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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 09:58

 

(Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

Ces deux-là, il fallait bien qu’ils se rencontrent un jour. 

 

STALINE : Mais qui voilà ! Le rat nazi, mon si cher ennemi Hitler ! Le fer de lance du capitalisme pangermanique ! 

 

HITLER : Ce bon vieux Staline ! Le pharaon bolchevique ! Le maître rouge des sous-hommes slaves !  

 

STALINE : Comment vas-tu, vieille canaille ?  

 

HITLER : Et toi, le loup moscovite, toujours bon pied, bon œil ?  

 

STALINE : Pour de vieux retraités, on n'est pas à plaindre. 

 

HITLER : Tu avoueras que c'est mérité. On a bien bossé, tout de même. 

 

STALINE : On a bossé comme des dieux. Marqué l'histoire au fer rouge. 

 

HITLER : Tu imagines le vingtième siècle sans nous ? Regarde les camps de concentration. On en parlera jusqu'à la fin des temps, des camps de concentration. On ne cessera pas de nous imiter. 

 

STALINE : Chez moi, ça sonnait mieux : camps de travail correctif ! goulag ! A ma mort, deux millions et demi de détenus. Tu n'en as jamais eu autant à la fois. 

 

HITLER : C'est parce que je les expédiais bien plus vite. Mes fours crématoires, qu'est-ce que tu dis de ça ! Et ma solution finale ! Je t'ai toujours trouvé trop doux avec les Juifs, Josef. 

 

STALINE : Chacun ses priorités, mon camarade. Mais ils ont eu de la chance que je sois mort trop tôt. Mon scénario était fin prêt : découverte d’un immense complot intrinsèquement sioniste. Ca allait chauffer pour eux dans toute l'URSS. 

 

HITLER : C'est vrai qu'on meurt toujours trop tôt. Des gens comme nous ne devraient pas mourir. Vous m'avez obligé à me suicider. Ce n'est pas bien, ça. 

 

STALINE : Laisse tomber, Adolf. On ne va tout de même pas encore se disputer. D’ailleurs, tu n'avais pas besoin de m'attaquer. 

 

HITLER : Je t'ai pris par surprise, hein, le vieil ours du Kremlin ! En un seul jour, j’ai détruis au sol la plus grande partie de tes avions. J’en hurlais de rire. Qu'est-ce qu'on t'a mis dans le lard les premières semaines ! 

 

STALINE : Attends, attends, stratège à la noix, tu oublies Stalingrad. 

 

HITLER : A Stalingrad, c'est von Paulus qui m'a trahi. Ces généraux de la Wehrmacht n'étaient que des imbéciles, des incapables. Aucun sens de la stratégie.   

 

STALINE : C'est vrai que les génies de notre envergure sont toujours mal servis.  

 

HITLER : Tous des faux culs, tous des traîtres ! 

 

STALINE : Tout ce que méritent ces abrutis, c’est une purge d’enfer tous les deux ou trois ans. Un grand coup de pied dans la fourmilière. La terreur, y a que ça qui marche.  

 

HITLER : Moi, je te liquidais toute une faction en quelques heures. Du sang, beaucoup de sang, puis une bonne publicité à l’événement et tous les autres tremblent comme des fillettes. En 34 ! ma Nuit des longs couteaux ! magnifique ! 

 

STALINE : Moi, tu vois, je préférais être plus posé, plus pédagogique. Rien de tel que les procès qui font date. En 36 37, aux procès de Moscou, j'avais imposé un quota : 700.000 fusillés. 

 

HITLER : Et ma Nuit de cristal en 38 ! Fameuse, ma nuit de cristal ! Des milliers de magasins juifs détruits, quatre-vingts synagogues brûlées, un pogrom digne des grandes productions d'Hollywood !  Et le ghetto de Varsovie ! 

 

STALINE : Surtout, ramifier le parti partout dans la population. Que chacun finisse par craindre son voisin de palier. Un système impeccable, implacable et inaltérable. 

 

 HITLER : Sans compter l'élimination systématique des Tziganes, des asociaux, des homosexuels, des débiles mentaux, de tous les mal foutus, de tous les non-aryens ! 

 

STALINE : J'ai été trente-deux ans le petit père des peuples. Le régime que j'ai imposé m'a survécu plus de quarante ans. Il aurait survécu bien plus longtemps si ces crétins ne s'étaient  pas mis à l'adoucir. Déstaliniser ! Tu te rend compte de ce qu'il faut entendre ? Déstaliniser !  

 

HITLER : Sans les traîtres, mon troisième Reich à moi aurait duré mille ans. 

 

STALINE : Adolf ! Ce qui m'a toujours sidéré chez toi, c'est tout ce à quoi tu croyais. Un Reich de mille ans, le surhomme, la race aryenne ! Tu étais trop idéaliste, mon grand ami. 

 

HITLER : Franchement, Josef, est-ce que tu me trouves une gueule d'idéaliste ? 

 

STALINE : Bon, d’accord, pas vraiment idéaliste. Mais hystérique, ça, tu ne vas tout de même pas nier. Il suffisait de voir dans quelle transe tes discours te mettaient. 

 

HITLER : Eh bien quoi, j'étais un tribun, moi ! J'enthousiasmais les foules, mon peuple communiait à ma parole. 

 

STALINE : Un tribun ! la belle affaire ! Ce qui importe, c’est la réflexion systématique, l’analyse la plus froide, la plus inexorable. Mes nerfs étaient d'acier, je n'ai jamais tremblé. Je suis celui qui a le plus pesé sur le 20° siècle. 

 

HITLER : Tu te fous de ma gueule ? C'est moi, évidemment. J'ai fait rouler les dés si loin qu'on ne les ramassera plus. Auschwitz, tu n’as pas fait mieux qu’Auschwitz. 

 

STALINE : J’ai affamé l'Ukraine, cinq à six millions de morts. J’ai déporté les Allemands de la Volga, j’ai déporté les Kalmouks, les Tchétchènes, les Ingouches, lesTatars de Crimée. Du boulot en or massif. A côté de moi, tu n'étais qu'un gamin. 

 

HITLER : Espèce d’enfoiré ! Tu veux qu’il t’en foute sur la gueule, le gamin ? 

 

STALINE : Et toi, tu veux que l’enfoiré t’en mette plein la tronche ? 

 

Ils se mettent en position de combat, se tapent dessus mais plutôt mollement puis, essoufflés, tombent dans les bras l’un de l’autre.  

 

HITLER : Mieux vaut signer un nouveau pacte germano-soviétique.  

 

STALINE : Tout de même, ça me rappelle le bon temps. Dommage que j’aie perdu mon souffle. 

 

HITLER : Et moi, le mien. Heureusement qu’on peut vivre de ses souvenirs. 

 

STALINE : Je vais te faire une confidence, tiens : après la guerre, tu m'as manqué. Je m'amusais mieux quand tu étais là. 

 

HITLER : Il n’y a pas à dire, pour du bon temps c’était du bon temps. 

 

STALINE : Et pour bien en profiter, on en a bien profité. 

 

HITLER : Y a plus qu'à espérer en notre grand retour. Tu crois à la réincarnation, toi, Josef ? 

 

STALINE : Tu l’imagines notre retour, avec tout ce qu’ils viennent d’inventer ? Les avions furtifs, les bombes à fragmentation… 

 

HITLER : Les bombes méganucléaires, les bombes mininucléaires… 

 

            STALINE : Les satellites espions… 

 

HITLER : Les kamikazes de tout poil… Et les moyens de propagande ! Tu me vois la télévision ? Je ferais un malheur à la télévision ! 

 

STALINE : Et la manipulation, Adolf ! Attention, camarades ! ceux-là sont l’axe du mal ! Ils ont des armes de destruction massive ! Détruisons-les massivement ! 

 

HITLER : Le rêve ! Etre les gendarmes du monde ! 

 

STALINE : S'il faut un gendarme, un bon gendarme, je le dis tout net : on peut compter sur moi. 

 

HITLER : Ah ! Josef ! vivement qu'on nous réincarne !

 

STALINE : Tiens, rien que d’en parler, je m’en sens complètement rajeuni.

 

Ils sortent bras dessus, bras dessous et tout guillerets.

           

                       (Paul Emond, Histoire de l'homme, Tome 1, Lansman Editeur)

 

 

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Autocitations
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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