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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 23:34

 

Férocité de l’humour de cet auteur russe que j’ai évoqué déjà ici il y a peu et qui nourrit merveilleusement une partie de mon été. J’aime beaucoup sa façon de suractiver, pour mieux s’en moquer ou la pervertir, la chaine narrative de cause à effet :

 

J’ai lu un livre très intéressant sur un jeune homme qui était tombé amoureux d’une jeune personne, mais cette jeune personne aimait un autre jeune homme, lequel jeune homme aimait une autre jeune personne, mais cette jeune personne aimait elle aussi un autre jeune homme, qui ne l’aimait pas elle, mais une autre jeune personne.

Et soudain cette jeune personne tombe en reculant dans une bouche d’égout ouverte et se casse la colonne vertébrale. Puis, alors qu’elle est déjà totalement remise, elle prend froid et meurt. Alors le jeune homme qui l’aime se suicide d’un coup de revolver. Alors la jeune personne qui aime ce jeune homme se jette sous un train. Alors le jeune homme qui aime cette jeune personne grimpe sur un pylône de tram, touche les fils électriques et meurt électrocuté. Alors, la jeune personne qui aime ce jeune homme avale une grande quantité de verre pilé et meurt de ses blessures aux intestins. Alors le jeune homme qui aime cette jeune personne fuit en Amérique où il sombre dans l’alcoolisme à tel point qu’il vend son dernier costume ; privé de costume, il est obligé de rester au lit et développe des escarres dont il meurt bientôt. »

   Daniil Harms, Ecrits, Traduit du russe par Jean Philippe Jaccard,

   Christian Bourgois éditeur

 

Cadavres, disparitions, mises à mort, mutilations : toute l’œuvre de Harms en est pleine, chant du cygne d’une l’avant-garde soviétique vite muselée par le stalinisme. L’absurde, l’invraisemblable, la cocasserie, le comique ravageur doublent cet univers terrible d’une saveur, voire d’une poésie, dont l’intensité est toujours présente. Voyez encore :

 

La mort du petit vieux

 

Du nez d’un petit vieux sauta une petite boule qui tomba à terre. Le petit vieux se pencha pour ramasser cette boule, et de son œil sauta alors un petit bâtonnet, qui tomba lui aussi à terre. Le petit vieux eut très peur et, ne sachant que faire, il remua les lèvres. A ce moment, un petit carré sauta de sa bouche. Le petit vieux se plaqua la main sur la bouche, mais une petite souris sauta alors de sa manche. De peur, le petit vieux se sentit mal et, pour ne pas tomber, il s’accroupit. Mais là, quelque chose craqua en lui et il s’effondra mollement à terre, comme un manteau de peluche.De sa braguette sortit alors une longue baguette sur le bout de laquelle se tenait un oiseau gracile. Le petit vieux voulut crier, mais une de ses mâchoires se coinça derrière l’autre et, au lieu de crier, il eut un faible hoquet et il ferma un œil. L’autre œil resta ouvert et, quand il eut cessé de bouger et de briller, il devint fixe et trouble comme chez un mort. C’est ainsi que la mort perfide avait rattrapé ce petit vieux qui ne connaissait pas son heure.

   Daniil Harms, Ecrits, Traduit du russe par Jean Philippe Jaccard

   Christian Bourgois éditeur

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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