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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 16:41

 

   Je devais avoir quatorze ans. Au collège où je traînais mon ennui, le cours de français s’éternisait du côté de Boileau et Lamartine, avec un commentaire si lamentable qu’on se serait refusé, de sa vie entière, à ouvrir encore le moindre livre. Où ai-je alors découvert la petite fable d’Alfred Jarry, Le homard et la boîte de corned-beef que portait le docteur Faustroll en sautoir ? J’ai oublié. Mais quelle déflagration dans ma caboche d’adolescent ! Pied-de-nez à Boileau. Pied-de-nez à Lamartine. La poésie, cela pouvait donc être cela aussi : la rencontre fortuite de deux boîtes de conserve sur la table de ce qu’André Breton, un peu plus tard, appellera « l’humour objectif »…

 

« Une boîte de corned-beef, enchaînée comme une lorgnette,

Vit passer un homard qui lui ressemblait fraternellement.

Il se cuirassait d'une carapace dure

Sur laquelle était écrit à l'intérieur, comme elle, il était sans arêtes,

(Boneless and economical) ;

Et sous sa queue repliée

Il cachait vraisemblablement une clé destinée à l'ouvrir.

Frappé d'amour, le corned-beef sédentaire

Déclara à la petite boîte automobile de conserves vivante

Que si elle consentait à s'acclimater,

Près de lui, aux devantures terrestres,

Elle serait décorée de plusieurs médailles d'or. »

 

   Je tape le titre de la fable sur Google. Le premier site référencié est www.diplomatie.gouv.fr. (France-Diplomatie > Actions de la France > Livre et écrit > Collection de textes > Florilège de la poésie française > Les Auteurs de A à Z > Alfred Jarry).

 

   Où donc est allé se promener mon poème rebelle ? J'ouvre la page indiquée. Pas de doute, il y est. Allez savoir pourquoi, me revient en mémoire une remarque de Kundera : « “Le monde est devenu mortellement, absurdement sérieux”, a dit Gombrowicz à ses critiques qui l’ont applaudi en le transformant sur-le-champ en écrivain sérieux à mourir. » (Hommage à Arrabal, L’Infini, n°42, Eté 1993.)

  

    De toute façon, écrivait Raymond Queneau, « le corned-beef est moins bon une heure avant la mort que huit jours après ». (On est toujours trop bon avec les femmes – Gallimard, coll. L’imaginaire.)

 

    A moins, comme disait l’autre, d’inventer la machine permettant au consommateur mécontent de retourner la boîte dans le transformateur-distributeur de viande, de façon à ce que le bœuf en ressorte vivant de l’autre côté. Pareil, bien sûr, pour la conserve de homard.

 

    Quant à Jarry, est-il exact que son dernier désir de moribond a été qu’on lui apporte un cure-dent ?

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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