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21 octobre 2010 4 21 /10 /octobre /2010 18:52

   Je viens de lire Modèles réduits, le recueil de nouvelles de Jacques De Decker, paru très récemment.

 

   J’aime beaucoup l’écriture de De Decker, autant dans ce nouveau livre que dans ses pièces et ses romans,. Toujours fluide, musicale, légère comme des bulles de champagne.

 

   Modèles réduits est une chronique du monde d’aujourd’hui, au plus quotidien. Des vies normales, pour tout dire presque banales, à chaque fois évoquées à travers un événement qui, sans les bouleverser vraiment, y marque un temps d’arrêt, une réflexion, y souligne un bonheur, une contrariété, une inquiétude. L’existence au fil du courant. Celle que l’on oublie si souvent de raconter. Et que, l’air d’y toucher à peine, l’auteur raconte si bien.

 

   La plupart du temps, cela se passe à Bruxelles. On y est promené d’une commune à l’autre. Parfois, on y circule en voiture ; en lisant la nouvelle Troubles circulatoires, vous remarquerez que c’est de plus en plus risqué. D’autres fois, on s’y déplace à  pied ; comme Jean-Baptiste Baronian (autre contemporain que j’apprécie), Jacques De Decker est un véritable « piéton de Bruxelles » : souvent deux ou trois mots suffisent pour que l’on devine combien cette ville lui tient à cœur et combien elle représente pour lui un décor naturel et enchanteur. Tantôt on se retrouvera dans un bistrot schaerbeekois en compagnie d’une vieille prostituée (Les bisous de la Castafiore, superbe moment d’humanité) ; tantôt dans l’univers en réduction du marché aux puces (Le quant à soi de Mélanie) ; ou à Jette, tournant autour de la maison longtemps habitée par Magritte (Marinette et le bon génie) ; ou encore rue des Minimes, dans une galerie de peintures (Suzanne à la pomme). Et avec les héroïnes de ces deux derniers récits, on découvrira aussi des jeunes filles en fleurs dont la beauté resplendit plus encore au contact des tableaux qu’elles fréquentent…

 

   Ailleurs (dans Un soir d’été qui commence), on observera au square Ambiorix un vendeur de fleurs ambulant, surnommé Bloem, qui nous rappellera un autre piéton, dublinois celui-là. (Si vous avez la chance de croiser Jacques de Decker, questionnez-le aussitôt sur James Joyce, par exemple  sur Gens de Dublin ; ce que vous entendrez sera passionnant ; d’ailleurs, l’entendre parler de littérature est toujours un régal.) A proximité de Bloem, des filles jouent au ballon. Celui-ci s’échappe, Bloem l’arrête au passage. Une fille vient le rechercher. Quelques lignes, alors, pour terminer la nouvelle, quelques lignes qu’on dirait jetées « comme ça » (ces deux mots si banals sont deux fois répétés) et qui n’en sont que plus superbes dans leur façon de montrer comment la rêverie peut nourrir une existence :

 

   « « Merci Bloem », qu’elle fait, et puis elle se précipite sur le terrain. Je n’ai même pas le temps de lui tendre un bouquet. Un moment comme ça, il s’inscrit là, j’en suis sûr. Quand je serai vieux, même aveugle, il sera toujours là, je ne vivrai plus sur l’amour, mais il sera toujours là, je le sais. Et je ferai une chanson, une chanson qui ressemblera à un moment comme ça. Un soir d’été qui commence à envelopper le monde de sa mystérieuse étreinte. »

 

   Souvent, derrière ce qui nous est dit même très brièvement (l’une ou l’autre de ces vingt-trois nouvelles tiennent sur une ou sur deux pages), c’est toute une vie dont la porte s’entrouvre. Fascinante est la sympathie instinctive que l’on sent chez De Decker pour chaque personnage qu’il crée. Tout de suite, on voudrait que ce personnage se mette à exister véritablement, histoire de pouvoir le rencontrer, l’entendre parler, partager son questionnement.

 

   (Une parenthèse encore. Pour dire que j’ai pris plaisir à citer quelques titres de ces nouvelles. C’est qu’ils ont, je trouve, une couleur particulière – toute dedeckerienne, en somme.)

 

   L’ouvrage, cartonné et joliment présenté dans un coffret, est publié aux Editions La Muette. Souhaitons longue vie et beaucoup de succès à ce nouvel éditeur bruxellois en cheville avec les éditions Le Bord de l’eau, installées quant à elles près de Bordeaux (vous apprécierez le jeu de mots). Ceci assure aux livres parus ici une vraie diffusion en France – voilà une bonne façon de résoudre ce qui est l’éternel problème de l’édition belge.

 

   De Jacques De Decker, je signale aussi la sortie ces jours-ci d’une biographie de Wagner (collection Folio Biographies) à laquelle il a longtemps et intensément travaillé (quel sujet !). Je rappelle également celle qu’il avait consacrée à Ibsen, y a quelques années (dans la même collection).

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Auteurs d'aujourd'hui
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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