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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 08:24


 (Aujourd’hui dimanche, autocitation)

 

La version théâtrale du texte qui suit, très librement inspiré des Mille et une nuits, a été publiée sous le titre « Beauté des rêves » dans Gilles Boulan, Paul Emond, Jean-Daniel Magnin, Contes de l’errance (6 petites pièces à lire et à jouer inspirées de l’univers des contes), Lansman Editeur. Ceci en est la version « conte ».

 

Il était une fois un roi très puissant qui régnait en Orient.

Un jour, ce roi surprit la reine et l’un de ses serviteurs dans le lit conjugal.

Aussitôt il brandit son sabre et leur trancha la tête.

Puis, il fit appeler son grand vizir.

« Tu m’apporteras ce soir une nouvelle épouse pour qu’elle passe la nuit en ma compagnie. »

Ainsi fut fait.

Mais le lendemain matin, le roi fit trancher la tête de la jeune femme.

Voilà, voilà, pensa-t-il, celle-là ne se couchera pas avec un autre homme.

Et pour la nuit suivante, il exigea du grand vizir une autre nouvelle épouse.

A laquelle, le lendemain matin, il fit également trancher la tête.

Ainsi fut fait pendant des mois et des mois.

Tant et si bien que le royaume se vida des plus belles de ses jeunes femmes.

Alors, la fille du grand vizir, qui répondait au nom de Shéhérazade, dit à son père :

« Ce soir, c’est moi qui épouserai le roi. »

Le grand vizir voulut protester : « Mais mon enfant… »

« Papa, ne discute pas. »

Le grand vizir savait que dans tout le royaume il n’y avait plus tête de bois que sa fille.

Aussi le soir venu, la conduisit-il dans la chambre du roi.

Puis il se retira en pleurant.

Tandis que le roi reçut Shéhérazade en riant.

C’est qu’il était ce soir-là particulièrement en forme.

Ils se mirent au lit, le roi prit Shéhérazade dans ses bras et entreprit de lui faire connaître son palmier juvénile.

Celui que l’on appelle aussi le derviche guerrier ou le bélier farceur.

Ou encore le frotteur irrésistible, la colonne des prodiges, le virolet lumineux, le nageur infatigable, le rossignol enchanteur, le frère au turban.

Ou même l’oncle au crâne chauve, le neveu aux délices, le muscle aux huit merveilles ou le gros nerf aux neuf confitures.

Et Shéhérazade l’accueillit dans sa source des grâces.

Que l’on appelle aussi le sésame décortiqué ou le basilic des ponts.

Ou encore le joyeux sansonnet, l’éloquent sans parole, le secoueur infatigable, l’abîme magnétique.

Ou même le pigeon sans tache, la dorlote infinie, le puits de Jacob, le lapin sans oreilles.

Puis, quand plus tard, bien plus tard, le roi, très  satisfait, voulut s’endormir, la jeune femme entreprit de lui raconter une histoire.

Et cette histoire captiva si bien le roi qu’il resta longtemps à l’écouter.

Mais la fatigue finalement le terrassa.

Voilà, voilà, se dit-il au réveil, je veux trop savoir comment cette histoire se termine, faisons à notre règle une petite exception.

« Tu reviendras ce soir et tu finiras ton histoire », ordonna-t-il à Shéhérazade.

C’est ainsi que le soir venu, après avoir accueilli le nageur infatigable dans le lapin sans oreille, Shéhérazade poursuivit son histoire.

Et elle captiva le roi si bien qu’il resta longtemps à l’écouter.

Mais la fatigue finalement le terrassa.

Voilà, voilà, se dit-il au réveil, rebelote !

Et de rebelote en rebelote, de frère au turban dans le sésame décortiqué en rossignol enchanteur dans le secoueur infatigable, d’épisode de l’histoire en nouvel épisode de l’histoire, ils parvinrent à la sept cent quatre-vingt douzième nuit.

Cette nuit-là, Shéhérazade introduisit un nouveau personnage qui répondait au nom de Kamaralzamân.

Dans toute la ville de Bagdad, on n’aurait pu trouver jeune marchand plus beau et plus séduisant.

Kamaralzamân était le parfait rejeton du jardin de la beauté.

Ses traits étaient fins, son corps grand et musclé, ses mouvements marqués par la grâce et l’élégance et ses yeux brillaient comme des diamants noirs.

Quelle femme, quand elle le croisait dans le souk principal de la ville où il possédait une échoppe de tissus, aurait pu ne pas succomber à son charme !

Toutes, jeunes et vieilles, belles et laides, riches et pauvres, sages et délurées, se pressaient pour l’admirer.

Aussi son commerce marchait-il bon train, aussi la vie aurait-elle dû pleinement lui sourire.

Mais hélas !

En son for intérieur, Kamaralzamân se morfondait.

Car il brûlait d’un amour aussi intense que secret et ce n’était pour aucune de celles qui s’efforçaient d’attirer son attention.

L’élue de son cœur, Kamaralzamân ne l’avait vue qu’une seule fois et cette seule fois, c’était en rêve.

Et cette élue de son coeur lui avait paru si merveilleuse, avec son corps moulé dans le moule de la perfection et ses prunelles violettes dont l’une était un peu plus sombre que l’autre, que même la langue du meilleur conteur, estimait-il, serait devenue poilue avant de pouvoir la décrire.

Mais, si belle soit-elle, où trouver cette femme qu’il n’avait vue qu’en rêve ?

Comment même savoir si elle existait ailleurs que dans ce rêve ?

Plus les autres femmes se dépensaient en mille tours ingénieux pour le séduire, plus il se languissait et dépérissait.

Une nuit cependant, au plus profond de son sommeil, il entendit une voix solennelle qui lui disait…

Mais à cet instant de son histoire, Shéhérazade vit que la fatigue avait terrassé le roi et qu’il s’était endormi.

Alors, elle se tut.

La nuit suivante, cependant, la sept cent quatre-vingt-douzième qu’elle passait dans le lit du roi, après avoir accueilli le frotteur irrésistible dans le joyeux sansonnet, elle reprit de sa belle voix :

Sache donc, ô roi fortuné, qu’au plus profond de son sommeil Kamaralzamân entendit une voix solennelle qui lui disait :

« Pour rencontrer celle que tu n’as vue qu’en rêve, tu devras voyager jusqu’au Caire. »

A peine éveillé, il emballa sa belle marchandise pour les vendre dans les souks du Caire et partit sans prévenir personne, pas même ses vieux parents qui crurent bientôt qu’il avait été dévoré par une bête féroce en allant pêcher au bord d’un lac solitaire, ce qu’il faisait parfois pour se distraire.

Et tant ses vieux parents que toutes les femmes de Bagdad pleurèrent à chaudes larmes sa disparition.

Long fut le voyage et terribles les périls que Kamaralzamân dut y affronter.

Il traversa des déserts torrides et des pays hostiles, gravit de hautes montagnes et franchit des fleuves impétueux.

Un soir, dans un caravansérail délabré, quatre individus à la mine patibulaire l’acculèrent contre un mur isolé.

Il ne dut son salut qu’à un génie bienfaisant qu’il venait de faire apparaître l’instant d’avant en nettoyant ses babouches.

Ce génie bienfaisant mordit jusqu’au sang le postérieur de chacun des agresseurs qui s’enfuirent en hurlant.

Après quoi, fatigué par son exploit, il annonça à Kamaralzamân qu’il réintégrait les babouches et qu’il n’était plus question de le déranger.

« Es-tu un âne auquel il faut tout apprendre ? grogna-t-il. Nettoie désormais tes babouches avec de la graisse de gazelle et non avec de la graisse de chameau.

- La graisse de chameau est pourtant plus économique, protesta  Kamaralzamân.

- Peut-être, mais elle oblige les génies bienfaisants à sortir des babouches où ils séjournent tranquillement et c’est insupportable. »

Et le génie bienfaisant disparut aussitôt.

Un autre soir…

Mais à quoi bon détailler tous ce que Kamaralzamân eut à subir entre Bagdad et le Caire ?

Mille et une nuits tout entières n’y suffiraient pas, soupira Shéhérazade en voyant qu’à cet instant de son histoire, la fatigue avait terrassé le roi et qu’il s’était endormi.

Alors, elle se tut.

La nuit suivant, cependant, la sept cent quatre-vingt-treizième nuit qu’elle passait dans le lit du roi, après avoir accueilli le gros nerf aux neufs confitures dans le puits de Jacob, Shéhérazade reprit de sa belle voix :

Sache donc, ô roi fortuné, qu’à peine arrivé au Caire, Kamaralzamân se rendit dans le plus grand des souks et se mit à y vendre ses tissus précieux.

La belle de mon cœur, la beauté de mes rêves, c’est ici, j’en suis sûr, que je la rencontrerai, pensa-t-il.

Aussi ne cessait-il d’observer toutes les femmes qui s’approchaient de lui.

Mais aucune silhouette, aucun regard glissé de derrière le voile ne lui rappelaient les prunelles violettes et le corps moulé dans le moule de la perfection qu’il avait vus en rêve par une nuit bénie.

Quant à toutes les femmes qui s’approchaient de lui, elles succombaient aussitôt à son charme.

Ainsi en fut-il d’une jeune veuve très ardente qui, dès qu’elle aperçut Kamaralzamân, se sentit frémir de désir.

Il y avait plusieurs mois déjà que son mari, un des cheiks les plus riches du Caire, était mort d’une brusque indigestion.

Car ne supportant pas qu’il veuille faire entrer chez eux une seconde épouse, la femme avait glissé du poison dans son petit déjeuner.

Sitôt le cheik enterré, elle décida de ne jamais se remarier.

Elle envoyait chaque après-midi sa servante à la recherche d’un jeune homme robuste et beau.

Celui-ci, sous un prétexte quelconque, était attiré chez la veuve, qui le séduisait et passait la nuit en sa compagnie.

Puis, au matin, avant de renvoyer le jeune homme, elle glissait du poison dans son petit déjeuner.

Voilà, voilà, pensait-elle, celui-là ne se couchera pas avec une autre femme.

« Va trouver ce jeune marchand venu de Bagdad, ordonna-t-elle à sa servante, et demande-lui de te suivre jusqu’ici, je veux me procurer sa belle marchandise. »

La bonne affaire ! se dit Kamaralzamân, quand la servante vint le trouver.

Car l’amour qui brûlait en son cœur ne lui avait pas fait perdre le sens du commerce.

Mais, quand parvenu chez la veuve, il l’entendit d’une voix suave qui l’invitait à partager sa couche, quand il la vit approcher ses lèvres parfumées de son visage et de sa bouche, il s’écria :

« O très accueillante dame, recule-toi, je t’en conjure, car je réserve mon amour à l’élue de mon coeur !

- Eh bien, que je sois l’élue de ton cœur ! Vois le beau corps que je t’offre, vois comme il brûle de se mêler au tien dans les voluptés de la nuit ! »

O Conservateur, conserve-moi ! supplia silencieusement Kamaralzamân.

« O très accueillante dame, répondit-il, il est malheureusement impossible que vous soyez l’élue de mon cœur. Alors que vos beaux yeux sont d’un vert très pur et sans pareil, l’élue de mon coeur a des prunelles violettes, dont l’une est un peu plus sombre que l’autre. »

Mais la veuve, sans plus attendre, le poussa sur son divan de soie et le couvrit de son corps brûlant.

Pauvre Kamaralzamân !

Ne sentait-il pas son derviche guerrier se mettre malgré lui en position de combat ?

Qu’avait donc ce bélier farceur à se préparer de la sorte aux plaisanteries les plus délicieuses ?

Que dire ? que faire ?

« Refus ! refus !refus ! », s’écria-t-il en se dégageant avec vivacité.

Il se précipita vers la porte mais celle-ci était fermée à double tour.

Il se mit à courir dans tous les sens, tandis que la veuve le poursuivait.

Echapperait-il à cette femme si passionnée ?

Comme dans toutes les belles maisons du Caire, la pièce comportait un puits profond pour y puiser de l’eau fraîche.

Voilà mon salut ! pensa-t-il.

Et il plongea dans le puits sans hésiter.

L’eau amortit le choc et, quand il se redressa, il constata qu’elle lui arrivait jusqu’à la poitrine.

« Tu l’auras voulu ! », s’écria la veuve en l’invectivant de dessus la margelle du puits.

Et elle commanda aussitôt à sa servante d’aller chercher le chef de la police.

Celui-ci ayant accouru, elle accusa Kamaralzamân d’avoir voulu abuser d’elle, après s’être introduit de force dans la maison.

« Seule, ma présence d’esprit m’a permis de sauver mon honneur, expliqua-t-elle. J’ai fait mine de céder, j’ai attiré cet être infâme au bord du puits et je suis parvenue à le pousser dedans. »

Le chef de la police ordonna à ses hommes d’extraire le malheureux.

« Tu seras mis à mort », lui dit-il.

Kamaralzamân protesta de tout son être :

« Mais puisque je vous dis que ce que raconte cette méchante femme est rigoureusement impossible ! Tout mon amour, je le réserve à l’élue de mon cœur ! 

- Ah bon ? Et qui est cette bienheureuse ? demanda le chef de la police en ricanant.

- J’ignore son nom car je ne l’ai vue qu’en rêve mais son corps est moulé dans le moule de la perfection, ses prunelles sont de couleur violette et l’une est un peu plus sombre que l’autre. Pour le reste, même la langue du meilleur conteur deviendrait poilue avant de pouvoir la décrire.

- Ah ! tu ne l’as donc vue qu’en rêve ? ricana plus encore le chef de la police.

- Certes. Mais une autre nuit, une voix m’a dit que pour la rencontrer je devais venir jusqu’au Caire et c’est pourquoi j’ai fait le voyage depuis Bagdad en affrontant de terribles périls. »

A ces paroles, le chef de la police hurla littéralement de rire.

« Es-tu un âne auquel il faut tout apprendre ? Faire confiance aux rêves ! Sais-tu que moi aussi, j’ai rêvé de cette femme et de son corps moulé dans le moule de la perfection et de ses prunelles de couleur violette, dont l’une est un peu plus sombre que l’autre ? Sais-tu qu’une autre nuit, une voix m’a dit d’aller jusqu’à Bagdad, car y elle habite, dans une maison si riche que son balcon est construit avec de l’or et sa porte avec de l’argent ? Mais moi, mon ami, je n’ai pas cru de telles balivernes. Je suis resté au Caire et j’y ai pris une femme qui est certes moins belle mais qui, au moins, est bien réelle ! Bon, assez rigolé, emmenez-le et qu’on lui tranche la tête demain à l’aube ! »

Et Kamaralzamân fut emmené sous le regard moqueur de la veuve.

L’aube éclairait à peine un coin du ciel, quand le geôlier pénétra dans le méchant cachot où on l’avait jeté.

« Entends-tu le bourreau aiguiser son sabre ? Dans moins d’une demi-heure il s’occupera de toi. As-tu un dernier souhait que je puisse exaucer ? 

- Je t’en prie, dit Kamaralzamân, apporte-moi un peu de graisse de chameau que j’en frotte une dernière fois mes babouches.

- Tu es encore plus fou que ce qu’on m’a raconté, mais soit ! »

A peine Kamaralzamân eut-il appliqué un peu de cette graisse sur ses babouches que le génie bienfaisant apparut.

Il était de très mauvaise humeur.

« Tu n’as donc pas compris ce que je t’ai dit ? De la graisse de gazelle, pas de la graisse de chameau, même si celle-ci est plus économique !

- J’implore ton aide pour la dernière fois, génie bienfaisant. Fais-moi sortir de cette prison et, si tu le peux, rapproche-moi de ma bonne ville de Bagdad, où m’attend l’élue de mon cœur.

- Me jures-tu de ne plus jamais utiliser de la graisse de chameau ?

- Je te le jure, génie bienfaisant. »

Alors, le génie bienfaisant fit surgir un souffle immense qui renversa les murs de la prison, souleva Kamaralzamân dans les airs et le déposa devant le caravansérail où les quatre voleurs avaient voulu le tuer.

Après quoi, fatigué par son exploit, le génie bienfaisant lui annonça qu’il réintégrait les babouches et qu’il n’était plus question, mais alors plus question du tout, de le déranger. 

A peine cependant avait-il disparu que quatre individus à la mine patibulaire acculèrent  Kamaralzamân contre un mur isolé.

Mais à quoi bon détailler tout ce qu’il eut à subir jusqu’à son retour à Bagdad ? 

Mille et une nuits toutes entières n’y suffiraient pas, soupira une fois de plus Shéhérazade en voyant qu’à cet instant de son histoire la fatigue avait terrassé le roi et qu’il s’était endormi.

Alors, elle se tut.

La nuit suivante cependant, la sept cent quatre-vingt-quatorzième nuit qu’elle passait dans le lit du roi, après avoir accueilli la colonne des prodiges dans le pigeon sans tache, Shéhérazade reprit de sa belle voix :

Sache donc, ô roi fortuné, qu’à peine revenu à Bagdad, Kamaralzamân se rendit chez ses vieux parents.

« Papa ! maman ! », s’écria-t-il avec émotion.

Alors, ceux-ci, qui le croyaient mort depuis longtemps, pleurèrent de joie et lui firent mille caresses.

Puis, son vieux père lui raconta les dernières nouvelles du coin :

« Te rappelles-tu, mon fils, cette maison voisine dont le balcon est construit avec de l’or et la porte avec de l’argent ? Depuis quelques semaines, y habite une jeune femme qui répond au joli nom de Beauté des Rêves. C’est la fille d’un émir mort il y a peu et dont elle a hérité toute la fortune. Figure-toi que cette jeune femme est si belle que la langue du conteur deviendrait poilue avant de pouvoir la décrire. Tous les célibataires à la ronde rêvent de l’épouser.  »

« C’est elle ! Je suis sûr que c’est elle ! jubila Kamaralzamân. Me diras-tu, ô mon père, la couleur de ses prunelles ?

- Ses prunelles sont de couleur violette et l’une est un peu plus sombre que l’autre. »

Kamaralzamân lui sauta au cou.

« Permets-moi de la demander en mariage, père ! »

Le vieil homme hocha tristement la tête.

« Il y a un hic, dit-il.

- Un hic ? s’étonna Kamaralzamân.

- Sur son lit de mort, son père lui a fait jurer de n’accorder ses faveurs qu’à l’homme qui trouverait la solution de l’énigme qu’il lui a léguée. Personne n’y est parvenu car on dit que c’est l’énigme la plus difficile qui soit au monde.

- Je la résoudrai, j’en suis sûr !

- Le hic, c’est que pour concourir, il faut promettre d’abord que si l’on échoue, on restera toute sa vie célibataire et chaste. 

- J’y vais de ce pas ! » s’écria Kamaralzamân.

Et l’instant d’après, il frappait à la porte d’argent de la maison voisine.

Une vieille servante l’introduisit dans une pièce merveilleusement décorée.

De subtils parfums y embaumaient l’atmosphère et une grande table y était dressée, couverte d’une vaisselle d’or et de mets somptueux.

Assises dans un coin, trois jeunes filles belles comme le jour faisaient entendre une musique enchanteresse.

Soudain, dans la douce pénombre de l’embrasure d’une porte, se profila une merveilleuse silhouette.

Kamaralzamân se sentit défaillir de bonheur.

Ce corps moulé dans le moule de la perfection était celui de l’élue de son cœur !

Beauté des Rêves s’avança en souriant.

« O délice, ô pur délice suprême », murmura Kamaralzamân en contemplant le parfait visage où brillaient deux prunelles violettes dont l’une était un peu plus sombre que l’autre.

« Sois le bienvenu, Kamaralzamân. Il y a longtemps que je t’attends, car jadis je t’ai visité en rêve et, depuis ce jour, mon seul désir est d’unir mon corps au tien et ma vie à la tienne.

- Sache, Beauté des Rêves, qu’en affrontant mille dangers je suis allé jusqu’au Caire dans l’espoir de t’y rencontrer. Mais le chef de la police du Caire m’a fait comprendre que tu étais ici et nous voici enfin ensemble et jamais plus nous ne nous quitterons.

- Il reste pourtant un fameux obstacle à franchir, soupira tristement Beauté des Rêves.

- Veux-tu parler de l’énigme ?

- C’est la plus difficile qui soit au monde.

- Mon père m’en a informé. Ne crains rien, je trouverai la réponse. »

Facile, facile cette réponse, puisqu’on me l’a révélée, jubilait secrètement Kamaralzamân.

Alors qu’il approchait du Caire, un vieux mendiant, dans une oasis, lui avait en effet soumis l’énigme qui était, disait-il lui aussi, la plus difficile qui soit au monde.

Cette énigme provenait des terres barbares s’étendant vers l’Occident et personne, prétendait-il, n’en trouvait la réponse.

« Quel est l’animal qui a quatre pattes au matin, deux à midi et trois le soir ? demanda le vieux mendiant en regardant fixement Kamaralzamân.

- Je donne ma langue au chat », avait dû admettre celui-ci, après avoir très longtemps réfléchi. 

Mais le vieux mendiant, en échange d’une pièce d’or, lui avait glissé la solution dans l’oreille.

Et c’était sûrement de la même énigme qu’il s’agissait à présent !

« Promets-tu que si tu échoues, tu resteras toute la vie célibataire et chaste ? demanda Beauté des Rêves.

- Je le promets sur mon âme.

- Alors écoute bien et, je t’en supplie, trouve la réponse. »

Elle lui souriait de tout son amour et ses dents brillaient comme un collier parfait de perles blanches.

« Quel est l’arbre à douze rameaux portant chacun deux grappes, l’une formée par trente fruits blancs et l’autre par trente fruits noirs ? Réponds exactement, ô mon adoré Kamaralzamân, et je serai à toi pour toujours. »

Catastrophe !

Ce n’était pas la même énigme !

Tout un monde de désirs et de merveilles d’un seul coup s’écroulait.

Il éclata en sanglots.

« Je ne sais pas.

- Mais cherche, voyons, cherche ! O mon bien-aimé, ô parfait rejeton du jardin de la beauté, trouve ! Trouve ou tu verras en moi la plus malheureuse de toutes les femmes qui aient jamais vécu sur cette terre ! » 

O Conservateur, conserve-moi ! supplia silencieusement Kamaralzamân.

Soudain, une vive lumière lui traversa l’esprit.

Je sais ! J’ai trouvé ! s’écria-t-il.

Mais à cet instant de son histoire, Shéhérazade vit que la fatigue avait terrassé le roi et qu’il s’était endormi.

Alors, elle se tut.

La nuit suivante cependant, la sept cent quatre-vingt-quinzième nuit qu’elle passait dans le lit du roi, après avoir accueilli le virolet lumineux dans la dorlote infinie, Shéhérazade reprit de sa belle voix :

Sache donc, ô roi fortuné, que Kamaralzamân répondit joyeusement à Beauté des Rêves :

« Cet arbre dont tu parles n’est autre que l’année, qui a douze mois, formés chacun de deux parties, les deux grappes, car chaque grappe porte trente nuits qui sont les trente fruits noirs, et trente jours qui sont les trente fruits blancs !

- Bravo ! », s’écria Beauté des Rêves en se jetant à son cou.

C’est ainsi que l’on célébra le mariage des plus beaux jeunes gens que l’on pût trouver dans toute la ville de Bagdad.

Et pendant autant de nuits qu’il leur fut donné à vivre, le neveu aux délices fut accueilli dans l’éloquent sans parole.

Et ils connurent un bonheur sans partage et eurent beaucoup d’enfants.

Mais cette histoire, ô roi fortuné, poursuivit Shéhérazade, n’est pas plus étonnante que celle que je peux à présent te raconter.

Il s’agit de l’histoire de la femme coupée en morceaux et des trois pommes.

Veux-tu que je la raconte ?

Et comme le roi voulut entendre cette nouvelle histoire, Shéhérazade poursuivit son récit.

Et ce n’est qu’après mille et une nuits que ce récit enfin se termina.

Après avoir y mis le point final, Shéhérazade courut dans la pièce voisine.

Elle en revint avec les deux fils dont, pendant ce temps, elle avait enfanté dans le plus grand secret et les présenta au roi.

A leur vue, celui-ci tressaillit de joie.

« Fais appeler ton père », dit-il à Shéhérazade.

Le grand vizir accourut en riant.

« O vizir à la postérité bénie, lui dit le roi, sache que j’épouse ta fille et que l’aîné de tes petits-fils régnera plus tard sur ce royaume. »

C’est ainsi que l’on célébra le mariage du roi et de Shéhérazade, qui connurent un bonheur sans partage et eurent encore beaucoup d’autres enfants.

 

 

 

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