Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 00:00

 

(Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

(…) quand j'allais à l'école l'hiver ma spécialité c'était de perdre mes gants et il y a des hivers où ma mère devait m'en acheter quatre ou cinq paires en quelques semaines, alors chaque matin avant de partir c'était l'inspection, montre tes gants, et quand j'en perdais un je pensais toute la soirée à ce moment terrible et fatidique qui m'attendait le lendemain matin, à la scène que ça allait faire et à la gifle que j'allais recevoir, j'espérais un miracle, que la maison flambe pendant la nuit par exemple, c'était devenu une hantise ces histoires de gants vous comprenez, même que c'est sans doute pour cela que je les perdais si souvent, le soir je me tournais et me retournais dans mon lit et puis venait l'épouvantable réveil, le moment où je sortais de la tranquillité de mes rêves pour atterrir dans ce matin cruel où je n'allais pouvoir montrer qu'un gant, où j'allais devoir avouer que j'avais perdu l'autre, j'aurais tant voulu que le fait de me pincer me renvoie dans le monde du sommeil, je me lavais et m'habillais comme un automate, le cœur battant je voyais s'approcher de plus en plus vite cet instant de malheur où ma mère allait me dire qu'il était temps de partir, que je devais mettre mon manteau, je priais tous les saints du paradis de m'envoyer un petit miracle à l'ultime seconde, n'importe quel petit miracle, je ne sais quel oncle d'Australie viendrait soudain carillonner à la porte, ou n'importe quelle nouvelle, la guerre, le déluge, une épidémie de tout ce qu'on voudrait du moment que cela lui fasse oublier que je devais exhiber ces misérables bouts de laine, il faisait froid et la route était longue jusqu'à l'école, mais c'est avec plaisir que j'aurais accepté de courir sans gants le reste de l'hiver, mais non, c'était un principe d'éducation, il fallait que j'apprenne à ne pas perdre mes affaires et ça s'était cristallisé sur ces malheureux gants, j'entends encore sa voix, montre tes gants, alors je sortais lentement celui qui me restait, ça me faisait gagner encore quelques secondes, puis je me mettais à la recherche de l'autre, j'allais au plus profond de mes poches, je les creusais, j'en extrayais un tas d'objets très intéressants mais rien à faire, pas de second gant, je prenais un air étonné et un peu stupide, elle attendait et me regardait fixement, sans rien dire, je prenais une toute petite voix, tiens comme c'est curieux je ne le trouve pas, j'étais pourtant sûr qu'il était là, alors elle se mettait à crier effroyablement, ne viens pas encore me dire que tu as perdu un gant, je baissais la tête et cet instant était le plus épouvantable, jamais je n'ai été si honteux dans ma vie qu'à ces moments-là, j'aurais voulu que le plafond nous tombe sur la tête et nous tue tous les deux, et quand la gifle arrivait c'était presque comme une libération, ça voulait dire que ce moment de cauchemar entre l'aveu de la faute et l'accomplissement de la sentence était enfin derrière moi, ce moment qui semblait durer des siècles et où je serais rentré sous terre, ce moment où le temps était figé, inhumain vous comprenez, à présent il y avait la porte à ouvrir, le chemin de l'école à parcourir même si c'était en pleurant, même si je portais sur moi une chape de tristesse infinie, le pas de la mort était passé, oui c'est ainsi que j'avais appelé cet instant de supplice, et puis une fois le miracle a eu lieu, je rentrais de l'école et j'arrivais en vue de la maison quand je me suis aperçu que je n'avais plus qu'un gant, on s'était battus avec des boules de neige et j'avais fourré dans ma poche mes gants qui étaient complètement mouillés, c'était souvent comme ça que la catastrophe arrivait et une fois de plus elle était arrivée, j'ai refait le chemin jusqu'à l'endroit où la bataille s'était déroulée en regardant partout, mais pas plus de deuxième gant sur la neige que dans ma poche et puis il faisait déjà presque nuit, ce n'était vraiment pas juste, j'avais le monde entier contre moi, vous savez il n'y avait pas trois jours que j'avais perdu un gant pour la dernière fois alors ça tombait très mal, je n'osais pas penser à la scène particulièrement terrible que ça allait faire et je ne vous raconterai pas la nuit que j'ai passée, mais quand au matin on n'était plus séparé que d'une ou deux minutes de l'instant culminant de la tragédie, soudain, on a sonné, j'ai couru ouvrir, ce n'était pas l'oncle d'Australie mais c'était la bonne tête de mon gars et devinez ce que ce gars-là tenait dans sa main, il a dû me prendre pour un fou parce que le lui sautais au cou mais c'était comme s'il m'avait sauvé la vie, à partir de ce jour on est devenus les meilleurs amis du monde, il avait pris part lui aussi au combat de la veille, cette fois il était parti après moi et avait ramassé mon gant qui gisait sur le champ de bataille…

Paul Emond, La danse du fumiste, collection Espace Nord

(collection actuellement chez l’éditeur Renaissance du livre, Bruxelles)

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Autocitations
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives