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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 14:14

 

(Aujourd’hui dimanche, autocitation)

 

MARGUERITE

L’huile n’était pas encore sèche.

Moi, moi, je pouvais avoir ce visage !

Pour la première fois, j'ai su vraiment que j'existais.

Maître Titorelli m'avait transfigurée.

Avant même qu'il ne propose de faire mon portrait, j'avais deviné à quel artiste j'avais affaire.

Sans cela, croyez-vous que j'aurais accepté ?

On passe sa vie à désirer qu'un moment comme celui-là s'accomplisse.

Et voilà que brusquement il s’accomplit.

Après, on peut revenir, on peut tout supporter.

Mon âme toute nue, vous comprenez, comme dans un miroir magique.

Après, on peut revenir, on peut tout supporter.

Quand maître Titorelli a dit que c’était terminé, je me suis approchée.

Soudain, plus de fatigue, plus de poids, rien que l'harmonie.

J’ai regardé longtemps, très longtemps, sans bouger.

J’ai regardé les yeux de mon portrait.

Les yeux de mon portrait qui, eux aussi, me regardaient.

C'était le matin.

La lumière dans la pièce était si belle, on aurait dit que l’air était de la musique.

Une douceur infinie.

Plus rien que le bonheur d'être enfin avec moi-même.

Le temps suspendu.

Plus tard, j’ai pris le tableau dans mes mains et je me suis mise à rire et à pleurer.

Plus tard encore, je me suis tournée vers maître Titorelli.

Il était près de la fenêtre, il regardait le Grand Canal et, en face de nous, de l’autre côté, l’église de la Salute.

Nous ne nous sommes rien dit, pas un mot.

Nous nous sommes compris immédiatement.

J’ai pris le tableau, nous avons quitté l’hôtel et traversé le pont de l’Accademia.

Tout le bonheur du monde était rassemblé en moi.

Nous avons marché jusqu’à la pointe de la Dogana, derrière l’église de la Salute.

Nous nous sommes assis au bord du Grand Canal.

J’ai regardé une fois encore mon portrait, mon portrait si beau, si vivant.

Et je l’ai laissé glisser dans le Grand Canal.

Nous l’avons vu s’éloigner, il a flotté encore un moment dans une grande tache éblouissante que le soleil promenait sur l’eau.

Mon portrait absolu.

Et il a disparu.

 

Paul Emond, Caprices d’images, Lansman Editeur

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Autocitations
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commentaires

BOL 17/12/2010 19:00


Cette nuit introuvable est pour moi aussi belle que le "e" qu´a(urait) laissé Perec dans "La disparition" ...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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