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26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 15:53

 

Comment ? Vous n’avez toujours pas emprunté ou acheté tout ce que l’on peut trouver en français de Daniil Harms (essentiellement : Ecrits, traduit de russe par Jean-Philippe Jaccard, Christian Bourgois éditeur ; et aussi : Œuvres en prose et vers, traduction d’Yvan Mignot, Editions Verdier) ? Mes billets des 2 août et 21 août n’étaient donc pas assez convaincants ? Très bien. Alors, on remet ça. Si vous avez le moteur décisionnel quelque peu lymphatique, s’il faut vous secouer davantage pour vous faire courir à la bibliothèque ou chez votre libraire, allons-y. N'est-ce pas pour moi le prétexte tout trouvé d’ouvrir à nouveau les pages de ce merveilleux écrivain et de choisir, presque au hasard, ce que je vous offre ci-dessous ?

 

A propos de Pouchkine

 

   Il est difficile de dire quelque chose de Pouchkine à qui ne sait rien de lui. Pouchkine est un grand poète. Napoléon est moins grand que Pouchkine. Et Bismarck n’est rien du tout à côté de Pouchkine. Et Alexandre Ier, II et III ne sont que des bulles de savon en comparaison de Pouchkine. Et tout le monde n’est que bulle de savon en comparaison de Pouchkine ; mais en comparaison de Gogol, c’est Pouchkine qui est une bulle de savon.

   C’est pourquoi plutôt que de Pouchkine, je vais parler de Gogol. Mais Gogol est si grand qu’il est impossible de dire quoi que ce soit à son sujet ; c’est pourquoi, je vais quand même parler de Pouchkine.

   Mais après Gogol, parler de Pouchkine est un peu offensant. Et de Gogol, impossible. C’est pourquoi, je préfère ne rien dire du tout.

                                                                                                          Harms

                                                                                                          15 décembre 1936

                        (Traduction de Jean-Philippe Jaccard)

 

 

C’est ce qui s’appelle rendre hommage aux deux géants qui se dressent à l’aube de la littérature russe ! Au fait, quel écrivain français a-t-il dit que Louis XIV n’est qu’une bulle de savon en comparaison de Corneille et de Racine ? Ou que Corneille n’est qu’une bulle de savon en comparaison de Racine ? Ou l’inverse ? Plutôt que de chercher à répondre, je préfère revenir à Pouchkine et Gogol. Et à Harms, du même coup, qui n’a pas hésité à également installer ces deux géants sur une scène de théâtre. Oh non ! Rassurez-vous ! Pas à la manière de je ne sais quel auteur dramatique bien français qui nous offrirait un brillant dialogue entre Corneille et Racine, ce genre de dialogue un peu rasoir grâce auquel, tandis que s’affrontent poliment les deux géants, le public qui somnole dans la salle croit devenir plus intelligent à chaque réplique ; non, non, mais à sa manière lui, Harms, une manière intrinsèquement ravageuse :

 

Pouchkine et Gogol

 

GOGOL (tombe des coulisses sur la scène et reste tranquillement étendu).

 

POUCHKINE (entre en scène, trébuche contre Gogol et tombe) : Malédiction ! Mais on dirait Gogol !

 

GOGOL (se relevant) : Quelle guigne infâme ! Impossible de se reposer ! (Il avance, trébuche contre Pouchkine et tombe.) Mais on dirait que c’est contre Pouchkine que j’ai trébuché !

 

POUCHKINE (se relevant) : Pas une minute de tranquillité ! (Il avance, trébuche contre Gogol et tombe.) Malédiction ! Mais on dirait de nouveau Gogol !

 

GOGOL (se relevant) : Dérangé, toujours et partout ! (Il avance, trébuche contre Pouchkine et tombe.) Quelle guigne infâme ! De nouveau Pouchkine !

 

POUCHKINE (se relevant) : Du voyoutisme ! C’est du voyoutisme ! (Il avance, trébuche contre Gogol et tombe.) Malédiction ! Encore Gogol !

 

GOGOL (se relevant) : C’est se moquer du monde ! (Il avance, trébuche contre Pouchkine et tombe.) Encore Pouchkine !

 

POUCHKINE (se relevant) : Malédiction ! Une vraie malédiction ! (Il avance, trébuche contre Gogol et tombe.) Gogol !

 

GOGOL (se relevant) : Quelle guigne infâme ! (Il avance, trébuche contre Pouchkine et tombe.) Pouchkine !

 

POUCHKINE (se relevant) : Malédiction ! (Il avance, trébuche contre Gogol et tombe dans les coulisses.) Gogol !

 

GOGOL (se relevant) : Quelle guigne infâme ! (Il part dans les coulisses.)

 

                     (De derrière la scène, on entend la voix de Gogol « Pouchkine ! »

 

RIDEAU

                                                                                                          20 février 1934

 

                       (Traduction de Jean-Philippe Jaccard)

 

 

Voilà comment régler, de façon aussi cocasse qu'expéditive, la question de la « querelle des anciens et des modernes » ! Quand je pense aux heures et aux heures qu’un auguste professeur d’Histoire de la littérature française, quant à lui parfaitement rasoir, consacrait à cette fameuse question en mes lointaines années universitaires…

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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commentaires

Une admiratrice 19/11/2011 11:10

Direct et compréhensif...aucun de ces bavardages actuels !

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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