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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 10:15

 

(Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

L’homme et la femme sont au lit et dorment d’un sommeil profond. Tout en dormant, la femme envoie brusquement un coup de poing à l’homme. Instinctivement, l’homme réplique aussitôt en envoyant son poing sur le nez de la femme. L’un et l’autre s’éveillent en criant et en gémissant.

 

FEMME  Mon nez ! Je saigne ! Tu m’as frappée ! Pourquoi ?

 

HOMME  Comment ça, pourquoi ? Quand on m’attaque, je réponds.

 

FEMME  Comment ça, quand on t’attaque tu réponds ? Tu ne vois pas que je saigne ?

 

HOMME  Je dormais, moi.

 

FEMME  C’est pour ça que tu me frappes ?

 

HOMME  Je t’ai frappée en dormant parce que tu m’as frappé. Un réflexe, Cynthia. Tu m’as frappé avant.

 

FEMME  Je t’ai frappé, moi ?

 

HOMME  Avant.

 

FEMME  Avant quoi ?

 

HOMME  Avant que je te réponde. Que je te réponde par réflexe.

 

FEMME  Avant, je dormais. Et maintenant, je saigne. Si c’est pour me faire saigner, va dormir ailleurs, Alain.

 

HOMME  Peut-être que tu dormais mais tu m’as frappé. Tu m’as attaqué, j’ai répondu.

 

FEMME  La preuve que je dormais, c’est que je rêvais. En me frappant, tu as interrompu mon rêve. Tu vois bien.

 

HOMME  Je vois bien quoi ?

 

FEMME  Mais je te dis que je rêvais. Même que je rêvais que je dansais. Je n’ai pas pu te frapper, puisque je rêvais que je dansais. Ça saigne toujours. Donne-moi un mouchoir.

 

HOMME  Tu dansais le rock, c’est ça ? Quand tu danses le rock, tu es une vraie furie. Alors, vlan ! sur ma tête ! C’est aussi simple que ça.

 

FEMME  D’abord, ce n’était pas un rock, c’était un slow. Je ne t’ai tout de même pas frappé en rêvant que je dansais le slow. C’était Elvis, tiens. Love me tender. C’est rare, les rêves où on entend si bien la musique. Donne-moi un autre mouchoir. C’est bien toi, ça, me frapper sur le nez ! Tu n’en fais jamais d’autres. Merci pour les dégâts, Alain.

 

HOMME  On peut savoir qui était l’heureux cavalier ?

 

FEMME  Est-ce qu’on se souvient de pareilles inepties ? Quelle importance, d’ailleurs ? Attends. Je crois que ça me revient ! Eh bien, tu vas rire. Il me semble que c’était Charles. On peut rêver de ces bêtises ! C’est incroyable, ça !

 

HOMME  Ton premier mari ?

 

FEMME  Eh bien oui, Charles. Je ne connais pas mille Charles.

 

HOMME  Tu dansais le slow avec lui ?

 

FEMME  Il me semble que c’était lui.

 

HOMME  Est-ce qu’il te semble ou est-ce que c’était lui ?

 

FEMME  Quelle importance, ce n’était qu’un rêve, tout de même !

 

HOMME  Un rêve où tu dansais le slow avec ton premier mari. Dans notre lit. Avec ton premier mari dans notre lit.

 

FEMME  Alain, c’était un rêve ! Un rêve !

 

HOMME  Un rêve !

 

FEMME  Oui, un rêve ! Est-ce que je te demande les rêves que tu fais ? D’ailleurs, j’aimerais mieux pas.

 

HOMME  Love me tender ! Je vois ça d’ici.

 

FEMME  Alain, qu’est-ce que tu vas chercher ? Dans les rêves, il se passe n’importe quoi ! Est-ce que tu serais devenu idiot ? Tu ne rêves jamais, peut-être ? Qu’est-ce qui te prend, à la fin ? Tu sais tout de même bien que Charles n’est plus rien pour moi !

 

HOMME  Bien sûr.

 

FEMME  Mais enfin, il est sorti de ma vie à tout jamais ! Ne réagis pas comme un enfant. Ou bien tu plaisantes ? Mais oui, tu plaisantes, c’est sûr.

 

HOMME  Et, en même temps, un bon coup sur ma tête. Alors, évidemment, je plaisante. Je ris, même. Je te signale que je dormais, moi, et tranquillement. Dans son lit, on a le droit de dormir tranquille. Bon Dieu, tiens la tête en arrière, si ça continue de saigner !

 

FEMME  La tête en arrière, ça n’arrête pas le sang. Ça vous coule dans la gorge, c’est tout. Si je t’ai frappé en rêvant, je le regrette. Ce n’était pas volontaire. Mais je ne te crois pas. Quand on a un rêve agité, on s’en souvient, tout de même ! Dans mon rêve, je n’ai pas fait un seul geste un peu brusque.

 

HOMME  Tu n’as pas fait un seul geste un peu brusque ? C’est fameux, ça.

 

FEMME  Non, puisque je dansais le slow. Ne sois pas ridicule, à la fin !

 

HOMME  Parce que je suis ridicule ! Ma femme me frappe quand je dors et je suis ridicule ! Attention ! Tu ne vois pas que ça saigne encore ? Tu mets du sang sur le drap !

 

FEMME  Donne-moi d’autres mouchoirs, alors ! Tu vois bien que ça ne s’arrête pas ! Ce que tu peux être attentionné, toi ! Tu m’envoie ton poing sur le nez et après tu me fais une querelle à cause d’un rêve !

 

HOMME  Attention, ma chérie, restons calmes et ne confondons pas tout. Si je t’ai malencontreusement frappée sur le nez, dis-toi bien que c’est uniquement parce que, par réflexe et tout en dormant, j’ai répondu au coup que toi, tu m’as donné tout en rêvant que tu dansais le slow avec ton premier mari. Ça va mieux ? Ça s’arrête ? Tu veux encore des mouchoirs ? Attends, attends, il vaut mieux que tu ne bouges pas. Parce que maintenant, c’est toi qui vas rire.

 

FEMME  Ça m’étonnerait.

 

HOMME  Je ne te l’avais pas dit mais ton premier mari, figure-toi que je l’ai justement rencontré la semaine passée.

 

FEMME  Tu as rencontré Charles ! Où ça ?

 

HOMME  A Mons, dans un café. Curieuse coïncidence, hein ? C’est fameux, ça.

 

FEMME  A Mons ? Qu’est-ce qu’il faisait à Mons ?

 

HOMME  Est-ce que je sais, moi !

 

FEMME  Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

 

HOMME  Tu te rappelles que j’ai été livrer du matériel à Mons, lundi ? Eh bien, après, Bernard et moi, on a été prendre un verre près de la Grand-Place. Et qui est entré dans le café ? Le danseur de tes rêves ! Il dansait si bien que ça ?

 

FEMME  Non, pas spécialement. Il dansait comme tout le monde. Donc, tu as rencontré Charles à Mons ?

 

HOMME  Donc, il dansait mieux que moi.

 

FEMME  Je n’ai pas dit ça. Vous vous êtes parlé ?

 

HOMME  Tu n’as pas dit ça mais tu me reproches toujours ma façon de danser.

 

FEMME  Ce que tu peux être susceptible ! Je ne te reproche pas du tout ta façon de danser. Simplement, l’autre jour, à un moment donné, tu n’étais pas dans le rythme et je te l’ai fait remarquer. C’est tout. Tout de même, tu aurais pu me dire que tu l’avais rencontré. Tiens, je parie que si je n’avais pas fait ce rêve, tu ne m’aurais rien dit. Alors, vous vous êtes parlé ? Qu’est-ce que vous vous êtes raconté ?

 

HOMME  On s’est parlé. Ça t’étonne ?

 

FEMME  Non, pas vraiment. Il a l’air de quoi ? Qu’est-ce qu’il devient ?

 

HOMME  Remarque, on ne s’est pas dit grand-chose. Moi, ton Charles, tu sais...

 

FEMME  Ce n’est pas mon Charles. Il y a longtemps que je ne pense plus à lui.

 

HOMME  Ah bon.

 

FEMME  Mais enfin, tu ne vas pas continuer à me reprocher un rêve, bon sang ! Alors, qu’est-ce que vous vous êtes dit ?

 

HOMME  Oh ! pas grand-chose ! Il m’a dit: Tiens, mais c’est Alain ! Alors ? Ça marche toujours avec la groulette ?

 

FEMME  Avec quoi ?

 

HOMME  Avec la groulette.

 

FEMME  C’est moi, ça ?

 

HOMME  Oui, je crois bien que c’est de toi qu’il parlait.

 

FEMME  C’est quoi, une groulette ?

 

HOMME  Alors là...

 

FEMME  Mais c’est quoi ?

 

HOMME  Je n’en sais rien, je te dis. C’est un mot que je ne connais pas.

 

FEMME  Un mot que tu ne connais pas.

 

HOMME  Eh bien, non.

 

FEMME  Tu es sûr que c’est le mot qu’il a employé ?

 

HOMME  Oui, pourquoi ?

 

FEMME  C’est tout ce qu’il t’a dit ?

 

HOMME  Oui. Ah non, il m’a encore dit: Allez ! et sans rancune, hein, vieux !

 

FEMME  Sans rancune ?

 

HOMME  Sans rancune.

 

FEMME  Eh bien, on aura tout vu ! Et toi, qu’est-ce que tu as dit ?

 

HOMME  Rien.

 

FEMME  Comment ça, rien ?

 

HOMME  Enfin, j’ai dit quelque chose comme : Tiens, bonjour !, quelque chose comme ça. Qu’est-ce que ça peut te faire ce que j’ai dit ?

 

FEMME  Il n’a même pas demandé de mes nouvelles ?

 

HOMME  Non, il n’a même pas demandé de tes nouvelles.

 

FEMME  Ah.

 

HOMME  Il t’intéresse beaucoup, dirait-on, ce monsieur que tu as chassé de ta vie depuis si longtemps !

 

FEMME  Alain, est-ce que tu te vois ? Est-ce que tu vois comment tu réagis ? Sais-tu que tu es franchement comique ? C’est tout de même normal que je te demande si Charles n’a pas demandé de mes nouvelles. Ce n’est pas encore la fin du monde, que je sache. Ni l’apocalypse. Pas la peine d’être jaloux !

 

HOMME  Moi, jaloux ? Alors là, vraiment pas.

 

FEMME  Alain, je ne sais pas ce que tu imagines mais il n’y a absolument rien à imaginer. Absolument rien.

 

HOMME  Je n’imagine rien, Cynthia. Absolument rien.

 

FEMME  D’ailleurs, tu n’aurais pas dû me laisser insulter comme ça ! Me traiter de... De quoi encore ?

 

HOMME  De groulette ?

 

FEMME  De groulette !

 

HOMME  Cynthia, quoi que tu puisses penser, je tiens à rester objectif. Dans sa bouche, ce mot ne ressemblait pas du tout à une insulte.

 

FEMME  Tu aurais dû lui répondre quelque chose ! On traite ta femme de groulette et tu ne bronches pas !

 

HOMME  Puisque je te dis qu’il avait un ton presque amical ! Il a dû dire cette phrase pour dire quelque chose. Il s’est servi du premier mot qui lui passait par la tête.

 

FEMME  Groulette.

 

HOMME  Eh bien, oui, groulette, pourquoi pas groulette ? Moi, en tout cas, j’ai trouvé ça insignifiant.

 

FEMME  Oui, bien sûr, insignifiant. Tu n’as pas même regardé dans le dictionnaire ?

 

HOMME  Dans le dictionnaire ? Quoi ça, dans le dictionnaire ?

 

FEMME  Quoi ça, on se le demande ! Va chercher le dictionnaire et regarde ce que c’est qu’une groulette. Tu me feras un immense plaisir.

 

HOMME  Maintenant ? En pleine nuit ?

 

FEMME  Maintenant. Le dictionnaire.

 

HOMME  Ça ne saigne plus ?

 

FEMME  Non, je crois que c’est fini. Le dictionnaire.

 

HOMME  Le dictionnaire, dit-elle. C’est fameux, ça. (Il va chercher un dictionnaire, le feuillette, s’arrête à une page, cherche le mot.) Y a pas. Pas de groulette au bataillon.

 

FEMME  Comment ça, pas de groulette ? Regarde bien !

 

HOMME  Regarde-toi même, si tu veux. Pas de groulette. Grouiller, grouillot, group, groupage, groupe. Pas de groulette. Group, g-r-o-u-p, tiens, c’est un mot que je ne connais pas. Sac d’espèces monnayées qu’on expédie cachetés d’un lieu à un autre. Group.

 

FEMME  Alain, tu aurais dû répondre quelque chose. Ne pas le laisser parler ainsi sans réagir. Mais là, évidemment, entre hommes ! Je vous vois bien, tous les deux !

 

HOMME  Cynthia, tu t’emballes et tu as tort.

 

FEMME  Tu me déçois, Alain, tu me déçois vraiment. De sa part à lui, ça ne m’étonne pas. Pas du tout, même. Mais toi, je te croyais différent.

 

HOMME  Cynthia, tu sais comme moi que le moins qu’on puisse dire c’est que je n’ai jamais eu de relation amicale avec ton premier mari. Je refuse donc que tu puisses imaginer la moindre complicité entre lui et moi.

 

FEMME  N’empêche qu’il t’a demandé si tu supportais toujours la groulette et je te vois d’ici rigoler de ton air bête.

 

HOMME  On se demande qui, ici, est franchement comique, Cynthia !

 

FEMME  De toute façon, je n’apprécie pas du tout que tu ne m’aies rien dit en rentrant. Pas du tout du tout. C’est ça, la franchise entre nous ? Il avait l’air de quoi, Charles ? J’ai tout de même le droit de savoir, moi.

 

HOMME  Mais enfin, cette rencontre n’avait rien d’important, que je sache !

 

FEMME  Que tu saches.

 

HOMME  Évidemment, je ne pouvais pas savoir que tu allais tendrement le retrouver en rêve !

 

FEMME  Alain, ne recommence pas.

 

HOMME  D’ailleurs, puisque tu veux tout savoir, il n’était pas seul. Il était avec Magali.

 

FEMME  Avec Magali !

 

HOMME  Bras dessus, bras dessus.

 

FEMME  Bras dessus, bras dessous ? Comment ça, bras dessus, bras dessous ?

 

HOMME  Je peux t’assurer qu’ils avaient l’air de filer le parfait amour.

 

FEMME  Charles avec Magali !

 

HOMME  Charles avec Magali. Magali avec Charles.

 

FEMME  Ah.

 

HOMME  Oui.

 

FEMME  Ce n’est pas croyable !

 

HOMME  Eh bien quoi ? Il fait ce qu’il veut de sa vie, tout de même. Tu veux peut-être qu’il vienne te demander la permission ? Puis-je te signaler que depuis trois ans, c’est de moi que tu es l’épouse légitime ? Pour le meilleur et pour le pire ?

 

FEMME  Avec Magali ! Ah non ! N’importe laquelle mais pas celle-là !

 

HOMME  Pourrais-je savoir, moi qui suis donc ton époux légitime depuis trois ans pour le meilleur et pour le pire, ce qui te déplaît tant dans la liaison de Magali et de ton premier mari ? De ton premier mari sorti de ta vie depuis si longtemps ? Sauf quand il revient dans tes rêves pour danser Love me tender ? Remarque que je te demande cela sans animosité. Et presque sans m’énerver.

 

FEMME  Mais enfin cette Magali, elle lui a couru derrière tout le temps que j’étais mariée avec lui ! Tu le sais bien, tout de même ! Tu sais bien que j’ai toujours eu cette bonne femme en horreur !

 

HOMME  Qu’est-ce que ça peut te faire aujourd’hui ?

 

FEMME  Qu’est-ce que ça peut me faire ? Tu n’as donc pas un minimum de sensibilité ? Alain, qu’est-ce qui se passe ? Alain, je ne t’ai jamais vu comme ça.

 

HOMME  C’est moi qui ne t’ai jamais vu comme ça, Cynthia. Ne prends pas le mors aux dents, Cynthia. J’essaie simplement de comprendre ce que ton premier mari vient brusquement refaire dans ta vie. Ça me concerne aussi, figure-toi.

 

FEMME  Puisque je te dis qu’il ne vient rien refaire dans ma vie ! C’est clair, c’est l’évidence, tout de même ! Tu sais tout de même bien qu’avec lui j’en ai vu de toutes les couleurs ! Qu’il suffit que je repense à ma vie avec lui pour le détester !

 

HOMME  Il faudrait, ma chérie, te mettre d’accord avec toi-même. Détester quelqu’un et danser avec lui des slows langoureux, ce n’est pas exactement pareil. C’est ça qui est clair, c’est ça qui est l’évidence.

 

FEMME  Alain, ne recommence pas, tu deviens parfaitement ridicule. Maintenant il ne trouve rien de mieux que de filer le parfait amour avec Magali ! Avec cette oie qui le regardait d’un air vorace pendant toutes les années où j’ai été mariée avec lui ! Il savait parfaitement qu’il te rencontrerait à Mons ! Il a fait exprès de venir se montrer avec Magali ! Pour que je sache !

 

HOMME  Allons, bon.

 

FEMME  Je suis persuadée qu’il l’a fait pour se venger !

 

HOMME  Ma pauvre chérie.

 

FEMME  Je ne suis pas ta pauvre chérie.

 

HOMME  Un peu de bon sens, tout de même.

 

FEMME  Encore moins ta groulette.

 

HOMME  Comment veux-tu qu’il ait pu savoir que je serais à Mons, et précisément dans ce café-là ?

 

FEMME  Oh ça ! Charles, il est capable de tout !

 

HOMME  Est-ce que tu vois jusqu’où tu pousses le bouchon ? Arrête de délirer, je t’en prie. Un minimum de logique !

 

FEMME  Tu l’as fait exprès, Alain !

 

HOMME  Qu’est-ce que j’ai fait exprès ?

 

FEMME  De me raconter ça. Maintenant. C’était pour te venger de mon rêve. Tu crois que je ne vois pas ton petit jeu ?

 

HOMME  Ça y est, nous revoilà en plein délire.

 

FEMME  Pas du tout. Un minimum de logique, dis-tu. Charles ne s’est jamais intéressé à Magali. Jamais. Tu veux savoir ce qu’il me disait d’elle ?

 

HOMME  Non, figure-toi, je ne veux pas le savoir.

 

FEMME  Il me disait : cette femme-là, c’est de la nuisance sur pattes. Voilà ce qu’il me disait.

 

HOMME  Il a pu changer d’avis, tu ne penses pas ?

 

FEMME  Non, je ne pense pas.

 

HOMME  A les voir, pourtant...

 

FEMME  Je suis sûre que tu ne les as pas vus.

 

HOMME  Tu peux demander à Bernard. Lui aussi, il les a vus.

 

FEMME  Oh ! Bernard !

 

HOMME  Quoi, oh ! Bernard ?

 

FEMME  C’est facile, il dira ce que tu lui diras de dire.

 

HOMME  Eh bien, téléphone-lui. Comme ça, je ne lui aurai certainement rien dit.

 

FEMME  Alain, ce ne serait pas la première chose que tu inventes.

 

HOMME  C’est fameux, ça.

 

FEMME  Et l’histoire de la lettre que tu devais poster pour moi et que j’ai retrouvée dans ta poche ? Et toute l’histoire que tu m’as racontée ?

 

HOMME  Ce jour-là, tu le sais bien, j’étais très en colère. D’ailleurs, j’avais oublié de la poster, ta lettre. C’est tout.

 

FEMME  Comme par hasard. C’est pour cela que tu l’avais ouverte ?

 

HOMME  On ne va pas recommencer cette vieille discussion. Je refuse. On s’est expliqué mille fois là-dessus et les torts n’étaient pas que de mon côté.

 

FEMME  Très bien, je te prends au mot, je téléphone à Bernard. (Elle prend le téléphone.)

 

HOMME  Non, arrête ! Tu ne vas tout de même pas le réveiller en pleine nuit ! J’aurais l’air de quoi, moi ? Tu ne trouves pas que tout ça devient absurde ?

 

FEMME  Tiens, tiens. Mais c’est toi qui viens de me dire de lui téléphoner.

 

HOMME  J’ai dit ça comme ça. Je n’aurais jamais cru que tu voudrais le faire à l’instant. Qu’est-ce qu’il irait penser ? Et sa femme ? Tout de même, Cynthia ! Il est trois heures du matin ! Ah ! c’est malin, toute cette histoire !

 

FEMME  Donc, l’histoire de Charles et de Magali, tu l’as inventée.

 

HOMME  Très bien, traite-moi de menteur.

 

FEMME  Tout ça te ressemble trop.

 

HOMME  Je les ai vus tous les deux, comme je te vois ! Tu veux que je te donne des détails ? Tu veux que je te décrive comment elle se collait à lui ?

 

FEMME  Ah non ! Tout cela est d’un vulgaire !

 

HOMME  Comment ils s’embrassaient ?

 

FEMME  Lui et Magali ! Impossible !

 

HOMME  Comment il avait la main sur sa cuisse ?

 

FEMME  Impossible ! Tu mens !

 

HOMME  Mais voyons.

 

FEMME  Tu as trop de plaisir à me raconter cette soi-disant rencontre, pas vrai ? Tu exagères, Alain, tu ne trouves pas ?

 

HOMME  Qui exagère, ici ? Qui ne veut pas croire ce qu’on lui raconte ? Qui traite l’autre de menteur ? Qui a provoqué cette discussion ridicule ? Ce n’est pas moi, Cynthia, qui ai rêvé que je dansais avec ton premier mari !

 

FEMME  Dommage, tiens. Je vous verrais bien dans les bras l’un de l’autre.

 

HOMME  C’est malin !

 

FEMME  Là, le rythme serait parfait.

 

HOMME  Ah ! ça suffit !

 

FEMME  Mon pauvre idiot.

 

HOMME  Voilà les adjectifs choisis, par-dessus le marché. Tu vois où on en est ? Est-ce qu’il faut continuer toute la nuit ? J’en ai marre, moi. Tout ça ne mène à rien. Laisse-moi tranquille et couchons-nous. Tu pourras rêver à qui tu veux !

 

FEMME  C’est du nouveau.

 

HOMME  Tu refuses de croire ce que je te raconte? Très bien. On en reste là. Ne perdons pas notre temps.

 

FEMME  Mon pauvre chéri.

 

HOMME  Je ne suis pas ton pauvre chéri.

 

FEMME  Tu es tellement idiot que tu en deviens touchant.

 

HOMME  Touchant ou pas, je vais me recoucher.

 

FEMME  Magali ou une autre, tu sais, au fond, ça m’est parfaitement égal. Au premier moment, c’est vrai, je me suis énervée. Mais ça ne veut rien dire.

 

HOMME  Ah bon ! C’est fameux, ça. Voilà du nouveau, comme tu dis.

 

FEMME  C’est simplement pour te dire que tu perds ton temps à inventer des trucs pour me faire marcher.

 

HOMME  Je n’invente rien. Ne sois pas stupide à la fin.

 

FEMME  De toute façon, ça m’est égal.

 

HOMME  C’est sûr.

 

FEMME  Attends encore un moment, veux-tu ?

 

Elle va choisir un disque et le fait jouer. On entend Elvis Presley qui chante Love me tender. Elle revient vers l’homme et l’attire à elle pour danser.

 

HOMME  Maintenant ? Sur cette musique-là, en plus? Ah non, Cynthia, c’est ridicule.

 

FEMME  Justement, Alain. Sur cette musique-là.

 

HOMME  Et voilà les femmes !

 

Ils dansent.

 

                        Paul Emond, Grincements et autres bruits, Lansman éditeur

 

 

 

 

 

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Pierrot, rêveur équitable du Québec 25/02/2013 16:54

Ici Pierrot, rêveur équitable du Québec...

Bravo pour ce magnifique blogue sur "LE SLOW"
dont on se souviendra toute notre vie:)))

Dans le cadre de mon vagabondage poétique
blogues-musée pertinents mais aléatoires
pour mon oeuvre pertinente mais aléatoire,

permettez-moi de vous offrir
une de mes chansons

LA PLUS BEAU SLOW D'MA VIE

couplet 1
le plus beau slow d'ma vie
j'l'ai vécu à minuit
dehors

le 24 de juin
2007 dans le noir
c't'encore plus fort

dans les marches d'escalier
je grattais ma guitare
hagard

juste en arrière de moé
l'orchestre s'est mis à jouer
à mort

collé su l'bord dehors
oh le vieux plain
collé, collé, collé, collé
d'Elvis Presley

couplet 2
sur une galerie lointaine
tu traînais s'un sofa
blafard

on aurait dit une reine
qui s'avançait vers moé
dans le brouillard

sur mon manche de guitare
quand j'ai vu tes longs doigts
en r'tard

je devins le piano
de tes mains sur mon dos
nénuphar

collé su l'bar dehors
oh le vieux plain
collé, collé, collé collé,
d'Elvis Presley

couplet 3
quand je lis dans la bible
le cantique des cantique
s'a route

j'peux pas faire autrement
que d'entendre notre musique
sous la grand voûte

je suis sûr que l'bon dieu
quand y a vu c'te fille-là
lui, le roi des rois

pour la seule fois d'sa vie
y a baisé s'un sofa
dans l'bois

pis c'est l'diable, pu de corps
braillant dans l'noir
dehors, dehors, dehors, dehors,
qui a fermé l'bar

JAMAIS, J'N'OUBLIERAI,
C'T ENUIT-LÀ

Pierrot
vagabond céleste

www.enracontantpierrot.blogspot.com
www.reveursequitables.com

www.demers.qc.ca
chansons de pierrot
paroles et musique

sur google,
Simon Gauthier, conteur, video,vagabond céleste

sur google,
Gérard Cadieux
critique négative répétée

merci
Pierrot, rêveur équitable du Québec:)))

nicolas marchal 20/11/2011 21:40

... J'ai toujours trouvé géniale ta manière d'amener les rêves dans tes textes, et les liens qu'ils tissent avec le reste...

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  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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