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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 10:06


 (Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

 En cette époque sans magie où l’on voit la Belgique s’en aller à vau-l’eau, je vous propose, ne serait-ce que pour vous amuser un peu, d'en retrouver un des plus fameux fondateurs. Voici donc le second épisode (le premier était sur ma page du dimanche 13 février passé) de Moi, Jean Joseph Charlier, dit Jambe de bois, héros de la révolution belge.

 

Comme la position que nous occupons ne nous permet pas de tirer sur l'ennemi, je fais cette fois placer mes canons au milieu de la place Royale.

Je me dispose à commencer le feu, lorsque dix-huit canonniers sont mis hors de combat !

Et comme l'ennemi continue son feu de mousqueterie et d'artillerie, une de mes pièces bat en retraite malgré moi !

Je reste avec un seul canon, deux canonniers, nommé Wéry et Schrauq, et un palefrenier.

Me voyant privé des uns frappés à mes côtés, des autres qui m'ont abandonné, je jure alors, dans ce moment suprême, de venger mes frères !

« Seigneur, si notre cause est juste, protégez-nous ! Si elle ne l'est pas, faites-nous succomber. »

Au même instant, je me vois assailli par les tirailleurs hollandais, qui se trouvent dans la première avenue du Parc.

J'ordonne à Wéry de charger ma pièce et j'y mets le feu.

Je veux ordonner une nouvelle charge, mais, à ma grande surprise, mes deux canonniers ont disparu.

Me voilà seul avec le palefrenier !

Je lui ordonne de m’aider à recharger ma pièce.

Il me répond en flamand :

« Je ne vous comprends pas. »

Alors, pour rendre ma pensée claire, je le somme, sabre au clair, d’exécuter mes ordres.

Il me comprend.

Il exécute.

Je pointe mon canon contre l’infanterie hollandaise et je fais feu pendant une heure.

Au bout d’une heure, ma pièce a fait recul de telle sorte qu’il ne m’est plus possible d’atteindre l’ennemi.

Je dois suspendre le feu.

Découvrant soudain à mes côtés un homme armé d'un fusil de chasse et portant la blouse et le bonnet à la chastelaine, je le prie de m'aider à remettre ma pièce en batterie.

Il se met sous mon canon, entre les deux roues, et le porte sur son dos à l'endroit que je lui ai désigné.

C’est un homme de Soignies, employé de l'administration des ponts et chaussées.

Un grand gaillard tout en muscles comme la Belgique en a besoin.

Ma pièce remise convenablement, je la dirige de nouveau sur l'ennemi.

Mes coups redoublés font un ravage effrayant au milieu des tirailleurs hollandais.

C'est alors que je vois arriver de la rue Montagne de la Cour une foule de bourgeois et de gardes urbaines, armés de fusils.

Ils manifestent l'intention de s'élancer précipitamment dans le Parc pour attaquer les Hollandais.

Je leur crie :

« Votre transport est certes généreux et patriotique. Mais il est imprudent. Renoncez à votre projet. Il n’aurait d’autre résultat que de vous livrer en proie à l’ennemi ! »

Parmi ces volontaires, un Nivellois porte un brassard aux couleurs brabançonnes.

C’est le sieur Bicheroux, un homme petit et chauve, fabricant d’articles de cuir.

Malgré sa petite taille, je le désigne comme chef de cette petite troupe et lui ordonne aussitôt de rester à mes côtés pour recevoir mes ordres.

Je fais placer une vingtaine d'hommes au coin de l'Hôtel de Belle-Vue.

Deux d’entre eux doivent tirer pendant que les autres chargent continuellement les fusils.

Je fais aussi entrer douze volontaires dans l'Hôtel et le même nombre dans le Café de l'Amitié, pour tirer sur les Hollandais par les fenêtres.

Je mets encore un poste de vingt-cinq hommes dans la rue de Namur.

Un autre de quarante hommes à côté de la barricade qui se trouve face à la rue Montagne de la Cour.

Je conserve auprès de moi septante hommes pour échanger les postes et m'en servir le cas échéant.

La fusillade s'engage sur tous les points.

Je me remets à ma pièce et lance vigoureusement mes boulets et ma mitraille.

L'ennemi soutient le feu avec énergie.

Les batteries qui occupent la rue Royale et le coin du Palais du Prince d'Orange nous font beaucoup de mal.

Par bonheur, celle de la rue Royale ne résiste pas longtemps.

Nos volontaires la forcent à battre en retraite.

Hourra !

Le combat continue avec acharnement jusqu’à six heures du soir.

Quatre-vingt de nos hommes sont tués et blessés.

La nuit tombe, le combat s’arrête.

Heureux et fiers, nos tirailleurs promettent d’en finir dès le lendemain avec les Hollandais.

Des sentinelles sont placées sur toute la ligne et j’ai soin d’aller les relever d’heure en heure.

Grâce à quoi la nuit se passe sans événements.

Le lendemain, 24 septembre, au point du jour, je donne le coup de canon d’éveil.

A vingt pas de ma pièce, je confie le commandement d’un nouveau poste au sieur Bicheroux.

Avec acharnement le combat s'engage.

Au bout d'un quart d'heure, qu’est-ce que je remarque ?

Que les Hollandais déciment nos rangs sans pouvoir être atteints ! Aussitôt, je décide d'aller reconnaître la ligne ennemie.

Les volontaires bruxellois qui m'entourent veulent s'y opposer, ils prévoient le danger !

Mais moi, valeureux Liégeois, je persiste énergiquement dans ma résolution !

Devançant l'Hôtel de Belle-Vue, j'aperçois des coups de fusil qui partent de la haie du Parc longeant la place du Palais.

Je vois aussi une barricade que les Hollandais ont faite avec les bancs du Parc.

Ils se sont placés derrière, ils nous tirent par-dessous !

Revenu aussitôt à mon canon, je pointe dans la direction de cette barricade.

Je la fais voler en éclats.

La déroute est bientôt dans leurs rangs et ils doivent se retirer dans le haut du Parc.

Nos tirailleurs les poursuivent, conduits par le sieur Perée.

Le sieur Perée, de Tilleur.

Ils tirent des milliers de coups de feu sur les Hollandais.

Mais deux heures plus tard  ils n’ont pas gagné un pouce de terrain.

J’observe alors les combattants.

Et qu’est-ce que je découvre, cette fois ?

Une ruse de guerre.

Figurez-vous que les Hollandais ont attaché des morts derrière les arbres du Parc !

Nos volontaires perdent leur temps à tirer sur ces cadavres !

Aussitôt je dépêche un exprès pour avertir les nôtres.

Et cette fois, ils tiraillent sur les Hollandais vivants.

Ils avancent rapidement.

Mais vers onze heures, on crie tout à coup :

« Sauve qui peut ! »

Nos volontaires refluent vers moi.

« Jambe de Bois, l’artillerie légère et la cavalerie arrivent au grand trot !

— Laissez-les venir, nous les attendrons ! »

Ce nouveau renfort de l’armée hollandaise vient se placer devant la grille du Parc, à l’entrée de la place Royale.

Il se prépare à se précipiter sur nous.

En un éclair, ma pièce est prête.

Je lui envoie plusieurs décharges.

Les Hollandais prennent la fuite, abandonnant même leurs canons.

J'ordonne aussitôt à nos tirailleurs de reprendre la ligne qu'ils viennent de quitter.

Comme les tirailleurs hollandais ont déjà repris leur ancienne position, le feu recommence de toutes parts.

Les Hollandais ont placé à présent une batterie près du bassin du Parc.

Elle nous envoie de la mitraille qui saute sur les toits, frappe les murs de l'hôtel de l'Europe et retombe sur nous.

Le sergent-major venu avec deux pièces pour me seconder est blessé à mort.

Ses canonniers prennent la fuite.

L’un était de Namur, l’autre était de Tournai.

L’instant d’après, le timon et la roue gauche de mon canon sont brisés.

J’observe mieux.

Qu’est-ce que j’aperçois ?

Que le dessous de ma jambe de bois est cassé lui aussi !

Vite !

Qu’on me donne un manche à balai !

Je lie ce manche à balai à ma jambe pour la soutenir.

Et je reprends le combat.

Vers deux heures et demie, on vient m'annoncer que des coups de feu partent des maisons qui se trouvent aux escaliers des Juifs.

Les volontaires qui essaient d'atteindre la place Royale par ce côté sont tués.

Je m’avance aussitôt pour reconnaître le fait.

Je le reconnais.

Je fais chercher une de mes pièces, la mets en position et tire plusieurs coups.

Les Hollandais se sauvent à toutes jambes.

Hourra !

On barricade la rue pour éviter une nouvelle surprise.

Mais comme j'ai cessé pendant ce temps de tirer dans la direction du Parc, les Hollandais reviennent à la charge.

Une lutte terrible s'engage à nouveau.

Vers quatre heures, nos volontaires parviennent une fois encore à refouler les Hollandais dans le haut du Parc.

Et c'est à ce moment que je reçois la visite du général Mellinet.

Pour la première fois, je le vois en chair et en os.

Le général Mellinet !

Au ramage, on reconnaît l’apôtre !

Il est venu, assure-t-il, m'adresser quelques paroles d'encouragement.

« Allons, mon brave, pourquoi ne tires-tu plus ?

— Général, les Hollandais se sont retirés dans le haut du Parc. Il me serait impossible de les atteindre.”

Il aurait tout de même pu s’en rendre compte lui-même !

Un fameux militaire !

Mais à l’instant où je lui réponds, j’aperçois une batterie hollandaise venue se placer près du bassin.

De là, elle peut tirer sur moi !

Aussitôt, je fais signe aux volontaires qui se trouvent devant moi et ils s’écartent.

Etonnement du général Mellinet.

« Allons, mon brave, que se passe-t-il ? »

Je lui montre alors la batterie hollandaise près du bassin.

Il veut vérifier le fait avec sa lunette d'approche.

Moi, sans attendre davantage, je pointe ma pièce, je fais feu et atteins cette batterie, ainsi qu'un major d'artillerie.

Ce major d’artillerie est tué sur place.

Il faut vous dire que le prince Frédéric avait promis cinq mille florins à celui qui me frapperait mortellement.

Il est plus que certain que ce major était du nombre de ceux qui espéraient mériter la récompense royale.

Mais l'effet produit par mes derniers coups est tel qu'il n’y a plus dans le Parc aucune batterie hollandaise pointée sur nous.

Ceci n'a pas échappé au général Mellinet.

Il se met à crier :

 « En avant ! »

Et l'épée à la main, il marche à la tête des volontaires jusqu'à la grille du Parc.

Mais, peu de temps après, on le voit revenir, disant qu'il fait chaud dans le Parc.

Le col de son habit est percé d’une balle.

« Chaud dans le Parc ! »

Ce sont ses propres mots !

C’est à ce moment qu’est tué Cajot, un brave Liégeois.

Après s'être entretenu encore quelques instants avec moi, le général Mellinet disparaît rapidement.

Je ne l’ai revu que le lendemain à onze heures du matin : il avait alors le commandement de toute l'artillerie.

Un intrigant.

On ne le dira jamais assez.

Un intrigant et un incapable.

Dont la Belgique n’a aucun besoin.

Je le dis, donc je le pense.

Et j’ai raison.

Quant aux Hollandais, ils s’étaient réfugiés sur les boulevards.

Nous avions, ce jour-là, perdu sept à huit cents hommes.

Mais les Hollandais avaient souffert beaucoup plus que nous encore.

Le lendemain, je reprends mon ancienne position au sommet de la Montagne de la Cour.

Une cinquantaine d'individus, conduits par un curé, s'approcha de moi.

Ils viennent de Halle.

« Jambe de Bois, où sont les Hollandais ?

— Sur les Boulevards. »

Les étourdis !

A peine ai-je prononcé ces mots qu'ils s'élancent, sans vouloir écouter mes conseils.

Au moment où ils débouchent sur la place du Palais, une batterie hollandaise fait une décharge de toutes ses pièces.

Tous sont tués ou blessés.

Sauf un.

Un seul qui revient à moi, portant un cadavre sur ses épaules.

C'est le cadavre de son propre frère.

La pluie s'est mise à tomber.

Le lendemain, 25 septembre, vers huit heures du matin, on vient m'avertir que plusieurs de nos volontaires vendent leurs armes aux Hollandais.

Cela se passe dans la rue Verte, près de la rue de Namur.

Je m’y rends aussitôt, accompagné d'un peloton.

L'officier hollandais qui me voit arriver s'écrie:

« Jambe de Bois, passe de notre côté et tu auras de l'or tant que tu voudras ! »

Pour toute réponse, j'ordonne le feu.

Voilà de quel bois je suis fait !

Les Hollandais ripostent vigoureusement.

Bien entendu, ils dirigent principalement leurs coups vers moi. Mais ils ne m'atteignent pas.

Un peu plus tard, j’aperçois des grenadiers hollandais, portant des bonnets à poils, qui viennent se poster derrière les piliers des arcades du Borgendal.

Je me rends seul vers l'endroit où je les ai aperçus.

Nos volontaires font cependant tous leurs efforts pour me retenir.

« Jambe de Bois, il y a du danger !

— Là où la patrie nous appelle, ne craignons pas le danger ! »

Arrivé au milieu de la place Royale, à vingt-cinq pas des grenadiers hollandais, je tire mon sabre.

Je continue à m'approcher d'eux et je somme l'officier qui les commande de venir décider de la bataille avec moi.

Il n'ose accepter le défi.

Alors, j'appelle mes volontaires.

Je leur ordonne de marcher sur les Hollandais qui s’enfuient aussitôt.

Les pleutres !

Avec les forces dont ils disposaient, il leur aurait été facile de nous convaincre à la retraite !

Mais ils connaissaient notre courage.

Ils savaient qu'ils n'auraient pu nous vaincre qu'en engageant avec nous une lutte terrible.

Dès que ces grenadiers ont disparu, je conduis mon canon au coin du café de l'Amitié.

L’ennemi a repris, pendant la nuit, possession du Palais du Roi et tire sur nous par les croisées.

Grâce à mon mouvement stratégique, les volontaires peuvent bientôt pénétrer dans le Palais du Roi.

Ils en chassent les Hollandais.

Le lendemain, dimanche 26 septembre, au point du jour, je donne à nouveau le signal du combat.

Nos tirailleurs s'élancent aussitôt vers le Parc où les Hollandais sont revenus pendant la nuit.

Vers sept heures du matin, arrive le général Mellinet avec trois pièces d’artillerie.

« Jambe de Bois, donnez-moi des boulets. Je vais tirer à boulets rouges sur le Palais.

— Général, il n'est pas nécessaire d'incendier le Palais ! »

Mais le général Mellinet ne tient aucun compte de cet avis.

Il lance des boulets rouges et des fusées incendiaires en direction du Palais et met le feu aux maisons voisines.

Pourquoi recourir à ce moyen extrême ?

Au gâchis, on reconnaît le gâcheur.

Action totalement inutile puisque les Hollandais quittent en masse la capitale.

Je ne ferai pas d’autre commentaire.

La nuit venue, on vient nous délivrer des billets de logements.

« Vous n’en avez aucun besoin, Jambe de Bois ! », me crie un volontaire bruxellois. « Toutes les maisons vous sont ouvertes. Et c’est chez moi que vous logerez d’abord !

— Je vous en suis bien reconnaissant, lui dis-je, mais je veux d'abord m'assurer si réellement les Hollandais sont en fuite.

— Allez, Jambe de Bois, je vous attendrai ici. »

Et il se place auprès de mon canon.

Mais lorsque je reviens après avoir aperçu les Hollandais qui défilent sur le boulevard en direction de la porte de Louvain, qu’est-ce que je vois ?

Mon canon a disparu !

Le général Mellinet l'a fait conduire à la Chapelle, rue Haute, où se trouve le reste de l'artillerie.

Que puis-je faire ?

Rien, en dépit de ma colère.

 

Paul Emond, Moi, Jean Joseph Charlier, dit Jambe de bois, héros de la révolution belge, Cahiers du Rideau de Bruxelles.

 

(Suite et fin dimanche prochain.)

 

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