouve Frieda qui y a repris sa place de serveuse. Elle lui adresse de nombreux reproches et lui apprend qu’elle est désormais la compagne de Jérémie, un des deux aides de K. Puis K. se retrouve seul dans le couloir. La nuit est déjà très avancée (car dans le monde grotesque du roman les convocations à l’auberge se font pendant la nuit), K. est épuisé et espère trouver la chambre où se trouve Erlanger. Il pousse une des portes mais ce n’est pas chez Erlanger qu’il arrive, c’est chez Bürgel, qu’il réveille. En quelques mots, Kafka décrit d’abord magnifiquement ce nouveau personnage et le contentement de soi qu’il manifeste :

 

« C’était un petit monsieur fort bien de sa personne, dont le visage avait quelque chose de paradoxal, car ses joues étaient d’une rondeur enfantine, ses yeux pleins d’une joie enfantine, alors que son front haut, son nez pointu, sa bouche étroite dont les lèvres refusaient presque de se fermer et son menton presque fuyant n’avaient rien d’enfantin, mais trahissaient au contraire un intellect supérieur. Sans doute la satisfaction que cela lui inspirait, la satisfaction qu’il s’inspirait à lui-même, avait-elle préservé en lui ces restes vigoureux d’une enfance pleine de santé. »

            Le château dans Franz Kafka, Récits, romans, journaux, La Pochothèque,

traduit de l’allemand par Axel Nesme

 

Bürgel se montre aussitôt à l’égard de K. d’une grande cordialité. Certes, il n’est pas heureux d’avoir été réveillé mais, puisqu’il sait qu’il ne pourra plus se rendormir, que K. reste auprès de lui, qu’il lui tienne compagnie. La chambre est petite, le lit en occupe plus de la moitié. Bürgel invite K. à s’asseoir sur le bord du lit et se lance dans un très long monologue où il explique qu’aussi invraisemblable que cela paraisse, il arrive dans l’administration du Château qu’un fonctionnaire puisse venir en aide un administré, alors que le dossier n’est pas de son ressort.

 

Peut-être K. est-il donc enfin tombé sur quelqu’un qui acceptera de lui apporter quelque assistance ? Hélas ! il est si fatigué qu’il est incapable d’écouter Bürgel, lequel est intarissable. Prenez donc le temps de lire bien à l’aise la fin du discours de ce fonctionnaire bienveillant pour savourer l’humour particulièrement grinçant que Kafka y distille. S’y superposent le destin de K. qui pourrait se jouer là s’il s’accrochait à la perche qui semble lui être tendue (mais est-ce bien sûr ?), l’épuisement qui ne lui permet pas de le faire, le plaisir de Bürgel à s’écouter parler (il pose des questions et y répond lui-même ; il se complaît dans des descriptions on ne peut plus détaillées) et l’étrangeté à la fois cocasse et dramatique de toute la situation :

 

 « …Et maintenant, monsieur l’Arpenteur, considérer l’éventualité qu’un administré, à la suite de je ne sais quelles circonstances, malgré les obstacles qui vous ont été décrits et qui en général suffisent amplement, surprenne malgré tout en pleine nuit un secrétaire qui possède une certaine compétence pour le cas concerné. Vous n’avez sans doute pas encore envisagé une telle possibilité ? Je le crois volontiers. D’ailleurs, ça n’est pas nécessaire, car cela n’arrive presque jamais. Il faudrait que cet administré soit un grain de sable d’une forme étrange et bien particulière, un grain assez minuscule et assez adroit pour passer à travers cet incomparable tamis. Vous croyez que cela ne peut pas arriver ? Vous avez raison, cela ne peut pas arriver. Mais une certaine nuit – qui peut tout garantir ? – c’est tout de même ce qui arrive. A vrai dire, je ne connais personne à qui ce soit arrivé ; mais cela ne prouve pas grand-chose, car je connais peu de gens par rapport au nombre d’individus concernés, et puis il n’est pas certain qu’un secrétaire à qui ce genre de chose est arrivée veuille bien l’avouer, c’est tout de même une situation très personnelle qui, d’une certaine façon, touche de près sa pudeur de fonctionnaire. Quoi qu’il en soit, mon expérience prouve peut-être qu’il s’agit d’une chose si rare qu’il est très exagéré de la redouter, puisqu’en réalité seule la rumeur en fait état et que rien d’autre ne vient la confirmer. Et même si elle se produit vraiment, il y a moyen – on pourrait le penser – de la rendre carrément inoffensive en lui prouvant qu’elle n’a pas sa place en ce monde, ce qui est très facile. En tout cas, il faut être malade pour se cacher sous sa couverture par crainte de cette chose et ne pas oser regarder dehors. Et même si ce qui était parfaitement invraisemblable avait soudain pris forme, est-ce que du coup tout est perdu ? Au contraire. Ce qu’il y a d’encore plus invraisemblable que la chose la plus invraisemblable, c’est que tout soit perdu. Certes, lorsque l’administré est dans la chambre, la situation est très grave. L’angoisse vous étreint le cœur. On se demande : « Combien de temps pourras-tu résister ? » Mais il n’y aura pas de résistance, on le sait. Vous n’avez qu’à bien vous représenter la situation. L’administré qu’on n’a jamais vu et toujours attendu, attendu avec une véritable soif, et qu’on a toujours eu la sagesse de considérer inaccessible, cet administré se trouve assis là. Par sa seule présence muette, il vous invite à pénétrer dans sa propre vie, à en faire le tour du propriétaire et à y souffrir avec lui de la vanité de ses requêtes. Cette invitation dans le silence de la nuit est envoûtante. On y répond, et alors on a en réalité cessé d’être fonctionnaire. C’est une situation dans laquelle il devient vite impossible de rejeter une demande. Pour être exact, on est désespéré, pour être encore plus exact, on est très heureux. On est désespéré, car être assis là sans défense à attendre la demande de l’administré, en sachant que sitôt formulée, on devra la satisfaire, même si, pour autant qu’on puisse soi-même en juger, elle risque littéralement de démanteler l’organisation administrative – c’est sans doute la pire chose que l’on puisse rencontrer dans l’exercice de ses fonctions. Surtout – indépendamment du reste –, parce que c’est aussi une montée en grade tout à fait inconcevable que l’on revendique par la force. En effet, notre position ne nous autorise pas à exaucer des demandes comme celles dont il est question, mais en présence de cet administré nocturne, notre pouvoir de fonctionnaires lui aussi grandit pour ainsi dire, nous prenons des engagements qui ne sont pas de notre domaine, et nous irons même jusqu’à les honorer ; comme un voleur dans la forêt, l’administré nous arrache en pleine nuit des sacrifices dont nous serions incapables autrement –, bref, voilà où nous en sommes tant que l’administré est encore là, qu’il nous donne des forces, nous contraint, nous aiguillonne, et que tout se passe quasi inconsciemment, mais qu’arrivera-t-il ensuite, lorsque tout sera fini, et que l’administré nous quittera rassasié, indifférent, et que nous nous retrouverons seuls, sans défense, face à notre abus de pouvoir – c’est impossible à imaginer. Et pourtant nous sommes heureux. Comme le bonheur peut être suicidaire ! Nous pourrions nous efforcer de cacher la vraie situation à l’administré. De lui-même, il ne se rend compte de rien. Epuisé, déçu, sans scrupule, insensible à force d’être épuisé et déçu, il croit sans doute être entré par un hasard quelconque dans la mauvaise chambre ; il est assis là, ignorant tout et pour s’occuper, si tant est qu’il s’occupe, il songe à son erreur ou à sa fatigue. Ne pourrait-on le laisser tranquille ? On ne peut pas. Le bonheur rend bavard, et l’on se sent obligé de tout lui expliquer. Sans pouvoir se ménager le moins du monde, on est obligé de lui exposer en détail ce qui est arrivé et pourquoi c’est arrivé, l’extraordinaire rareté et l’importance unique de cette occasion, on est obligé d’exposer à l’administré qu’il est tombé sur cette occasion dans un total désarroi, comme seul un administré en est capable, mais qu’à présent s’il le souhaite, monsieur l’Arpenteur, il peut tout dominer, et pour cela il n’a qu’à présenter sa demande, dont la satisfaction est déjà prête et vient même à sa rencontre – il faut lui exposer tout cela, c’est une heure difficile pour le fonctionnaire. Mais une fois qu’on a fait cela aussi, monsieur l’Arpenteur, l’essentiel est accompli, il faut se résigner et attendre. »

   K. n’en entendit pas davantage, il dormait, isolé de tout ce qui arrivait autour de lui. Pendant son sommeil, sa tête qui reposait sur le bras gauche qu’il avait appuyé contre le montant du lit avait glissé et pendait librement, elle s’affaissait lentement, le bras au-dessus ne suffisait plus à la soutenir, et K. se procura inconsciemment un nouvel appui en calant sa main droite contre le couvre-lit, saisissant ainsi par mégarde le pied de Bürgel, qui dépassait sous la couverture. Bürgel jeta un coup d’œil et lui abandonna son pied, malgré le désagrément que cela pouvait lui causer.

   C’est alors que des coups vigoureux retentirent contre la cloison… »

            Le château dans Franz Kafka, Récits, romans, journaux, La Pochothèque,

traduit de l’allemand par Axel Nesme

 

Comme en miroir, Kafka a peu à peu amené Bürgel à décrire avec précision la situation exacte où lui-même et K. se trouvent en ce moment mais sans jamais la désigner nommément. Et voilà que, pour ajouter encore à la superbe bouffonnerie de la scène, K. endormi saisit le pied de Bürgel et que Bürgel lui abandonne ce pied « malgré le désagrément que cela pouvait lui causer ». Perfection absolue d’un art narratif.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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