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5 juin 2011 7 05 /06 /juin /2011 09:52

 

(Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

L'empereur : Où est le peintre ?

Le grand chambellan : Le voici, Votre Immensité.

Le peintre, qui entre : Votre Immensité…

L'empereur : C'est donc toi, ce peintre qui vit à l'extrême sud de l'empire et dont la renommée est venue jusqu'à moi ? On te dit étonnamment doué.

Le peintre : On a exagéré, Votre Immensité, j'en suis sûr. Les humains adorent exagérer.

L'empereur : Comment trouves-tu mon nouveau palais ?

Le peintre : Il est d'une totale splendeur, Votre Immensité.

L'empereur : C'est, en effet, le plus beau palais que l'on aura jamais bâti en ce monde. Il vient d'être terminé et je viens de faire trancher proprement la tête de l'architecte qui en a conçu les plans.

Le peintre : Votre Immensité n'était pas contente de lui ?

L'empereur : Aurais-je risqué qu'un autre que moi profite de son talent ? Mais je veillerai à ce que ses enfants soient éduqués dans la meilleure école du palais et je les doterai richement. Quant à sa femme… Ah ! sa femme !

Le peintre : Sa femme, Votre Immensité ?

L'empereur : Tu la connais, sans doute ?

Le peintre : Je n'ai pas cet honneur, Votre Immensité.

L'empereur : Voilà qui est étonnant car elle est fort belle et sa réputation aurait dû parvenir jusqu'à toi. Eh bien, sache que je te la destine. Elle a été heureuse avec un architecte, elle le sera avec un peintre. Non, ne proteste pas : je me suis renseigné sur toi, tu n'es pas marié encore. Tu le seras donc avec la femme de l'architecte, cette femme admirable, et désormais tu vivras ici. Car je te charge de représenter mon palais sur le plus beau tableau qui sera jamais réalisé en ce monde.

Le peintre : Votre Immensité…

L'empereur : Eh bien quoi ? Tu crains que je te fasse trancher proprement la tête à toi aussi quand ton tableau sera terminé ? Tu n'as pas tort de le craindre. Mais s'il te vient une descendance, je veillerai à ce qu'elle soit éduquée dans la meilleure école du palais et je la doterai richement. Quant à ta chère femme, si belle, si réputée…Ah ! ta femme !

Le peintre : Ma femme, Votre Immensité ?

L'empereur : Je la marierai au poète que j'ai convoqué. Où est le poète ?

Le grand chambellan : Je l'ai fait mander. Le voici, Votre Immensité.

Le poète, qui entre : Votre Immensité…

L'empereur : C'est donc toi, ce poète qui vit à l'ouest de l'empire et dont la renommée est venue jusqu'à moi ? On te dit étonnamment doué.

Le poète : On a exagéré, Votre Immensité, j'en suis sûr. Les humains adorent exagérer.

L'empereur : Je te charge, dans le plus beau poème qu'on aura jamais écrit en ce monde, d'évoquer le tableau que ce peintre réalisera. Mais dis-moi : tu connais, j'en suis sûr, la femme de l'architecte qui a réalisé ce palais ?

Le poète : Non, Votre Immensité, je n'ai pas cet honneur.

L'empereur : Incroyable ! Elle qui est d'un tel mérite ! d'une telle splendeur ! Tu n'as vraiment jamais ouï quoi que ce soit de son existence si gracieuse?

Le poète : Je dois bien avouer que non, Votre Immensité.

L'empereur : Dans ce cas, il faut y remédier et je veux qu'un jour tu la connaisses de près. Mais le musicien ? Où est le musicien ?

Le grand chambellan : Je l'ai fait mander. Le voici, Votre Immensité.

Le musicien, qui entre : Votre Immensité…

L'empereur : C'est donc toi, ce musicien qui vit à l'extrême septentrion de l'empire et dont la renommée est venue jusqu'à moi ? On te dit étonnamment doué.

Le musicien : On a exagéré, Votre Immensité, j'en suis sûr. Les humains adorent exagérer.

L'empereur : Je te charge, par la plus belle musique qu'on aura jamais composée en ce monde, de faire écho au poème qu'écrira le poète que voici. Mais réponds à ma question : la femme de l'architecte qui a réalisé ce palais, tu as certainement entendu parler de sa grâce et de son élégance ?

Le musicien : Non, Votre Immensité, je n'ai pas cet honneur.

L'empereur : Stupéfiant ! Inconcevable ! Tu ne connais donc pas cette émule de Cléopâtre, cette pure Joconde, cette suprême Aphrodite ?

Le musicien : Hélas non, Votre Immensité.

L'empereur : Eh bien, mon pauvre ami, heureusement que cette erreur sera réparée et que tu la connaîtras intimement, toi aussi. Et le mime ? Où est le mime ?

Le grand chambellan : Je l'ai fait mander. Le voici, Votre Immensité.

Le mime entre et salue cérémonieusement l'empereur.

L'empereur : C'est donc toi, ce mime qui vit tout à l'est de l'empire et dont la renommée est venue jusqu'à moi ? On te dit étonnamment doué.

Le mime exécute des mimiques signifiant à l'évidence que l'on a exagéré, que les gens exagèrent toujours.

L'empereur : Je te charge de mimer par le plus beau mime jamais exécuté en ce monde la musique que ce musicien composera. Mais dis-moi : je suis persuadé que tu connais l'exquise réputation de la femme de l'architecte qui a réalisé ce palais ? (Le mime exécute des mimiques signifiant à l'évidence que non, il n'a pas cet honneur) Quoi ! Toi non plus, tu ne la connais pas ! Eh bien, on aura tout vu et on aura tout entendu ! (Il se lance à son tour dans une gestuelle des plus expressives indiquant combien la femme de l'architecte répond à tous les canons de la beauté) Mais sois sans crainte, cette essence incarnée de l'harmonie féminine, je te la destine, à toi aussi. Et le jeune architecte ? Où est le jeune architecte ?

Le grand chambellan : Je l'ai fait mander. Le voici, Votre Immensité.

Le jeune architecte, qui entre les yeux bandés : Votre Immensité !

L'empereur : C'est donc toi, ce jeune architecte qui vit au centre de l'empire et dont la renommée est venue jusqu'à moi ? On te dit étonnamment doué.

Le jeune architecte : On a exagéré, Votre Immensité, j'en suis sûr. Les humains adorent exagérer.

L'empereur : Sais-tu pourquoi je t'ai fait bander les yeux ?

Le jeune architecte : Je l'ignore, Votre Immensité.

L'empereur : Pour que tu ne voies rien de mon palais. Car on en commencera la démolition dès demain et il n'en restera pas pierre sur pierre. Tu seras chargé d'élaborer les plans de sa reconstruction. Tu les feras selon ce que ce mime t'indiquera, qui lui-même mimera la musique de ce musicien, qui lui-même s'inspirera parfaitement du poème composé par ce poète, qui lui-même fera fidèlement écho au tableau de ce peintre, qui lui-même représentera avec exactitude le palais tel que l'a conçu le premier architecte auquel je viens de faire trancher proprement la tête. Si ton palais est en tout point semblable à celui dans lequel nous nous trouvons, je te ferai trancher proprement la tête à toi aussi. Si ton palais diverge de celui-ci dans un moindre détail, tu périras dans les supplices les plus longs, les plus cruels et les plus raffinés que l'on connaisse. Mais rassure-moi : il va sans dire que tu sais la réputation de la femme de l'architecte qui a réalisé ce palais ?

Le jeune architecte : Non, Votre Immensité, je n'ai pas cet honneur.

L'empereur : Pure invraisemblance ! Qu'ont donc les hommes de cet empire à être si peu curieux de la plus incomparable des femmes ! Depuis Eve, notre mère à tous, depuis la reine de Saba dont le grand roi Salomon fut éperdument épris, depuis Héloïse, la coupable amoureuse du moine Abélard, jamais la terre ne porta une telle perfection. Il est indispensable que, lorsque ton tour viendra, tu sois son époux, toi aussi ! Où est le bourreau ?

Le grand chambellan : Je l'ai fait mander. Le voici, Votre Immensité.

Le bourreau, qui entre, muni de son grand sabre : Votre Immensité !

L'empereur : Mon fidèle bourreau, toi dont la renommée surpasse celle de tous ces artistes !

Le bourreau : On a exagéré, Votre Immensité, j'en suis sûr. Les humains adorent exagérer.

L'empereur : Je te charge de veiller à la parfaite exécution de ces acteurs successifs de mon projet. Puis-je compter sur toi ?

Le bourreau, aiguisant son grand sabre tout en dévisageant attentivement et à tourde rôle le peintre, le poète, le musicien, le mime et le jeune architecte : Que Votre Immensité soit sans crainte, j'y veillerai.

L'empereur : Mon cher bourreau, viens au secours de mon esprit tuméfié : j'imagine que toi, au moins, tu sais quelque chose de la femme de l'architecte de ce palais ?

Le bourreau : Puis-je faire une confidence à Votre Immensité ?

L'empereur : Sache que je t'écouterai avec la plus grande attention.

Le bourreau : Cette garce, cette teigne, cette vipère, cette sagouine, je ne la connais que trop bien.

L'empereur : Quelles sont donc, mon fidèle bourreau, ces paroles étranges qui osent franchir la barrière de tes dents ?

Le bourreau : Pour ma plus grande infortune, cette méchante femme a été ma maîtresse durant plusieurs semaines. Au lit, un glaçon ; dans la conversation, la médisance incarnée ; dans la relation intellectuelle et spirituelle, la déception la plus totale.

L'empereur : Parles-tu vrai ou prétendrais-tu me tromper ?

Le bourreau : Que Votre Immensité s'en persuade : ces semaines-là auront été la période la plus atroce de ma vie. Comment je n'en suis pas devenu neurasthénique à jamais, comment je n'ai pas cherché à mettre fin à mes jours, est un vrai miracle.

L'empereur : Désillusion ! désillusion majeure et définitive !

Le bourreau : Que tout le respect que j'ai pour Votre Immensité ne freine pas mon aveu : moins j'entendrai parler de cette bécasse, mieux cela vaudra.

L'empereur : Si tu n'étais pas mon fidèle bourreau, je te ferais périr dans les supplices les plus longs, les plus cruels et les plus raffinés que l'on connaisse. Cette femme était la muse de mon impériale inspiration. Hélas ! tes sordides révélations viennent de réduire à néant le plus beau projet artistique qu'on aura jamais inventé en ce monde. Que dire ? que faire ? à présent. A une telle déception, moi, l'empereur, je ne peux pas survivre. C'est donc ma tête impériale que je t'ordonne de trancher proprement et sur le champ.

Le bourreau : C'est un honneur auquel je n'aurais jamais osé rêver, Votre Immensité.

L'empereur pose délicatement la tête sur un tabouret. Tous s'approchent d'un pas solennel, conscients de vivre un grand moment historique. Le bourreau lève son sabre et tranche proprement la tête de l'empereur qui s'en va rouler quelques mètres plus loin.

 

(Paul Emond, Histoire de l’homme, Lansman Editeur)

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Autocitations
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commentaires

Marie-Clotilde Roose 05/06/2011 12:18


Un enchantement que vos contes, courtes histoires, traces de lectures, que vous nous partagez avec autant d'esprit. Ne seriez-vous pas un livre, vous-même, dont vous tournez librement les pages
pour nos yeux ébahis?


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