Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 18:12

 

 (Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

 

La femme regarde la télévision et ne s'en détourne pas un instant, sauf vers la fin. L’homme est un peu plus loin dans la pièce.

 

HOMME  Nouvelle passion. Un titre grandiose. Nouvelle passion. Un jour, je te dirai ce que j’en pense, de tes feuilletons. Un feuilleton finit et l’autre commence. Tu t’avilis avec tes feuilletons. Toute la soirée. Tu te ridiculises avec tes feuilletons. Toute la soirée. Et toute l’avant-soirée aussi. Je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore ! Voilà tout ce que raconte Nouvelle passion. Avilissant, je dis. Ridicule, je dis. Et je sais ce que je dis.

 

FEMME  Je sais bien que tu sais ce que tu dis. Tu es un homme qui réfléchit. Maintenant, tais-toi, chéri.

 

HOMME   Je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore !

 

FEMME   Bien sûr que je t’aime encore, chéri.

 

HOMME  Si au moins elle s’entendait. Si au moins elle se rendait compte. Si au moins elle acceptait de se regarder en face. De s’observer dans le détail. Ridicule et avilissant. Avilissant et ridicule.

 

FEMME   Cette histoire n’est pas ridicule. Cette histoire est passionnante.

 

HOMME  Cette histoire est passionnante, dit-elle. A-t-elle seulement remarqué que le ton qu’elle emploie est celui d’une héroïne de feuilleton ? A-t-elle seulement remarqué que toute sa conversation est celle d’une héroïne de feuilleton ? Tu parles comme une héroïne de feuilleton. Tu t’habilles comme une héroïne de feuilleton. Tu bouffes comme une héroïne de feuilleton. Tu ronfles au lit comme une héroïne de feuilleton. Tu pètes comme une héroïne de feuilleton. Tu ne t’en rends même pas compte. Même en vacances, ce sont les mêmes feuilletons. Je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore ! Même en vacances, ça ne varie pas. Même en vacances, nouvelle passion. Même en Italie. Surtout en Italie.

 

FEMME   C’était bien, l’Italie.

 

HOMME   C’était bien l’Italie, dit-elle.

 

FEMME  Cette fois, c’est sûr, il va l’épouser. Je le savais.

 

HOMME  Bien sûr qu’il va l’épouser.

 

FEMME   Ah, tu le crois aussi.

 

HOMME  Ridicule et avilissant. Plus on épouse, plus c’est ridicule et avilissant. Et on n’arrête pas d’épouser. Des épousailles en veux-tu, en voilà. Des épousailles à tour de bras. Des épousailles à pleines brassées. Des épousailles à tire-larigot. Un feuilleton, c’est très exactement une chiée d’épousailles. Une chiée d’épousailles, tu m’entends à la fin ?

 

FEMME   Oui, mais tais-toi, chéri.

 

HOMME  Elle ne m’entend pas. Elle ne veut pas m’entendre. Quand elle regarde un feuilleton, elle ne veut pas m’entendre. Et que fait-elle d’autre que regarder des feuilletons ? Je te le demande : que fais-tu d’autre ? Tu ne réponds pas. Tu ne m’entends pas. Très bien, ne réponds pas, ne m’entends pas. Tu es trop préoccupée de savoir s’il va l’épouser, n’est-ce pas ? La grande question. La seule question. La question des épousailles. Tu veux que je te dise ce que j’en pense des épousailles, moi ? De nos épousailles ? Tu as vu ma gueule après toutes ces années d’épousailles ? Et la tienne ? Mais les épousailles dans les feuilletons, c’est sacré. Des épousailles plein l’assiette, dans les feuilletons. Des épousailles à s’en mettre jusque-là. A s’empiffrer jusqu’au gosier. On les dégueule et on se précipite pour en remanger. Bon, j’ai faim, moi.

 

FEMME  Il y a une pizza dans le frigo. Passe-la au micro-ondes, chéri. Il va l’épouser mais ça prendra du temps.

 

HOMME  Ça prendra du temps. Pendant ce temps, je boufferai une pizza passée au micro-ondes. Un mariage, ça ne se prépare pas, bien sûr, au micro-ondes. Un mariage, ça se mitonne. Un mariage de feuilleton, j’entends. D’abord, on l’annonce, le mariage. Puis on le recule. Puis on le contrarie. Suspense en long, en large et en couleur. Du feuilleton dans toute sa splendeur. Du pur et du dur. Du vrai de vrai. Du béton. Comme elle les aime. Mais qu’est-ce que j’espère, bon Dieu ? Une pizza. Encore une fois une pizza. Feuilleton, pizza, feuilleton. Pizza en sandwich entre feuilleton d’avant-soirée et feuilleton de la soirée. Pourquoi je ne te dis pas : non, je ne veux pas de pizza ? Pourquoi je ne le dis pas, hein ? A cause de ma gueule ? De ce que ma gueule est devenue ? C’est italien, la pizza. Les Italiens, je ne les aime pas. Des margouleurs, les Italiens. Des margouleurs, c’est bien connu. C’est bien connu mais on ne le dira jamais assez.

 

FEMME  Qu’est-ce qu’il est beau, ce Tonio ! Qu’est-ce qu’il est beau !

 

HOMME   Tonio ? Quel Tonio ?

 

FEMME  Mais celui que Julie va épouser. Tu ne comprends donc rien ? Ce n’est portant pas si compliqué. Pas de pizza pour moi, je n’ai pas faim.

 

HOMME   Parce qu’il s’appelle Tonio. Évidemment. Julie va épouser Tonio et moi, je mange de la pizza. Une pizza que je dois préparer moi-même. Parce que madame, elle ne mange pas de pizza. Madame n’a pas faim. Comme par hasard. Moi, j’ai faim mais madame n’a pas faim. Le feuilleton la nourrit. Les épousailles de Tonio la nourrissent. Nouvelle passion. Des margouleurs, les Italiens. L’an passé, ces vacances en Italie. Plus jamais. L’Italie, c’est l’enfer. Des margouleurs. L’enfer, je dis. Des margouleurs et le reste. Le reste, c’est pire encore. Je sais ce que je dis.

 

FEMME  Sois gentil, fais un peu moins de bruit.

 

HOMME   La chaleur, rien que la chaleur.

 

FEMME  Il est beau. Tu l’as vu ? Tu l’as vu, chéri ?

 

HOMME   Une chaleur d’enfer, l’Italie.

 

FEMME  L’Italie, c’était formidable. J’ai adoré.

 

HOMME  Évidemment. Le pire coup de soleil de ma vie. J’en ai encore des cicatrices. Ma peau ne brunit pas, je sais. Elle ne brunit pas, elle rougit. Toi, ta peau brunit mais moi, ma peau rougit. Et est-ce qu’ils ne conduisent pas comme des fous, les Italiens ?

 

FEMME  Je suis sûre que tu as raison, chéri.

 

HOMME  Comme des fous dangereux. Et ça crie, ça crie, les Italiens. Ça crie toute la journée. Ils se lèvent en criant, ils se couchent en criant. Même quand il dorment, ils crient. Des vacances deux fois plus chères que ce qu’on avait prévu. Tu te rappelles, tout de même ?

 

FEMME  Elle l’aime, elle l’aime. Il le sait. Il l’a deviné.

 

HOMME  Tonio ! Moi, évidemment, avec ma gueule, c’est autre chose. Elle aime Tonio. Bien sûr qu’elle aime Tonio. Elles aiment toutes Tonio. Elles en sont toutes folles. Toutes en chaleur dès que Tonio pointe le bout du nez. Ridicule. Et avilissant. Tous ces feuilletons pleins de Tonio. L’Italie bourrée de beaux Tonios. Bourrée à en péter. Bourrée à en péter de beaux Tonios prêts à les baiser comme des mulets. Plus jamais de vacances en Italie. Plus jamais, tu m’entends ?

 

FEMME  Que dis-tu ?

 

HOMME  Je n’ai plus faim.

 

FEMME  Tu es malade, chéri ? Ne me dis pas que tu es malade.

 

HOMME  Je ne dis pas que je suis malade. Je dis que je n’ai plus faim. C’est comme ça. C’est la vie. On a faim, puis, on n’a plus faim. C’est la vie, tu m’entends ? Et la vie, c’est la vie. Est-ce que moi, j’ai demandé à avoir cette gueule-là ? Une vraie gueule d’assassin, tu peux me croire. Une gueule qui ne plaît pas. Tandis que la gueule du beau Tonio, celle-là, elle plaît. Elle plaît toujours. Et surtout aux dames en vacances, pas vrai ?

 

FEMME  Toujours ta philosophie ?

 

HOMME  Est-ce que tu sais seulement  ce que c’est que la vie, toi ? Tu ne le sais pas. Tu ne peux pas le savoir. Les feuilletons, ce n’est pas la vie. Les feuilletons, c’est de la merde en concentré. La vie aussi, c’est de la merde en concentré. Mais les feuilletons, ce n’est pas la vie. Les feuilletons, c’est je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore. C’est ça, les feuilletons. Rien d’autre. Alors ça y est, il l’a épousé ?

 

FEMME  Pas encore, pas encore, chéri. Il doit d’abord se débarrasser d’Amélie. Amélie lui colle aux fesses.

 

HOMME  Ridicule et avilissant. Moi, je dois manger une pizza et Tonio a une Amélie qui lui colle aux fesses. Pendant que je mange ma pizza, il s’en débarrassera. C’est sûr. Il ne va tout de même pas rester en rade à cause d’une Amélie qui lui colle aux fesses. Il n’attendra peut-être même pas que j’aie fini ma pizza.

 

FEMME  Le problème, c’est qu’elle doit hériter de la fortune des Ostrovski. Tu te souviens des Ostrovski ?

 

HOMME  Pas le moins du monde. Qui c’est, les Ostrovski ? Jamais été présenté. C’est la totale, ce soir. Rien à en cirer, des Ostrovski.

 

FEMME  Mais si, une vieille noblesse russo-polonaise, très fortunée.

 

HOMME  Des Russo-Polonais, maintenant.

 

FEMME Amélie était chez eux, hier. Dans leur château. Depuis quelque temps, elle est presque devenue leur fille adoptive. Tu t’en souviens maintenant ? Hier, Madame Ostrovski portait une merveilleuse robe verte. Très décolletée.

 

HOMME  Très décolletée. Bien sûr. Pour le beau Tonio. Les Ostrovski. Je n’aime pas les Russes. Et je n’aime pas les Polonais non plus. Avant, ça allait encore. Avant, on ne les voyait pas trop souvent. Juste un peu, parfois, aux actualités. Mais maintenant, ça déferle. Déferlement des Russes et des Polonais. En attendant les Chinois. Tous des margouleurs, les Russes et les Polonais. Comme les Italiens. Des margouleurs, tu m’entends ? C’était dans le journal d’hier. Un article comme ça. Un article géant. Tu as lu ?

 

FEMME  Quoi, chéri ?

 

HOMME  Connexion des maffias italienne et russe. Tu aurais dû lire ça. A Anvers. C’est chez nous, ça, Anvers. C’est chez les Flamands mais, tout de même, c’est chez nous. Connexion à Anvers des maffias italienne et russe. La connexion dans toute sa splendeur.

 

FEMME  Pauvre Tonio, mais quelle colle, cette Amélie ! Quel crampon !

 

HOMME  Tu ne veux donc pas comprendre ! Ça se passe chez nous ! On n’est plus chez soi, ah ça non !

 

FEMME  Tu as vu ? Tu as vu ?

 

HOMME  Je sais, je sais, Amélie colle aux fesses de Tonio. Mais en attendant, elle va hériter du pognon des Russo-Polonais. C’est bien ça ?

 

FEMME  Oui, oui, oui, c’est bien ça. Comment l’as-tu compris ?

 

HOMME  Moi, pendant ce temps-là, tu as vu quelle gueule j’attrape ? Et alors, pourquoi pas ? Une gueule d’assassin, c’est une gueule aussi, non ? Accusé, pourquoi l’avez-vous assassinée ? A cause du monde, Monsieur le juge. A cause de ce que le monde devient. Ce n’est pas une réponse, ça ? Amélie hérite du pognon des Russes. Amélie colle aux fesses du beau Tonio. Et moi, dans cette vie, j’attrape une gueule d’assassin. Nouvelle passion. Avilissant et ridicule. Le beau Tonio qui baise comme un mulet. Et l’Italie, ça t’a plu. Comme par hasard. Si ma pauvre mère était encore là ! Tu m’entends ? Si ma pauvre mère était encore là !

 

FEMME  Ah non ! Ne me parle pas de ta mère, chéri ! Tu sais bien que ça me donne la migraine. Tout ce que tu veux mais pas ta mère. Ce n’est tout de même pas compliqué. Tout de même, pour être culottée, elle est culottée, cette Amélie. Regarde-la. Un crampon, c’est dit, il n’y a pas d’autre mot. Ah bon, les publicités, maintenant. Tiens, une nouvelle pizza.

 

HOMME  Une nouvelle pizza. Incroyable. Nouvelle passion et nouvelle pizza. Et on s’étonnerait de ma gueule d’assassin ?

 

FEMME  Double fromage et champignons. Tu as vu ?

 

HOMME  Les champignons, ce n’est jamais bon.

 

FEMME  Vraiment amusante, cette publicité. Regarde. Mais regarde donc ! Demain, j’en achète. D’accord ? D’accord ? Tu ne dis plus rien, chéri ? Que se passe-t-il ? Tu ne l’as pas trouvée amusante, cette publicité ? (Elle se retourne vers lui.) Mais quelle tête tu fais ! Ah, je sais. Je sais ce que tu as. Je te connais comme ma poche. Tu n’aime pas que je te parle de ta mère sur ce ton, c’est ça ? C’est ça ? Je suis franche, moi, tu le sais bien. La franchise, c’est ma grande qualité. Pourquoi tu ne dis plus rien ?

 

HOMME   J’essayais de comprendre.

 

FEMME  De comprendre quoi ? Pourquoi je parle de ta mère sur ce ton ? Après ce qu’elle nous a fait avant de mourir ? Donner la maison de Fleurus à ton imbécile de frère ! Nous laisser celle-ci, qui tombe en ruine ! Tu as oublié ? Eh bien, si tu es amnésique, garde ton amnésie pour toi. Et laisse-moi regarder mon feuilleton, tu veux bien ?

 

HOMME  Voilà bien les femmes. Ta réaction à l’égard de ma mère, je l’ai parfaitement comprise, figure-toi ! Elle est suffisamment claire pour être comprise, figure-toi ! Non, ce que j’essayais de comprendre, c’était la subtilité du feuilleton, figure-toi ! Amélie colle aux fesses de Tonio mais elle va hériter du pognon des Russo-Polonais. C’est bien de cela qu’il s’agit ?

 

FEMME  C’est très exactement de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas si compliqué !

 

HOMME  Eh non, ce n’est pas si compliqué.

 

FEMME  Tu vois bien. Dès que tu ne parles plus de ta mère, tout devient simple, chéri.

 

HOMME  C’est donc sûr qu’Amélie va hériter ?

 

FEMME  Le testament des époux Ostrovski est formel. Et il a été déposé chez le notaire. En présence d’Amélie. Nouvelle passion, c’est vraiment passionnant. Ceux qui ont fait ce feuilleton, ils connaissent la vie. D’ailleurs, c’est Amélie qui a demandé à être présente chez le notaire. Si ta mère avait fait tout ça devant notaire, ça se serait passé autrement. Parce que nous aussi, nous aurions, demandé à être présents chez le notaire. Prépare-toi cette pizza, demain elle ne sera plus bonne. D’ailleurs, demain, j’achète les nouvelles au double fromage et champignons.

 

HOMME  Je n’ai pas très faim.

 

FEMME  Passe-la au micro-ondes et mange-la, je te dis.

 

HOMME  Ma mère se méfiait des notaires. Un notaire, c’est véreux, un notaire, c’est juif, disait-elle toujours.

 

FEMME  Pas ta mère, pas ta mère, chéri ! J’ai trop peur de la migraine !

 

HOMME  Et si j’avais envie de parler de ma mère, moi ? C’est mon droit, non ?

 

FEMME  Non ! Migraine !

 

HOMME  Bon, d’accord, j’en parlerai mais pas trop fort, pour moi seul. Je le sais bien que ma mère, tu ne l’aimais pas. Ma mère et toi, chien et chat. Du matin au soir, des disputes. Du soir au matin, rebelote. Même en dormant, vous vous disputiez. L’enfer.

 

FEMME, se tournant vers lui  Migraine ! migraine !

 

HOMME  Je hais l’enfer. Ma gueule aussi, je la hais. On a la gueule qu’on peut mais ma gueule, je la hais.

 

FEMME, reportant ses yeux sur la télévision  Encore heureux que les feuilletons me fassent oublier la migraine. Ça y est, ça vient de reprendre. Quoi ! La garce d’Amélie ! Ça s’appelle du chantage, ma petite. En quelle langue faut-il te le dire ? En italien ?

 

HOMME  En italien, dit-elle. Elle ose dire : en italien ! Moi, je n’aime pas ce qui est italien. Moi, le beau Tonio, je ne l’aime pas.

 

FEMME  Tu n’aime pas Tonio ?

 

HOMME  Je m’en méfie.

 

FEMME  Tu n’aimes pas Tonio, dis-tu ? Tu te méfies de Tonio, dis-tu ? (Se retournant brusquement vers lui.) Mais enfin, pourquoi te méfies-tu de Tonio ? Tu es fou ou quoi ? Tu n’es pas malade, au moins ? D’ailleurs, ça ne me plaît pas, que n’aies pas faim. Prépare-toi cette pizza, je te dis. Demain elle ne sera plus bonne, je te dis. (Elle regarde à nouveau la télévision.) Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as vu ce qui s’est passé ? Pourquoi est-ce que Tonio vient de gifler Julie ? C’est incroyable ça ! Ce n’est pas possible ! Regarde comment il la traite ! Il devient fou ? Tu as compris ce qui s’est passé ? Il s’est passé quelque chose d’important, juste quand je ne regardais pas. Ah ! c’est bien ma chance ! Le moins qu’on puisse dire, c’est que le mariage, ce n’est pas pour aujourd’hui. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais c’était vraiment important. Pourquoi est-ce que tu me distrais toujours ? Eh bien ça alors ! Non mais tu as vu ? Regarde ! Regarde ! Incroyable. Eh bien, tu avais raison. Pas de doute, tu avais raison. Qui l’aurait cru ? Non, mais regarde-le ! Quel salaud ! Oui, oui, tu avais raison ! Il faut absolument se méfier de Tonio !

 

HOMME  J’ai toujours raison. Toi aussi, tu devrais te méfier.

 

FEMME  Ah, ça oui ! Parce que, tu vas voir, demain, il épouse Amélie. Elle lui colle aux fesses mais il l’épouse.

 

HOMME  Il va la baiser comme un mulet, c’est sûr.

 

FEMME  Il veut l’argent des Ostrovski. Le salaud ! Ah ça, je n’aurais jamais cru. Se comporter avec Julie comme un sadique ! Comme un vrai sadique !

 

HOMME  Qu’est-ce que tu attends d’autre d’un Italien ? C’était clair depuis le début, tout de même. Ridicule et avilissant. Tu m’entends ? tu m’entends, garce ?

 

FEMME  Mais regarde, regarde !

 

HOMME  Une chance qu’elle ne m’entende pas. Parce que je lui cracherais tout ce que je pense au visage. Et parce qu’en même temps, je la giflerais. Oui, c’est ça, je la giflerais comme ce mulet de Tonio vient de gifler cette garce d’Amélie. Je la giflerais à toute volée. Tu crois que je n’en suis pas capable ? Tu n’as pas vu la gueule que j’ai attrapée ? Tu l’as vue, ma gueule ? Une gueule d’assassin, non ? A force de vivre avec toi. A force de te regarder en train de regarder tes feuilletons. A force de tes nouvelles passions. A force de tes Italiens. A force de tes beaux Tonios. Voilà ce que je dis quand tu n’entends pas !

 

FEMME  Attends, ça se termine. Eh bien, c’est fini. Je me demande si demain, il lui demandera pardon. C’est possible, après tout. Oui, c’est ça, tu vas voir : il l’a giflée publiquement mais demain, en secret, il lui demandera pardon. Ensuite, il épouse Amélie, il rafle l’argent des Ostrovski, puis il divorce d’Amélie et il épouse Julie. Et le tour est joué. Donc, ce que nous venons de voir, ce n’était qu’un stratagème. Non seulement Tonio est beau mais il est intelligent. Revoilà des publicités. Encore cette nouvelle pizza ! Double fromage ! Champignons ! Vraiment délicieux ! Tu ne trouves pas, chéri ? Moi, j’en ai l’eau à la bouche. (Elle se détourne de la télévision.) Tu vois, tu t’es encore trompé. Il ne faut pas se méfier de Tonio. Tonio, il faut lui faire confiance.

 

HOMME  Et voilà, je me suis encore trompé. Que veux-tu, la vie, c’est la vie. Avec la gueule que j’attrape, pas étonnant que je me trompe.

 

FEMME  Je l’ai dit tout à l’heure, tu as mauvaise mine. Tu dois manger, chéri. Ah la la, les hommes ! Tu dois manger mais tu restes là et tu bougonnes. Ce n’est pas vrai, peut-être ? Pendant que je regarde mon feuilleton, tu passes ton temps à bougonner. Mais quelle tête tu fais ! Ah, je sais. Je sais ce que tu as. Je te connais comme ma poche. C’est parce que, ta pizza, tu attends que je te la prépare. Parce qu’un homme est un homme et qu’un homme n’aime pas devoir préparer sa pizza pendant que sa petite femme chérie regarde la télévision. Ne fais pas cette tête, je te dis. Si ce n’est que ça, maintenant que Nouvelle passion est fini, je vais te la passer moi-même au micro-ondes, ta pizza.

 

                        Paul Emond, Grincements et autres bruits, Lansman éditeur

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Autocitations
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives