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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 15:39


 Comme beaucoup d’autres et après beaucoup d’autres, je ressors enthousiaste de la lecture, en quelques jours à peine, des plus de 600 pages de Kafka sur le rivage de Haruki Murakami (traduction de Corine Atlan, collection 10/18). Quel magnifique romancier ! Je n’hésite pas à le ranger auprès de mes autres favoris du grand roman contemporain, Rushdie, Kundera, Garcia Marquez, Vargas Llosa, Fuentes, Auster… Même enthousiasme il y a quelques mois à la lecture de Danse, danse, danse. Si vous ne connaissez pas ce formidable écrivain japonais, courez-y voir : sens inné de la narration (on ne le lâche plus, une fois commencé) et de la construction romanesques (exploitation magistrale du « récit alterné » – deux histoires courant en parallèle pour, évidemment, se rapprocher vers la fin ) ; reprise très contemporaine de la longue tradition du roman de formation (Kafka Tamura, le héros du livre, n’a que quinze ans) ; regard aussi pénétrant que mélancolique sur la société d’aujourd’hui ; nécessité comme allant de soi de revisiter les grands mythes – ici celui d’Œdipe – ; manière toute personnelle de faire basculer sans qu’on s’y attende un monde très quotidien dans le fantastique (mais un fantastique assez proche de ce que l’on appelle réalisme magique, les liens avec le monde réel n’étant jamais rompus), voire dans l’invraisemblable (au sens où Kundera parle de la sensibilité des romanciers, depuis Kafka, à la « poésie de l’invraisemblable » ) ; superbes personnages, dont le romancier nous ouvre les portes les plus secrètes ; façon très simple et passionnante d’évoquer, au détour d’une page, tel écrivain, tel musicien, tel problème philosophique, voire telle question narrative ; bref un univers passionnant.

 

Evocation de telle question narrative, disais-je : je m’arrête à une conversation entre le jeune chauffeur de poids lourd Hoshimo et l’étrange colonel Sanders ; brusquement, celui-ci en appelle à une réflexion de Tchékhov :

 

– Mais qu’a-t-elle de si important, cette pierre ? Elle n’a pas l’air si extraordinaire que ça, à vue d’œil.

– Pour tout te dire, cette pierre n’a en elle-même aucune importance. Les circonstances exigent la participation d’un certain objet, et il se trouve qu’il s’agit de cette pierre. Comme l’a si bien dit l’écrivain russe Anton Tchékhov : « Si un revolver apparaît dans une histoire, à un moment donné, il faut que quelqu’un s’en serve. » Tu comprends ce que cela signifie ?

– Non.

– Ca m’aurait étonné. Tu ne comprends jamais rien. Je t’ai juste posé la question par politesse.

– Trop aimable.

– Ce que Tchékhov voulait dire, c’est que la nécessité est un concept indépendant. La nécessité a une structure différente de la logique, de la morale ou de la signification. Sa fonction repose entièrement sur le rôle. Ce qui n’est pas indispensable n’a pas besoin d’exister. Ce qui a un rôle à jouer doit exister. C’est cela, la dramaturgie. La logique, la morale ou la signification, quant à elle, n’ont pas d’existence en tant que telles, mais naissent d’interrelations. Tchékhov, en voilà un qui s’y connaissait en dramaturgie !

– Je n’y comprends rien, c’est trop compliqué ce que vous dites.

– La pierre que tu tiens entre tes mains, c’est le revolver dont parle Tchékhov. Et il va falloir que quelqu’un tire.

 

Autrement dit, puisque cette pierre a fait son apparition dans l’histoire, elle y jouera un rôle par la suite. Belle façon de planter en plein milieu de la narration une règle de son fonctionnement ; et de le faire malicieusement, au moment où le personnage doté d’un pouvoir supranaturel remet la pierre à celui qui ne sait pas encore à quoi elle servira…

 

Ce que Tchékhov, « qui si connaissait en dramaturgie », mentionne à propos de ce revolver, c’est ce qu’aujourd’hui, si je ne me trompe pas, les scénaristes nomment l’horizon d’attente. Introduisez dans un récit un nouveau personnage ou un nouvel objet, racontez un nouvel évènement, et d’emblée, la chaîne des causalités qui organise le récit s’élargit et intègre l’éventualité que ce personnage ou cet objet réapparaîtront plus tard, et peut-être de façon très importante, ou que l’événement qui vient d’être raconté sera déterminant pour ce qui suit.

 

(Ceci dit, Tchékhov – mais j’aimerais trouver la référence exacte de la phrase citée par Murakami – ne se sert pas toujours ultérieurement des revolvers qu’il fait apparaître. Prenez La cerisaie ; à l’acte II, le personnage d’Epikhodov, l’amoureux éconduit de Douniacha, déclare à celle-ci :

 

Je suis instruit, je lis différents livres remarquables, et néanmoins, pourtant, je ne puis pas du tout comprendre ce que je désire surtout. A proprement parler : faut-il que je vive ou que je me flanque un coup de revolver ? A tout hasard, j’ai toujours un revolver sur moi ; le voici. (Il sort un revolver.)

 

Puis, comme Douniacha lui refuse un tête à tête :

 

         Je sais maintenant ce que j’ai à faire avec mon revolver…

 

Il ne se suicidera pourtant pas, ni ne tuera personne, et le revolver n’apparaîtra plus. Mais cette seule apparition aura servi à caractériser le personnage et restera présent dans l’aura négative que diffuse celui-ci : chantage au suicide jamais mis à exécution, Epikhodov étant lâche et se contentant d’exhiber son malheur, y trouvant une sorte de plaisir masochiste.)

 

« La chaîne des causalités qui organise le récit » : je repense aussitôt à un merveilleux petit texte de Borges dans Discussion, « L’art narratif et la magie ». Borges écrit :

 

Le problème central de l’art du roman est la causalité. L’une des variétés du genre, le méticuleux roman psychologique, dans l’enchaînement de motifs qu’il imagine ou qu’il dispose, se propose de ne pas différer de ceux du monde réel.

 

Mais nous savons que ce n’est pas ce roman-là, ni la seule chaîne des causalités réalistes, qui intéresse l’auteur de Fictions. Aussi nous propose-t-il un autre fonctionnement de la causalité, celui que régit « la clarté primitive de la magie ». Et le voici qui énumère à plaisir quelques procédés magiques :

 

Les Peaux-Rouges du Nebraska revêtaient des peaux craquantes de bison avec cornes et crinières et martelaient jour et nuit le désert d’une danse tumultueuse pour faire venir les bisons. Les sorciers d’Australie centrale se font à l’avant-bras une blessure qui laisse couler le sang pour que le ciel imitatif ou cohérent perde lui aussi son sang de pluie. Les malais de la Péninsule tourmentent ou offensent une statue de cire, pour faire périr son modèle. Les femmes stériles de Sumatra choient et parent un enfant de bois, pour que leur ventre soit fécond. Pour de semblables raisons d’analogie, la racine jaune du curcuma servit à combattre la jaunisse et l’infusion d’ortie fut chargée de repousser l’urticaire. Il est impossible de citer le catalogue entier de ces exemples atroces ou dérisoires ; je crois, cependant, en avoir allégué suffisamment pour démontrer que la magie est le couronnement ou le cauchemar de la causalité, non sa contradiction.

 

Comment, alors, faire fonctionner cette « causalité frénétique » dans le roman ? Un roman, poursuit Borges – et nous revoici dans les parages de Tchékhov et de son revolver – « doit être un jeu précis d’attentions, d’échos, d’affinités. » Et de se référer à Chesterton, un de ses auteurs préférés : au début d’un récit de celui-ci, il est fait mention « d’un Indien qui lance son couteau à un autre et le tue » ; la fin du récit « est strictement inverse » : « un homme poignardé par son ami avec une flèche, sur le haut d’une tour. »

 

« Couteau volant, flèche qui se laisse empoigner », commente Borges. « Les mots ont une longue répercussion. » Pas de causalité réaliste entre les deux événements mais bien cette causalité diffuse, magique, qui tient de l’analogie et du jeu de miroir. Et Borges de conclure :

 

J’ai distingué deux processus de causalité : l’un naturel, qui est le résultat incessant d’opérations incontrôlables et infinies : l’autre, magique, lucide et limité, où les détails prophétisent. Pour le roman, je pense que la seule honnêteté possible se trouve dans le second. Le premier sera réservé à la simulation psychologique. 

« L’art narratif et la magie », Discussion, Œuvres complètes Tome 1, Bibliothèque de la Pléiade, divers traducteurs.

 

« Un jeu précis d’attentions, d’échos, d’affinités. » « Les mots ont une longue répercussion. » C’est que dans le roman aussi, les parfums, les couleurs et les sons se répondent…

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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