Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 11:13

 

(Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

       Un joueur de football de l'équipe d'Anderlecht, au caractère aussi hésitant qu'étaient prompts ses réflexes sur le terrain – paradoxe moins rare qu'on l'imagine, a souligné la chroniqueuse psychologique d'un grand mensuel féminin – s'est demandé pendant plusieurs semaines s'il était véritablement amoureux de la kinésithérapeute qui entretenait sa musculature et qui, pour sa part, n'avait pas l'air de le trouver le moins du monde antipathique. A plusieurs reprises, il a même failli profiter d'une séance de massage pour déclarer sa flamme à celle qu'il considérait presque comme l'élue de son cœur, mais toujours il s'est retenu au dernier moment, estimant que tant que ce presque faisait partie de sa considération il valait mieux postposer la déclaration en question.

       Par une froide après-midi de ce mois de février cependant, alors que, plutôt que de participer à l'entraînement, il se trouvait chez lui en train de feuilleter quelques magazines à cause d'une blessure au genou contractée au cours des dernières minutes du match du dimanche précédent – au moment où le but était presque au bout de ton soulier ! avait grogné le soigneur en se penchant sur lui qui venait de s'écrouler à quelques mètres du gardien adverse –, le beau visage un peu sévère de la kinésithérapeute lui est revenu à l'esprit de façon si insistante qu'il a pensé soudain que le presque ne faisait plus partie de sa considération, qu'il n'y avait plus de doute, qu'elle était, oui, vraiment, l'élue de son cœur.

       Saisi d'une irrépressible impatience, il s'est précipité sur le téléphone, a formé le numéro de la kinésithérapeute mais le seul interlocuteur qu'il a pu trouver a été, au bout de cinq sonneries, le répondeur téléphonique de la jeune femme. Bien décidé à ne pas se laisser arrêter pour si peu, il allait déclarer sa flamme à ce répondeur qui promettait d'ailleurs d'une voix d'alto de le rappeler s'il lui laissait son numéro et l'objet de son appel, lorsqu'une nouvelle hésitation lui a étreint le cœur et lui a fait reposer le combiné sur le corps de l'appareil. Si elle n'est pas chez elle, a-t-il pensé, ne serait-ce pas un signe que le presque fait encore, malgré tout, partie de ma considération ? Mais non, mais non, le presque  a disparu, s'est-il aussitôt rassuré, revoyant à nouveau le beau visage un peu sévère et se rappelant avec un trouble grandissant le bienfait du passage des mains fines et expertes sur sa musculature. N'est-ce pas plutôt et tout simplement alors un signe que le téléphone n'est pas le moyen le plus opportun de lui déclarer ma flamme ? s’est-il demandé encore.

       S'est-il trouvé, à ce moment précis, ce joueur de football de l'équipe d'Anderlecht, sous la soudaine influence d'un roman-photo qu'il venait de parcourir dans un des magazines éparpillés sur la table basse de son salon, roman-photo dans lequel il avait pu voir le jeune directeur d'un foyer culturel écrire une sublime lettre d'amour à une chanteuse dont il avait programmé le récital ? Toujours est-il que lui qui n'écrivait jamais – au grand jamais – de lettres, a passé plus de deux heures, par cette froide après-midi de février, à déclarer épistolairement sa flamme à la kinésithérapeute qui entretenait sa musculature, cherchant ses mots, raturant et recommençant, fignolant l'expression de ses sentiments avec une inspiration qui se faisait de plus en plus abondante au fur et à mesure qu'il noircissait le papier posé devant lui sur la table de sa salle à manger. Tant et si bien que lorsqu'il a apposé sa signature au bas des trois longues pages réécrites au net et en tirant la langue tant il les avait calligraphiées, un grand sourire a illuminé ses traits francs et burinés : oui, il n'y avait pas de doute, c'était elle l'élue de son cœur, il le comprenait parfaitement à présent qu'il lui avait écrit cette lettre et qu'il avait été capable d'exprimer de façon aussi juste et aussi poétique – poétique, oui, c'est bien le mot exact, a-t-il pensé avec satisfaction – les sentiments qui étaient les siens.

       S'étirant béatement, le joueur de football de l'équipe d'Anderlecht a fermé un instant les yeux, s'imaginant peut-être déjà en train de serrer dans ses bras la kinésithérapeute qui entretenait sa musculature, puis a relu sa lettre, l'a relue une deuxième fois et l'a soigneusement pliée en quatre, a chaussé ses bottillons fourrés et enfilé son gros manteau de mouton retourné – et, en plus, n'allez pas vous refroidir ! lui avait enjoint, après avoir examiné son genou, le médecin du club qui, après le match du dimanche précédent, l'avait déclaré hors service pour une semaine –, est descendu acheter une enveloppe et un timbre chez le marchand de journaux du coin de la rue qui était fier de le compter parmi ses clients – et ce genou, Monsieur René, rien de grave, au moins ? –, a inscrit sur l'enveloppe le nom et l'adresse de la kinésithérapeute au beau visage un peu sévère et au verso son nom et son adresse à lui, a glissé la lettre dans l'enveloppe qu'il a ensuite refermée d'un geste précis, puis, d'un pas régulier mais précautionneux, s'est dirigé vers la boîte postale qui se trouvait au coin de la rue suivante et, d'un geste vif, décidé et énergique, y a jeté la lettre.

       Satisfait, il a fait demi-tour pour regagner le bel appartement que sa titulature en équipe première lui a permis de s'offrir dans l'agréable quartier qui entoure le parc Astrid. Suivons-le encore, ne quittons pas du regard cette haute et large silhouette qui s'est ainsi éloignée de la boîte postale avec la sereine allure de qui a franchi le Rubicon : eh bien, jeune ami, que se passe-t-il ? Pourquoi donc ralentir le pas ? Pourquoi t'es-tu brusquement arrêté, pourquoi faire demi-tour et te rapprocher à nouveau de cette boîte postale, pourquoi la regarder d'un air soupçonneux ? Pourquoi lire sur les inscriptions qui s'y trouvent l'heure de la prochaine levée et regarder la grosse montre-chrono qui trône à ton poignet ? Craindrais-tu que ta lettre traîne trop en chemin ? Qu'elle ne soit pas déposée demain matin dans la boîte de l'élue de ton cœur, tandis que faisant les cent pas devant ton téléphone tu attendras le cœur battant qu'elle t'appelle, comme tu le lui as demandé, dès qu'elle aura pris connaissance de ta déclaration aux accents poétiques ? Un peu de patience, que diable ! Les travailleurs postaux font ce qu'ils peuvent ! Ne sais-tu pas que toute la nuit à Bruxelles X nombre d'entre eux trieront de leurs blanches mains la montagne d'écriture que s'échangent nos compatriotes ou qu'ils envoient aux quatre coins du monde, cette montagne où ta lettre se glissera, telle une petite souris ? Mais tu ne vas tout de même pas rester là pendant la grande demi-heure qui te sépare du probable prochain passage de la camionnette postale chargée de relever le courrier ! Ta lettre quittera cette boîte postale avec les autres qui s'y trouvent, rassure-toi ! Et oublierais-tu que le médecin t'a formellement recommandé de ne pas prendre froid ? Et ton genou ? Et si, comble de malheur, la camionnette postale était en retard ?

Paul Emond, « Presque » dans L’année nouvelle, Caneva Editeur,

Les Eperonniers, L’instant même, PHI

(A suivre, bien sûr…)

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Autocitations
commenter cet article

commentaires

nicolas marchal 17/01/2011 19:53


Excellent... vivement la suite... (je ne connaissais pas : quel bonheur que tu mettes ça sous nos yeux)... Et je constate que je ne suis pas le seul à me méfier des postes...


Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives