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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 22:06


Hugo Claus, le grand écrivain flamand, a écrit avec Belladonna une virulente satire d’un petit monde politico-culturel d'opportunistes et de profiteurs. Ce roman tourne autour de la réalisation d’un film sur Breughel, largement arrosé de subsides ministériels. En voici un court chapitre où Axel Le Sourt, le personnage principal et scénariste un peu malgré lui, est l’invité d’une émission de télévision. Vous savez, ces émissions – il y en a tellement, il y en a de plus en plus – où la bonne humeur est de rigueur, où l’on plaisante, où l’on rit pour un oui ou pour un non devant un public en studio qui rit en écho, à croire que l’on suppose que vous aussi, chez vous, serez impérativement entraîné par cette bonne humeur collective. (Evoquant cette nécessité télévisuelle du rire, Milan Kundera, dans Une rencontre (Gallimard), le dernier livre d’essais qu’il a publié, se souvient d'un passage des Chants de Maldoror de Lautréamont où, « étonné, Maldoror constate un jour que les gens rient. Ne comprenant pas le sens de cette grimace bizarre et voulant être comme les autres, il prend un canif et se coupe les commissures des lèvres. »)

 

Manifestement de moins bonne humeur que la bonne humeur forcée manifestée par l’animateur de l’émission FOU, FOU, FOU… (tant d’émissions sur ce mode, dans tous les pays !), le protagoniste du roman de Claus ne joue pas le jeu qu’on attend de lui. D’où ces trois pages délectables : 

 

« Et voici la cinquante-septième émission de notre talk-show live : FOU, FOU, FOU… Et voilà l’homme qui sonde le cœur et les reins de notre culture, et ce soir particulièrement de notre littérature, l’homme qui tire les vers du nez de la Muse, j’ai nommé Pierre Schuiten en personne !

– Merci, Myriam. Mesdames et messieurs, chers spectateurs dans notre studio et chers téléspectateurs, je suis heureux de vous accueillir dans mon émission : FOU, FOU, FOU…

« Ce soir nous allons parler d’une surprise. Il s’agit d’un livre, ou plutôt d’une brochure qui prend la forme d’un livre et qui s’affiche assez ostensiblement sur la couverture comme un roman. Nous avons déjà présenté beaucoup de romans dans FOU, FOU, FOU…, cependant celui-ci a la propriété singulière d’être un scénario de film métamorphosé en roman, et cela – mes espions me l’ont confirmé – en trois semaines à peine. L’auteur que nous allons vous présenter dans un instant a produit plus vite que Simenon un ouvrage qui, selon moi, et vous savez, chers amis, que je suis avare de compliments, un ouvrage qui tient la route, qui fera date. Quant à l’auteur, les connaisseurs de poésie qui se trouvent parmi nous s’en souviennent tous, disons tous les six. Seulement, il y a quinze ou vingt ans, il portait un autre nom : Dirk van Munster. Il se nomme maintenant Axel Le Sourt et il est le conservateur du Musée Schellen. C’est, vous le verrez vous-mêmes, un bon vivant qui a dit adieu à sa vocation mais qui fait à présent, en tant que prosateur, un come-back qui le fait sortir de l’ombre provinciale, le voici, en pleine lumière : Axel Le Sourt !

   « Axel, bonjour, que puis-je t’offrir ?

   – Monsieur Schuiten, sommes-nous déjà allés aux putes ensemble ?

   – Heu… certainement pas… je ne peux pas… comment ça ?

   – Alors, puis-je vous demander de ne pas me tutoyer ?

   – Vous avez quelque chose contre ?

   – Absolument.

   – De la part de quelqu’un qui se présent comme un poète, ce formalisme est assez surprenant.

   – Je pensais que vous poseriez des questions.

   – Certainement. Heu… tout d’abord… comment vous sentez-vous maintenant que vous voyez à l’étalage cet enfant spirituel si longtemps attendu ?

   – Qu’est-ce que cela peut vous faire, comment je me sens ?

   – Eh bien… je veux dire… vous sortez d’un relatif anonymat pour apparaître à nouveau dans la lumière des promoteurs… je veux dire, des projecteurs.

   – Est-ce que ça vous intéresse ?

  – Personnellement, à franchement parler, pas vraiment, mais les milliers de spectateurs de FOU, FOU, FOU…

   – Monsieur Schuiten, puis-je vous poser une question ?

   – Naturellement, je vous en prie.

   – Vous avez des hémorroïdes ?

   – Heu… Moi ? Qui a dit ça ?

   – C’est parce que vous ne cessez de vous agiter sur votre chaise. Vous savez, c’est une affection très ordinaire, il ne faut pas désespérer.

– Monsieur Le Sourt, parlons de votre livre que, par parenthèse, je ne trouve pas sans mérite.

   – Personnellement, je trouve que c’est un navet.

   – Ah oui ?

   – C’est un petit ouvrage sans importance que j’ai écrit sous forme de scénario il y a des dizaines d’années et que j’ai à présent transformé en un prétendu roman. Je préfère que mon nom n’y soit pas associé.

   – Vous avez une façon de mettre les points sur les i !

   – Bah, monsieur Schuiten, c’est du radotage, ce petit bouquin, tout comme ce que nous sommes en train de faire ici. Et ce navet a été lancé en toute hâte sur le marché pour faire de la publicité au film qui est en préparation.

– Navet, radotage, monsieur Le Sourt, vous pensez vraiment ce que vous dites ?... Vous préférez ne pas répondre. Bon, passons à la question suivante. Vous travaillez dans un musée. Dans le mot musée, il y a Muse. Votre come-back signifie-t-il que vous allez bientôt recommencer à vous adonner à la poésie ?

– La Muse est une putain. Elle est capable de chatouiller n’importe qui, même vous. A propos, c’est du Johnny Walker Black Label, ça ?

   – Sans doute. L’étiquette…

   – C’est n’importe quoi, sauf du Johnny Walker Black Label. Mais qu’est-ce que vous pensiez ? « Le vieux con ne s’en rendra pas compte ? »

– C’est un qualificatif qui ne pourrait s’échapper de mes lèvres. Question suivante : qu’attendez-vous du film Breughel ?

   – Rien.

   – Voilà qui va faire plaisir à vos commanditaires et sponsors, parmi lesquels la direction de cette chaîne. Monsieur Le Sourt, ne nous laissez pas plus longtemps dans l’incertitude, dites aux milliers de spectateurs de FOU, FOU, FOU… ce que vous êtes venu faire ici ?

   – Je suis venu pour l’argent.

   – Aha ! Voilà au moins qui est direct. Et… êtes-vous au moins satisfait des honoraires que vous percevez chez nous ?

   – C’est bien moins que ce que vous touchez vous-même.

   – Qu’en savez-vous ? Du reste, je ne désire pas poursuivre sur ce point… Question suivante… Qu’y a-t-il ?

   – J’envoie un baiser dans l’éther.

   – Pouvons-nous être un peu indiscrets et vous demander… nous, les milliers de spectateurs de FOU, FOU, FOU… à qui est destinée cette charmante attention ?

– Elle s’appellle Roberte. Nous avons été mariés. Elle m’a quitté. Avec raison, je pense. Elle me manque chaque jour. Si tu me vois en ce moment, Roberte, pense à moi.

– C’est très… inhabituel et… je l’ai déjà dit, charmant. Je pense que nous pouvons heu… en terminer sur ce… je l’ai dit, geste charmant.

– Je n’ai pas encore fini, connard. Roberte, donne-moi de tes nouvelles. Un petit coup de fil. Ou un fax. Je suis en train de mourir, Roberte… je ne vais plus tenir longtemps…

   – Mais au nom du ciel, monsieur Le Sourt, ne dites pas de pareilles choses.

   – Roberte, mon amour.

   – Mesdames et messieurs, nous vous prions de nous excuser pour cet incident technique. FOU, FOU, FOU… reprend dans un instant. »

 

Hugo Claus, Belladonna, traduit du néerlandais par Alain Van Crugtem,

Editions de Fallois.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Auteurs d'aujourd'hui
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commentaires

nicolas marchal 09/02/2011 19:49


ce serait si bon d'entendre ou de voir ça de temps en temps en direct pour se rappeler qu'on vit...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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