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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 23:04


Replongé dans Kafka pour le début d’écriture d’un spectacle inspiré du Château. Je retrouve un petit texte superbe, écrit probablement en 1920, un récit de quelques lignes comme Kafka en a laissé beaucoup (et souvent inachevés, contrairement à celui-ci).

Surtout, ne chercher aucune interprétation symbolique (ce réflexe auquel on se plie si idiotement). Juste le lire pour le plaisir du petit monde soudain surréel qui s’y déploie :

   « Une grosse miche de pain était posée sur la table. Notre père entra avec un couteau et voulut la couper en deux. Mais bien que le couteau fût solide et tranchant, bien que le pain ne fût ni trop dur ni trop tendre, le couteau ne parvenait pas à entamer la miche. Nous autres enfants, nous regardions notre père avec stupéfaction. Il dit : "Pourquoi vous étonnez-vous ? Le fait que quelque chose réussisse n’est-il pas plus surprenant que le contraire ? Allez vous coucher, j’arriverai peut-être tout de même à mes fins."
   Nous nous couchâmes, mais de temps à autre, l’un de nous se dressait dans son lit et tendait le cou pour voir son père, cet homme haut dans sa longue redingote, qui était debout, la jambe droite jetée en avant, et essayait toujours de faire entrer le couteau dans le pain. Au matin, quand nous nous éveillâmes, notre père posa le couteau et dit : "Vous voyez, c’est tellement difficile que je n’y suis pas encore parvenu." Nous voulûmes nous distinguer et essayer nous-mêmes, il nous y autorisa, mais nous pûmes à peine soulever le manche du couteau qui, d’ailleurs, s’était presque changé en charbon ardent sous la poigne de notre père, il se cabrait littéralement dans notre main. Notre père se mit à rire et dit : "Laissez-le où il est, maintenant je vais en ville, ce soir j’essaierai encore de le couper. Je ne laisserai tout de même pas un pain se moquer de moi. Pour finir, il faudra bien qu’il se laisse faire, il a tout juste le droit de se défendre, qu’il se défende donc." A ce moment, la miche se contracta comme la bouche d’un homme décidé à tout, et ce ne fut plus qu’un tout petit pain. »

    (Franz Kafka, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, traduit de l’allemand par Marthe Robert.)


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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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Suzanne Emond 15/01/2012 01:00

Alors là, les grands esprits se rencontrent. J'étais en train d'étudier ce texte précisément au moment où tu l'as posté :-)

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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