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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 10:45

 

  (Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

     

     Trente-cinq minutes d'attente, déjà, quarante ! Et le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht de scruter de plus en plus attentivement chaque véhicule qui se présentait de gauche comme de droite, de faire quatre pas d'un côté de la boîte postale puis quatre pas de l'autre, de dévisager d'un air méfiant une petite vieille s'en venant poster une grosse liasse de lettres, de serrer frileusement contre lui les pans de son gros manteau de mouton retourné — quand on te le disait, que tu risques de prendre froid ! Que dirait ton entraîneur s'il te voyait jouer ainsi les sentinelles, lui qui compte avec toi dès l'entraînement de mercredi prochain ! Aurais-tu perdu la tête ! Et le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht de gémir soudain, s'appuyant d'un air accablé contre la boîte postale : ma lettre, ma lettre ! Eh quoi, ta lettre, elle est postée, ta lettre ! Et lui, gémissant de plus belle : justement, il faut que je la rattrape ! comment cela, il faut que tu la rattrapes ? Et lui : cette kinésithérapeute, je ne suis pas sûr qu'elle soit vraiment l'élue de mon cœur, elle l'était presque, oui, presque, mais presque ce n'est que presque, et voilà que je lui ai écrit cette lettre, que je lui ai même parlé de mariage et de tout le saint frusquin, c'est de la folie, il faut que je rattrape ma lettre, que je réfléchisse encore !

  A ce moment précis, négociant son virage sur les chapeaux de roue, la camionnette des services postaux a déboulé au coin de la rue, a dépassé en klaxonnant sèchement un véhicule qui venait de démarrer et dont le moteur encore froid toussotait dans la pénombre de cette fin d'après-midi de février, a donné un coup de frein énergique et stoppé net devant la boîte postale. En est descendu, mégot aux lèvres, un jeune homme à l'allure un peu voûtée, quasiment chauve déjà au sommet du crâne mais aux cheveux latéraux portés si longs qu'ils lui tombaient sur les épaules. Lequel jeune homme a ouvert la porte arrière de la camionnette, en a sorti un sac vide qu'il a vivement déplié et s'est avancé vers la boîte postale en tirant de sa poche une grosse clé de service. Nouveau personnage de cette histoire, sais-tu avec quelle impatience t'attendait l'individu haut et large, planté à deux mètres de la boîte postale et que tu n'as peut-être même pas remarqué ? Et toi, individu haut et large, trouveras-tu les mots qui conviennent, les mots polis mais fermes qui pourraient convaincre ce nouveau venu que la lettre jetée dans la boîte trois quarts d'heure plus tôt devrait t'être remise ? « Impossible, a répondu aussitôt le postier au mégot d'un ton déjà têtu, ce n'est pas permis. » « Comment cela, pas permis ? », a demandé le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht. « Joué, c'est joué », a émis métaphoriquement le postier au mégot, une fois qu'une lettre est expédiée, plus rien ne doit l'arrêter. » « Écoutez, a fait le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht, c'est très important, vraiment très important, toute mon existence future en dépend. » « Pas mon problème, a marmonné le postier au mégot, et puis, j'ai assez perdu de temps comme ça », et tendant le bras, il a ouvert la boîte postale, non sans avoir disposé son sac de façon à ce que tout le courrier qui se trouvait dans la boîte y soit recueilli.

« Je dois récupérer cette lettre et vous allez me la donner ! », a dit d'un ton insistant le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht. « Mais non, je ne vous la donnerai pas », a dit en retour d'un ton convaincu le postier au mégot. « Est-ce que vous savez au moins qui je suis ? », a demandé le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht. « Non, je ne le sais pas. » « Vous ne me reconnaissez pas ? » « Non, je ne vous reconnais pas. » « Vous ne lisez pas les journaux, vous ne regardez pas la télé ? » « Pas trop, non, et pourquoi je devrais lire les journaux et regarder la télé ? » « Mais parce que vous m'y verriez, tiens, on n'y parle que de moi ! Le dernier but contre Bratislava en finale des clubs champions, ça vous dit quelque chose, j'imagine, eh bien, c'était moi ! a proféré d'un ton souverain le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht, alors, à moi, vous pouvez bien remettre cette lettre, je ne suis pas n'importe qui, tout de même ! » « Alors là, mon vieux, vous tombez mal, a ricané le postier au mégot, votre football, vous pouvez vous l'envoyer où je pense, les abrutis qui tapent sur un ballon, déjà à l'école, je ne les aimais pas. » Dans les deux poches du gros manteau de mouton retourné, les deux poings du joueur de football de l'équipe d'Anderlecht se sont serrés violemment, on a beau être un joueur dont les journalistes se plaisent à reconnaître le fair play, on n'est pas forcément un ange pour cela et ce petit con qui le traitait d'abruti allait en prendre pour sa pomme. L'attraper par le paletot, le soulever de deux ou trois centimètres, le secouer comme un prunier en le regardant droit dans les yeux et hop ! l'envoyer valdinguer quelques mètres plus loin pour lui apprendre à causer poliment à une vedette sportive !      

   Mais une fraction de seconde ou presque avant l'exécution de ce juste projet, coup de théâtre dans le soir tombant devant la boîte postale : « Mais c'est René, et avec votre genou, quelle imprudence ! » Dans le sillage immédiat de la voix d'alto qui venait de prononcer ces mots, s'est approchée, vêtue d'une somptueuse veste de fourrure blanche qui mettait en valeur sa longue chevelure noire et tenant en laisse un vieux bouledogue au bout de sa main fine et experte, s'est approchée qui ? La kinésithérapeute au beau visage un peu sévère ! Pantois, le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht a laissé filer sa proie qui est remontée presto dans la camionnette et a démarré en lui faisant un bras d'honneur. Et en emportant, ô rage, ô désespoir, la lettre fatidique. Et à présent, que faire, que dire ? Le vieux bouledogue regardait le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht sans amitié aucune, la kinésithérapeute au beau visage un peu sévère le regardait d'un air étonné et un peu sévère et le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht, incapable de trouver les mots qui convenaient, restait silencieux comme un enfant pris en faute.

  « Que se passe-t-il, René, vous ne vous sentez pas bien ? », a demandé encore la kinésithérapeute. Il n'osait pas regarder son interlocutrice dans les yeux. Il était rouge jusqu'au bout des oreilles. « Ça va, ça va, a-t-il répondu d'un ton timide et en souriant gauchement, ça va, mais… » « Vous êtes un garçon impossible, l'a-t-elle coupé, rentrez vite chez vous, ce froid ne vaut rien à votre genou, il faut être prudent, vous le savez tout de même bien, bon je me sauve, je suis déjà horriblement en retard, je vous attends après-demain pour votre massage, allez viens, Kwak », et elle s'est éloignée avec son vieux bouledogue, tandis que le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht voulait la rappeler mais ne trouvait toujours pas les mots qui convenaient. C'est bien moi, ça, c'est bien moi, et j'ai l'air malin, maintenant, et ce petit con, si je le retrouve, ce sera sa fête, et cette lettre, c'est trop idiot, c'est trop idiot ! Le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht est rentré chez lui, tête basse, et à présent, que dire, que faire ? Lui téléphoner, jeune ami, il n'y a pas d'autre solution, crois-nous, lui téléphoner, tout lui expliquer et en profiter surtout pour lui déclarer ta flamme de vive voix, avant qu'elle ne lise la lettre où tu la lui déclares par écrit. Mais le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht de gémir : c'est que je ne suis toujours pas sûr que le presque ait disparu de ma considération, vous le savez bien ! Et nous : jeune ami, alors nous ne pouvons rien pour toi, il faut attendre qu'elle reçoive ta lettre. Et lui, de gémir de plus belle : mais elle me prendra pour un idiot ! Et nous, qui renonçons à le conseiller : tu t'es mis dans de beaux draps, hein ! eh bien, si tu ne veux pas suivre notre conseil, débrouille-toi ! nous, nous nous en lavons les mains ! Et lui : petit con, attendez que je vous retrouve, ce sera votre fête, vous verrez !

  Il a pénétré dans son appartement, a claqué la porte avec humeur, s'est assis et s'est massé le genou d'un air las. Une demi-heure plus tard, il a tout de même formé le numéro de téléphone de la kinésithérapeute qui entretenait sa musculature. Pas de chance, décidément : cette fois encore, au bout de cinq sonneries, le répondeur téléphonique de la jeune femme a décroché. Une heure plus tard, pareil. Deux heures plus tard, pareil. Toute la soirée, pareil. A minuit et demie, toujours pareil. Après, le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht n'a plus osé téléphoner. Très mauvaise nuit, son lit comme un champ de bataille, et quand, vers le matin il s'est enfin endormi, il a rêvé que le vieux bouledogue lui mordait le genou, a poussé un hurlement, s'est réveillé en sursaut, le téléphone sonnait, son cœur s'est mis à battre très fort, répondre, ne pas répondre, que dire, que faire ?

  Comme le téléphone insistait et insistait encore, finalement il y est allé. La voix d'alto : « Bonjour René, je viens de recevoir votre lettre, quelle surprise ! » Éclat de rire de la voix d'alto, et lui, le cœur battant de plus en plus fort: « Eh bien, c'est à dire que... » « Vous êtes si gentil, l'a-t-elle coupé, mais vous êtes un garçon impossible, vous ne saviez pas que je suis presque mariée ? Vous le connaissez pourtant, l'élu de mon cœur, puisque c'est le médecin du club. » Nouvel éclat de rire de la voix d'alto : « Mais c'est moi qui suis impossible ! Je comprends tout ! Vous avez voulu me faire marcher ! Et vous avez presque réussi ! » « Petit con ! », a marmonné entre ses dents le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht, sans trop savoir à qui ces mots s'adressaient. Et des larmes silencieuses se sont mises à couler de ses yeux encore ensommeillés — ce que la chroniqueuse psychologique de notre grand mensuel féminin a considéré comme une réaction émotive relativement équilibrée.

Paul Emond, « Presque » dans L’année nouvelle, Caneva Editeur,

Les Eperonniers, L’instant même, PHI

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Autocitations
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commentaires

nicolas marchal 24/01/2011 13:40


Excellent...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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