Partager l'article ! Histoire de la femme qui avait rêvé qu’elle dansait le slow: (Aujourd’hui dimanche, autocitation.) ...
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Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
(Aujourd’hui dimanche, autocitation.)
L’homme et la femme sont au lit et dorment d’un sommeil profond. Tout en dormant, la femme envoie brusquement un coup de poing à l’homme. Instinctivement, l’homme réplique aussitôt en envoyant son poing sur le nez de la femme. L’un et l’autre s’éveillent en criant et en gémissant.
FEMME Mon nez ! Je saigne ! Tu m’as frappée ! Pourquoi ?
HOMME Comment ça, pourquoi ? Quand on m’attaque, je réponds.
FEMME Comment ça, quand on t’attaque tu réponds ? Tu ne vois pas que je saigne ?
HOMME Je dormais, moi.
FEMME C’est pour ça que tu me frappes ?
HOMME Je t’ai frappée en dormant parce que tu m’as frappé. Un réflexe, Cynthia. Tu m’as frappé avant.
FEMME Je t’ai frappé, moi ?
HOMME Avant.
FEMME Avant quoi ?
HOMME Avant que je te réponde. Que je te réponde par réflexe.
FEMME Avant, je dormais. Et maintenant, je saigne. Si c’est pour me faire saigner, va dormir ailleurs, Alain.
HOMME Peut-être que tu dormais mais tu m’as frappé. Tu m’as attaqué, j’ai répondu.
FEMME La preuve que je dormais, c’est que je rêvais. En me frappant, tu as interrompu mon rêve. Tu vois bien.
HOMME Je vois bien quoi ?
FEMME Mais je te dis que je rêvais. Même que je rêvais que je dansais. Je n’ai pas pu te frapper, puisque je rêvais que je dansais. Ça saigne toujours. Donne-moi un mouchoir.
HOMME Tu dansais le rock, c’est ça ? Quand tu danses le rock, tu es une vraie furie. Alors, vlan ! sur ma tête ! C’est aussi simple que ça.
FEMME D’abord, ce n’était pas un rock, c’était un slow. Je ne t’ai tout de même pas frappé en rêvant que je dansais le slow. C’était Elvis, tiens. Love me tender. C’est rare, les rêves où on entend si bien la musique. Donne-moi un autre mouchoir. C’est bien toi, ça, me frapper sur le nez ! Tu n’en fais jamais d’autres. Merci pour les dégâts, Alain.
HOMME On peut savoir qui était l’heureux cavalier ?
FEMME Est-ce qu’on se souvient de pareilles inepties ? Quelle importance, d’ailleurs ? Attends. Je crois que ça me revient ! Eh bien, tu vas rire. Il me semble que c’était Charles. On peut rêver de ces bêtises ! C’est incroyable, ça !
HOMME Ton premier mari ?
FEMME Eh bien oui, Charles. Je ne connais pas mille Charles.
HOMME Tu dansais le slow avec lui ?
FEMME Il me semble que c’était lui.
HOMME Est-ce qu’il te semble ou est-ce que c’était lui ?
FEMME Quelle importance, ce n’était qu’un rêve, tout de même !
HOMME Un rêve où tu dansais le slow avec ton premier mari. Dans notre lit. Avec ton premier mari dans notre lit.
FEMME Alain, c’était un rêve ! Un rêve !
HOMME Un rêve !
FEMME Oui, un rêve ! Est-ce que je te demande les rêves que tu fais ? D’ailleurs, j’aimerais mieux pas.
HOMME Love me tender ! Je vois ça d’ici.
FEMME Alain, qu’est-ce que tu vas chercher ? Dans les rêves, il se passe n’importe quoi ! Est-ce que tu serais devenu idiot ? Tu ne rêves jamais, peut-être ? Qu’est-ce qui te prend, à la fin ? Tu sais tout de même bien que Charles n’est plus rien pour moi !
HOMME Bien sûr.
FEMME Mais enfin, il est sorti de ma vie à tout jamais ! Ne réagis pas comme un enfant. Ou bien tu plaisantes ? Mais oui, tu plaisantes, c’est sûr.
HOMME Et, en même temps, un bon coup sur ma tête. Alors, évidemment, je plaisante. Je ris, même. Je te signale que je dormais, moi, et tranquillement. Dans son lit, on a le droit de dormir tranquille. Bon Dieu, tiens la tête en arrière, si ça continue de saigner !
FEMME La tête en arrière, ça n’arrête pas le sang. Ça vous coule dans la gorge, c’est tout. Si je t’ai frappé en rêvant, je le regrette. Ce n’était pas volontaire. Mais je ne te crois pas. Quand on a un rêve agité, on s’en souvient, tout de même ! Dans mon rêve, je n’ai pas fait un seul geste un peu brusque.
HOMME Tu n’as pas fait un seul geste un peu brusque ? C’est fameux, ça.
FEMME Non, puisque je dansais le slow. Ne sois pas ridicule, à la fin !
HOMME Parce que je suis ridicule ! Ma femme me frappe quand je dors et je suis ridicule ! Attention ! Tu ne vois pas que ça saigne encore ? Tu mets du sang sur le drap !
FEMME Donne-moi d’autres mouchoirs, alors ! Tu vois bien que ça ne s’arrête pas ! Ce que tu peux être attentionné, toi ! Tu m’envoie ton poing sur le nez et après tu me fais une querelle à cause d’un rêve !
HOMME Attention, ma chérie, restons calmes et ne confondons pas tout. Si je t’ai malencontreusement frappée sur le nez, dis-toi bien que c’est uniquement parce que, par réflexe et tout en dormant, j’ai répondu au coup que toi, tu m’as donné tout en rêvant que tu dansais le slow avec ton premier mari. Ça va mieux ? Ça s’arrête ? Tu veux encore des mouchoirs ? Attends, attends, il vaut mieux que tu ne bouges pas. Parce que maintenant, c’est toi qui vas rire.
FEMME Ça m’étonnerait.
HOMME Je ne te l’avais pas dit mais ton premier mari, figure-toi que je l’ai justement rencontré la semaine passée.
FEMME Tu as rencontré Charles ! Où ça ?
HOMME A Mons, dans un café. Curieuse coïncidence, hein ? C’est fameux, ça.
FEMME A Mons ? Qu’est-ce qu’il faisait à Mons ?
HOMME Est-ce que je sais, moi !
FEMME Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
HOMME Tu te rappelles que j’ai été livrer du matériel à Mons, lundi ? Eh bien, après, Bernard et moi, on a été prendre un verre près de la Grand-Place. Et qui est entré dans le café ? Le danseur de tes rêves ! Il dansait si bien que ça ?
FEMME Non, pas spécialement. Il dansait comme tout le monde. Donc, tu as rencontré Charles à Mons ?
HOMME Donc, il dansait mieux que moi.
FEMME Je n’ai pas dit ça. Vous vous êtes parlé ?
HOMME Tu n’as pas dit ça mais tu me reproches toujours ma façon de danser.
FEMME Ce que tu peux être susceptible ! Je ne te reproche pas du tout ta façon de danser. Simplement, l’autre jour, à un moment donné, tu n’étais pas dans le rythme et je te l’ai fait remarquer. C’est tout. Tout de même, tu aurais pu me dire que tu l’avais rencontré. Tiens, je parie que si je n’avais pas fait ce rêve, tu ne m’aurais rien dit. Alors, vous vous êtes parlé ? Qu’est-ce que vous vous êtes raconté ?
HOMME On s’est parlé. Ça t’étonne ?
FEMME Non, pas vraiment. Il a l’air de quoi ? Qu’est-ce qu’il devient ?
HOMME Remarque, on ne s’est pas dit grand-chose. Moi, ton Charles, tu sais...
FEMME Ce n’est pas mon Charles. Il y a longtemps que je ne pense plus à lui.
HOMME Ah bon.
FEMME Mais enfin, tu ne vas pas continuer à me reprocher un rêve, bon sang ! Alors, qu’est-ce que vous vous êtes dit ?
HOMME Oh ! pas grand-chose ! Il m’a dit: Tiens, mais c’est Alain ! Alors ? Ça marche toujours avec la groulette ?
FEMME Avec quoi ?
HOMME Avec la groulette.
FEMME C’est moi, ça ?
HOMME Oui, je crois bien que c’est de toi qu’il parlait.
FEMME C’est quoi, une groulette ?
HOMME Alors là...
FEMME Mais c’est quoi ?
HOMME Je n’en sais rien, je te dis. C’est un mot que je ne connais pas.
FEMME Un mot que tu ne connais pas.
HOMME Eh bien, non.
FEMME Tu es sûr que c’est le mot qu’il a employé ?
HOMME Oui, pourquoi ?
FEMME C’est tout ce qu’il t’a dit ?
HOMME Oui. Ah non, il m’a encore dit: Allez ! et sans rancune, hein, vieux !
FEMME Sans rancune ?
HOMME Sans rancune.
FEMME Eh bien, on aura tout vu ! Et toi, qu’est-ce que tu as dit ?
HOMME Rien.
FEMME Comment ça, rien ?
HOMME Enfin, j’ai dit quelque chose comme : Tiens, bonjour !, quelque chose comme ça. Qu’est-ce que ça peut te faire ce que j’ai dit ?
FEMME Il n’a même pas demandé de mes nouvelles ?
HOMME Non, il n’a même pas demandé de tes nouvelles.
FEMME Ah.
HOMME Il t’intéresse beaucoup, dirait-on, ce monsieur que tu as chassé de ta vie depuis si longtemps !
FEMME Alain, est-ce que tu te vois ? Est-ce que tu vois comment tu réagis ? Sais-tu que tu es franchement comique ? C’est tout de même normal que je te demande si Charles n’a pas demandé de mes nouvelles. Ce n’est pas encore la fin du monde, que je sache. Ni l’apocalypse. Pas la peine d’être jaloux !
HOMME Moi, jaloux ? Alors là, vraiment pas.
FEMME Alain, je ne sais pas ce que tu imagines mais il n’y a absolument rien à imaginer. Absolument rien.
HOMME Je n’imagine rien, Cynthia. Absolument rien.
FEMME D’ailleurs, tu n’aurais pas dû me laisser insulter comme ça ! Me traiter de... De quoi encore ?
HOMME De groulette ?
FEMME De groulette !
HOMME Cynthia, quoi que tu puisses penser, je tiens à rester objectif. Dans sa bouche, ce mot ne ressemblait pas du tout à une insulte.
FEMME Tu aurais dû lui répondre quelque chose ! On traite ta femme de groulette et tu ne bronches pas !
HOMME Puisque je te dis qu’il avait un ton presque amical ! Il a dû dire cette phrase pour dire quelque chose. Il s’est servi du premier mot qui lui passait par la tête.
FEMME Groulette.
HOMME Eh bien, oui, groulette, pourquoi pas groulette ? Moi, en tout cas, j’ai trouvé ça insignifiant.
FEMME Oui, bien sûr, insignifiant. Tu n’as pas même regardé dans le dictionnaire ?
HOMME Dans le dictionnaire ? Quoi ça, dans le dictionnaire ?
FEMME Quoi ça, on se le demande ! Va chercher le dictionnaire et regarde ce que c’est qu’une groulette. Tu me feras un immense plaisir.
HOMME Maintenant ? En pleine nuit ?
FEMME Maintenant. Le dictionnaire.
HOMME Ça ne saigne plus ?
FEMME Non, je crois que c’est fini. Le dictionnaire.
HOMME Le dictionnaire, dit-elle. C’est fameux, ça. (Il va chercher un dictionnaire, le feuillette, s’arrête à une page, cherche le mot.) Y a pas. Pas de groulette au bataillon.
FEMME Comment ça, pas de groulette ? Regarde bien !
HOMME Regarde-toi même, si tu veux. Pas de groulette. Grouiller, grouillot, group, groupage, groupe. Pas de groulette. Group, g-r-o-u-p, tiens, c’est un mot que je ne connais pas. Sac d’espèces monnayées qu’on expédie cachetés d’un lieu à un autre. Group.
FEMME Alain, tu aurais dû répondre quelque chose. Ne pas le laisser parler ainsi sans réagir. Mais là, évidemment, entre hommes ! Je vous vois bien, tous les deux !
HOMME Cynthia, tu t’emballes et tu as tort.
FEMME Tu me déçois, Alain, tu me déçois vraiment. De sa part à lui, ça ne m’étonne pas. Pas du tout, même. Mais toi, je te croyais différent.
HOMME Cynthia, tu sais comme moi que le moins qu’on puisse dire c’est que je n’ai jamais eu de relation amicale avec ton premier mari. Je refuse donc que tu puisses imaginer la moindre complicité entre lui et moi.
FEMME N’empêche qu’il t’a demandé si tu supportais toujours la groulette et je te vois d’ici rigoler de ton air bête.
HOMME On se demande qui, ici, est franchement comique, Cynthia !
FEMME De toute façon, je n’apprécie pas du tout que tu ne m’aies rien dit en rentrant. Pas du tout du tout. C’est ça, la franchise entre nous ? Il avait l’air de quoi, Charles ? J’ai tout de même le droit de savoir, moi.
HOMME Mais enfin, cette rencontre n’avait rien d’important, que je sache !
FEMME Que tu saches.
HOMME Évidemment, je ne pouvais pas savoir que tu allais tendrement le retrouver en rêve !
FEMME Alain, ne recommence pas.
HOMME D’ailleurs, puisque tu veux tout savoir, il n’était pas seul. Il était avec Magali.
FEMME Avec Magali !
HOMME Bras dessus, bras dessus.
FEMME Bras dessus, bras dessous ? Comment ça, bras dessus, bras dessous ?
HOMME Je peux t’assurer qu’ils avaient l’air de filer le parfait amour.
FEMME Charles avec Magali !
HOMME Charles avec Magali. Magali avec Charles.
FEMME Ah.
HOMME Oui.
FEMME Ce n’est pas croyable !
HOMME Eh bien quoi ? Il fait ce qu’il veut de sa vie, tout de même. Tu veux peut-être qu’il vienne te demander la permission ? Puis-je te signaler que depuis trois ans, c’est de moi que tu es l’épouse légitime ? Pour le meilleur et pour le pire ?
FEMME Avec Magali ! Ah non ! N’importe laquelle mais pas celle-là !
HOMME Pourrais-je savoir, moi qui suis donc ton époux légitime depuis trois ans pour le meilleur et pour le pire, ce qui te déplaît tant dans la liaison de Magali et de ton premier mari ? De ton premier mari sorti de ta vie depuis si longtemps ? Sauf quand il revient dans tes rêves pour danser Love me tender ? Remarque que je te demande cela sans animosité. Et presque sans m’énerver.
FEMME Mais enfin cette Magali, elle lui a couru derrière tout le temps que j’étais mariée avec lui ! Tu le sais bien, tout de même ! Tu sais bien que j’ai toujours eu cette bonne femme en horreur !
HOMME Qu’est-ce que ça peut te faire aujourd’hui ?
FEMME Qu’est-ce que ça peut me faire ? Tu n’as donc pas un minimum de sensibilité ? Alain, qu’est-ce qui se passe ? Alain, je ne t’ai jamais vu comme ça.
HOMME C’est moi qui ne t’ai jamais vu comme ça, Cynthia. Ne prends pas le mors aux dents, Cynthia. J’essaie simplement de comprendre ce que ton premier mari vient brusquement refaire dans ta vie. Ça me concerne aussi, figure-toi.
FEMME Puisque je te dis qu’il ne vient rien refaire dans ma vie ! C’est clair, c’est l’évidence, tout de même ! Tu sais tout de même bien qu’avec lui j’en ai vu de toutes les couleurs ! Qu’il suffit que je repense à ma vie avec lui pour le détester !
HOMME Il faudrait, ma chérie, te mettre d’accord avec toi-même. Détester quelqu’un et danser avec lui des slows langoureux, ce n’est pas exactement pareil. C’est ça qui est clair, c’est ça qui est l’évidence.
FEMME Alain, ne recommence pas, tu deviens parfaitement ridicule. Maintenant il ne trouve rien de mieux que de filer le parfait amour avec Magali ! Avec cette oie qui le regardait d’un air vorace pendant toutes les années où j’ai été mariée avec lui ! Il savait parfaitement qu’il te rencontrerait à Mons ! Il a fait exprès de venir se montrer avec Magali ! Pour que je sache !
HOMME Allons, bon.
FEMME Je suis persuadée qu’il l’a fait pour se venger !
HOMME Ma pauvre chérie.
FEMME Je ne suis pas ta pauvre chérie.
HOMME Un peu de bon sens, tout de même.
FEMME Encore moins ta groulette.
HOMME Comment veux-tu qu’il ait pu savoir que je serais à Mons, et précisément dans ce café-là ?
FEMME Oh ça ! Charles, il est capable de tout !
HOMME Est-ce que tu vois jusqu’où tu pousses le bouchon ? Arrête de délirer, je t’en prie. Un minimum de logique !
FEMME Tu l’as fait exprès, Alain !
HOMME Qu’est-ce que j’ai fait exprès ?
FEMME De me raconter ça. Maintenant. C’était pour te venger de mon rêve. Tu crois que je ne vois pas ton petit jeu ?
HOMME Ça y est, nous revoilà en plein délire.
FEMME Pas du tout. Un minimum de logique, dis-tu. Charles ne s’est jamais intéressé à Magali. Jamais. Tu veux savoir ce qu’il me disait d’elle ?
HOMME Non, figure-toi, je ne veux pas le savoir.
FEMME Il me disait : cette femme-là, c’est de la nuisance sur pattes. Voilà ce qu’il me disait.
HOMME Il a pu changer d’avis, tu ne penses pas ?
FEMME Non, je ne pense pas.
HOMME A les voir, pourtant...
FEMME Je suis sûre que tu ne les as pas vus.
HOMME Tu peux demander à Bernard. Lui aussi, il les a vus.
FEMME Oh ! Bernard !
HOMME Quoi, oh ! Bernard ?
FEMME C’est facile, il dira ce que tu lui diras de dire.
HOMME Eh bien, téléphone-lui. Comme ça, je ne lui aurai certainement rien dit.
FEMME Alain, ce ne serait pas la première chose que tu inventes.
HOMME C’est fameux, ça.
FEMME Et l’histoire de la lettre que tu devais poster pour moi et que j’ai retrouvée dans ta poche ? Et toute l’histoire que tu m’as racontée ?
HOMME Ce jour-là, tu le sais bien, j’étais très en colère. D’ailleurs, j’avais oublié de la poster, ta lettre. C’est tout.
FEMME Comme par hasard. C’est pour cela que tu l’avais ouverte ?
HOMME On ne va pas recommencer cette vieille discussion. Je refuse. On s’est expliqué mille fois là-dessus et les torts n’étaient pas que de mon côté.
FEMME Très bien, je te prends au mot, je téléphone à Bernard. (Elle prend le téléphone.)
HOMME Non, arrête ! Tu ne vas tout de même pas le réveiller en pleine nuit ! J’aurais l’air de quoi, moi ? Tu ne trouves pas que tout ça devient absurde ?
FEMME Tiens, tiens. Mais c’est toi qui viens de me dire de lui téléphoner.
HOMME J’ai dit ça comme ça. Je n’aurais jamais cru que tu voudrais le faire à l’instant. Qu’est-ce qu’il irait penser ? Et sa femme ? Tout de même, Cynthia ! Il est trois heures du matin ! Ah ! c’est malin, toute cette histoire !
FEMME Donc, l’histoire de Charles et de Magali, tu l’as inventée.
HOMME Très bien, traite-moi de menteur.
FEMME Tout ça te ressemble trop.
HOMME Je les ai vus tous les deux, comme je te vois ! Tu veux que je te donne des détails ? Tu veux que je te décrive comment elle se collait à lui ?
FEMME Ah non ! Tout cela est d’un vulgaire !
HOMME Comment ils s’embrassaient ?
FEMME Lui et Magali ! Impossible !
HOMME Comment il avait la main sur sa cuisse ?
FEMME Impossible ! Tu mens !
HOMME Mais voyons.
FEMME Tu as trop de plaisir à me raconter cette soi-disant rencontre, pas vrai ? Tu exagères, Alain, tu ne trouves pas ?
HOMME Qui exagère, ici ? Qui ne veut pas croire ce qu’on lui raconte ? Qui traite l’autre de menteur ? Qui a provoqué cette discussion ridicule ? Ce n’est pas moi, Cynthia, qui ai rêvé que je dansais avec ton premier mari !
FEMME Dommage, tiens. Je vous verrais bien dans les bras l’un de l’autre.
HOMME C’est malin !
FEMME Là, le rythme serait parfait.
HOMME Ah ! ça suffit !
FEMME Mon pauvre idiot.
HOMME Voilà les adjectifs choisis, par-dessus le marché. Tu vois où on en est ? Est-ce qu’il faut continuer toute la nuit ? J’en ai marre, moi. Tout ça ne mène à rien. Laisse-moi tranquille et couchons-nous. Tu pourras rêver à qui tu veux !
FEMME C’est du nouveau.
HOMME Tu refuses de croire ce que je te raconte? Très bien. On en reste là. Ne perdons pas notre temps.
FEMME Mon pauvre chéri.
HOMME Je ne suis pas ton pauvre chéri.
FEMME Tu es tellement idiot que tu en deviens touchant.
HOMME Touchant ou pas, je vais me recoucher.
FEMME Magali ou une autre, tu sais, au fond, ça m’est parfaitement égal. Au premier moment, c’est vrai, je me suis énervée. Mais ça ne veut rien dire.
HOMME Ah bon ! C’est fameux, ça. Voilà du nouveau, comme tu dis.
FEMME C’est simplement pour te dire que tu perds ton temps à inventer des trucs pour me faire marcher.
HOMME Je n’invente rien. Ne sois pas stupide à la fin.
FEMME De toute façon, ça m’est égal.
HOMME C’est sûr.
FEMME Attends encore un moment, veux-tu ?
Elle va choisir un disque et le fait jouer. On entend Elvis Presley qui chante Love me tender. Elle revient vers l’homme et l’attire à elle pour danser.
HOMME Maintenant ? Sur cette musique-là, en plus? Ah non, Cynthia, c’est ridicule.
FEMME Justement, Alain. Sur cette musique-là.
HOMME Et voilà les femmes !
Ils dansent.
Paul Emond, Grincements et autres bruits, Lansman éditeur