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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 12:53


 Puisque j’en étais, dans mon billet précédent, à réfléchir doctement (et en très bonne compagnie : Murakami, Tchékhov et Borges) sur la façon de construire un récit et sur l’utilisation dans icelui du revolver et du poignard, je ne résiste pas à la tentation de transcrire ici une des nombreuses chroniques que Jaroslav Hasek, l’auteur des Aventures du brave soldat Chvéïk, publiait dans les journaux pragois avant la première guerre mondiale. A sa façon, elle porte, elle aussi, sur les multiples problèmes se posant aux intrépides qui entreprennent d’écrire un roman ; qui plus est, pour ce qui est d’utiliser le revolver (et même son frère jumeau, le pistolet), on peut dire qu’elle l’utilise.

 

Ce petit texte est extrait d’un volume qui rassemble quelques-unes de ces chroniques de Hasek sous le titre L’école de l’humour. Il a été et publié en 1969 par les excellentes éditions Marabout et, je crois, malheureusement jamais réédité.

 

         Bref compte rendu d’un roman sanguinaire

 

Giuseppe Boro arriva à Trieste. Comme il n’avait pas assez d’argent pour un long séjour, il prit une chambre chez l’aubergiste Bittornelli sous le nom d’Olatich, comte d’Eisenfels. Bittornelli était le père d’une très belle fille nommée Lucia, laquelle s’éprit du faux comte. Mais celui-ci fut remarqué dans la ville par Lorenzo, un marin dépravé, qui connaissait un secret de sa vie. Le jeune homme avait en effet assassiné à Rome le séducteur de sa sœur, ainsi que trois autres seigneurs, amis de ce dernier. Giuseppe Boro prit peur quand il se vit reconnu ; Il se confia à l’aubergiste Bittornelli et conclut avec lui un pacte d’alliance, devant un verre de vin. Ayant finalement réussi à empoisonner Lorenzo, avec la bénédiction de Lucia, ils cachèrent son cadavre dans un sac, qu’ils traînèrent de nuit au bord d’une des gorges profondes qui traversent la montagne. Ils étaient sur le point de jeter le sac dans le ravin lorsqu’un gendarme les surprit. Mais ils furent sauvés par Lucia qui, agissant avec détermination, planta un poignard dans le cœur du gendarme, au moment même où ce dernier sautait du cheval pour voir ce qui se passait. Les cadavres de Lorenzo et du gendarme furent jetés dans l’abîme. A ce moment, le cheval abandonné poussa un hennissement, auquel répondit le galop d’un autre cheval. Un nouveau gendarme fit son apparition. Giuseppe Boro l’abattit d’un coup de pistolet, et tous rentrèrent contents à la maison !

   – Je n’ai pas encore écrit la suite, monsieur l’Editeur !

   Assis en face de M. Toms, l’éditeur de romans sanguinaires, le jeune auteur regardait tristement ce brave homme, qui soudain explosa :

   – Mais toute l’atmosphère disparaît d’un seul coup, monsieur Kramsky ! Comment voulez-vous continuer ? Où allez-vous mettre les autres cadavres ? Vos personnages auraient dû rester sur place, le coup de feu a certainement attiré une autre patrouille de gendarmerie. On combat effroyable doit avoir lieu, c’est ainsi que je me représente l’affaire, il faut qu’il y en ait un à qui on torde le coup, vous comprenez jeune homme ? D’ailleurs, vous êtes très imprudent avec vos armes à feu ! ils tirent la nuit, alors qu’ils transportent un cadavre pour le précipiter dans l’abîme, et après avoir déjà tué un gendarme ! C’est une erreur, une erreur grossière ! C’est se trahir ! Puisque votre Lucia s’est déjà servie avec succès de son poignard, pourquoi n’avez-vous pas tué le deuxième gendarme de la même façon ?

   M. Toms se leva, s’appuya longuement à la table du café à moitié désert et continua à crier, tout excité :

   – Enfin, je vous le demande : pourquoi ne pas avoir poignardé aussi le deuxième gendarme ? Rien ne vous empêchait de lui enfoncer le poignard dans le cœur, et tout aurait été dit. Mais voilà, monsieur ne veut pas utiliser les ficelles du métier, les vieilles recettes éprouvées. Ah ! C’est bien la jeunesse d’aujourd’hui ! Vous avez pourtant connu feu Charcat – en voilà un qui savait utiliser le poignard ! C’était en 1900, et il a continué jusqu’en 1905, et en Allemagne par-dessus le marché ! Voyez-vous, il n’a jamais travaillé qu’avec le poison et le poignard. Des coups de feu dans la nuit font du bruit. Si vous voulez continuer ainsi, expliquez-moi donc comment vous allez vous en tirer. Vous allez au-devant de complications très désagréables. Je vous parle comme un père. Vous êtes un jeune homme capable, et je crois que tout n’est pas encore perdu. Vous devez profiter de l’occasion pour prendre la fuite. Vous ne comprenez pas qu’après ce qui s’est passé, revenir en ville est proprement inconcevable ? Vous devez trouver autre chose. Peut-être pourriez-vous essayer une attaque à main armée ? Croyez-moi, tuez aussi des femmes et des enfants ! Faites emprisonner Lucia et délivrez-la ensuite. C’est cela, et surtout, – très important – rendez-vous au lieu où elle est tenue prisonnière et refroidissez carrément le gardien ! A cet effet, je ne saurais mieux vous conseiller qu’une matraque. Mais surtout pas de revolver ! Vous auriez encore un tas d’embêtements, car un coup de feu attire toujours toutes sortes de gens.

   – Je vous promets de ne plus tirer, monsieur, répondit le jeune homme. Je vous remercie de vos conseils. Puis-je continuer à utiliser le poison ? Quel est celui qui tue sans laisser de traces ?

   – Il est visible que vous n’avez pas autant de métier que feu Charvat. Tout poison laisse des traces ! Et on le découvre à l’autopsie. Laissez autopsier sans crainte, qu’est-ce que cela peut faire si les médecins trouvent de la strychnine ! Vous pouvez faire du très bon travail avec le poison. On peut empoisonner de riches parents ou d’autres personnes, éventuellement à petit feu, c’est d’un meilleur rapport. Je vous le répète encore une fois. Lorsque vous aurez refroidi le geôlier, Tout ira bien. N’oubliez pas également que notre époque a une prédilection pour les hold-up de banques. On endort les employés avec du chloroforme ou bien on leur injecte dans les veines du curare, ce poison que les Indiens de l’Amérique du Sud utilisent pour leurs flèches. On fait sauter les coffres-forts à la dynamite. Et là, vous pouvez utiliser le revolver, là il est à sa place, et un browning est une chose excellente. L’attaque d’un train, c’est aussi très bien. Vous pouvez également faire irruption dans toutes sortes de lieux publics : théâtres, restaurants, cafés, et tous ceux qui vous opposent quelque résistance et qui ne sortent pas immédiatement leur argent, vous les abattez comme des chiens. Comme des chiens, vous entendez, jeune homme ! Et maintenant, au travail !

   Ils se levèrent tous deux et s’aperçurent, à leur grande surprise, qu’autour d’eux, les clients, le garçon, le groom et le patron de café, les mains en l’air et muets d’épouvante, imploraient leur grâce d’un air terrifié…

 

Traduit du tchèque par Andrée Ossipovitch

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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