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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 05:43

 

Dans l’œuvre de Du Fu (712-770), un des maîtres de la poésie chinoise classique, contemporain et ami de Li Po (voir mon billet du 5 juin), je trouve ce court texte qui pourrait inaugurer une longue série de citations sur le rêve si récurrent, dans toute l’histoire de la littérature et de l’art, d’une fusion du réel avec sa parfaite reproduction. Comme si l’objet représenté se faisait alors aussi vivant que l’objet vivant. Stéréotype ancestral mais, quand il est écrit avec la précision des mots qu’utilise ici le poète ancien, la vision qu’il suscite est d’une inquiétante étrangeté :  

 

LE FAUCON PEINT

 

Un vent glacé s’élève de la soie peinte

ce faucon bleu est vraiment impressionnant !

dressé, il est tendu vers le lièvre rusé

il regarde de côté, comme un Barbare inquiet

la chaîne brillante, on pourrait la détacher

le perchoir est si près qu’on pourrait l’appeler

quand s’abattra-t-il sur les passereaux

éparpillant leurs plumes et leur sang sur la plaine ?

 

            Du Fu, Il y a un homme errant, traduit du chinois

Par Georgette Jaeger Collection Orphée, La Différence

 

Dans ma toute première pièce de théâtre, il y a, parmi les personnages, un peintre animalier du nom de Tefler. C’est un peintre très réputé mais il n’est pas satisfait de son art. Ce qu’il cherche à expliquer à Telman, le metteur en scène, lequel l’a persuadé de participer au spectacle invraisemblable qu’il veut réaliser :

 

On a dit que j'étais le meilleur peintre animalier du monde. 

Et pourtant, je n'ai jamais été capable, jusqu'à ce moment précis, de reproduire un animal avec exactitude. 

De reproduire tous ses détails, de les reproduire avec une précision parfaite.

Les proportions, les intensités, les jeux de coloris.

J'avais beau travailler, j'avais beau m'acharner, toujours je déformais, toujours je trichais.

Et on m'applaudissait, on louait mon style !

On en a assez parlé, du fameux style Tefler !

Moi, je me pavanais, je jouissais sans vergogne des honneurs qui m'étaient rendus.

Mais, en moi-même, Telman, je me traitais d'imposteur. 

Ce style Tefler, comme je désirais secrètement le voir disparaître de mes tableaux !

Comme je rêvais d'en libérer mes doigts à tout jamais !

Etre capable de restituer ce que je voyais, sans cette abominable déformation qui me faisait applaudir partout où j'exposais !

Tant de vaines tentatives...

 

                        Paul Emond, Les pupilles du tigre, Editions Didascalies

Il existe également de cette pièce une nouvelle version inédite

 

Un jour, Tefler a aperçu un corps humain déchiqueté par le tigre, le tigre même qu’attend le petit groupe rassemblé par le metteur en scène et qui doit être la vedette du spectacle. Après cet événement, la seule obsession du peintre a été de parvenir à reproduire le fauve de façon parfaite, à en faire figurer sur la toile la réplique totalement exacte :

 

Et puis, ce long voyage, une nuit, et brusquement, dans la blancheur de l'aube, ce corps !

Cette monstruosité !

Depuis, je n'ai plus voulu peindre que le tigre. 

L'objectivité à laquelle j'aspirais tant, c'est pour lui que je la trouverais. 

Pour lui seulement. 

La perfection du fauve au moment où il saute, vous comprenez !

Au moment où sa proie n'est pas encore lacérée par ses griffes...

Je me suis acharné au travail, sans le moindre répit.

Jour et nuit, comme un dément, j'ai recommencé et recommencé encore.

Trouver la formule qui me conduise à la plus totale objectivité !

Ma seule raison de vivre, une concentration de tous les instants !

Mais l'échec, toujours l'échec.

J'ai persévéré, pourtant. 

 

Mais alors que Tefler n’espère plus pouvoir réaliser son chef-d’œuvre qu’au moment même où entrera le tigre que tous attendent (tous seront mis à mort l’un après l’autre et c’est de cette scène ultime et terrible de leur existence que Telman a justement décidé de faire un spectacle, le plus beau, le plus fou, le plus parfait qui, selon lui, aura jamais été représenté – je reconnais qu’il fallait l’esprit complètement barjo d’un Paul Emond écrivant sa première pièce pour imaginer un tel scénario), alors que Tefler ne compte plus que sur l’émotion que suscitera en lui la vue du fauve pour être capable de le peindre en toute exactitude, voilà que le miracle se produit bien avant l’arrivée de cet instant suprême. Ironie : c’est le hasard, le simple hasard qui déclenche la perfection du geste artistique…  

 

Il me restait cet espoir, Telman, cet espoir fantastique et fou, qu'à l'entrée du tigre, au moment du grand face à face, je réaliserais le chef-d'œuvre.

Mais quel froid terrible ! quelle fatigue !

Et alors qu'à bout de force, je ne travaillais plus que machinalement, soudain, j'y suis !

Avant même que le tigre ne soit entré !

Par hasard, parce que jamais de façon volontaire je n'aurais tracé un jeu de courbes de cette manière.

J'y suis !

Mais regardez donc !

Regardez mieux !

 

Explosion de joie du peintre. Il a réalisé son grand-œuvre. Comme le faucon bleu de Du Fu était, dans la tapisserie, aussi vivant qu’un faucon vivant, le tigre de Tefler vit sur sa toile :

 

Cette fois, ça y est !

C'est lui !

Il n'y a aucun doute c'est lui, c'est tout à fait lui !

Le tigre !

A cause de la fatigue, j'ai tracé quelques courbes presque distraitement et c'est lui !

(…)

J'ai vu soudain que le mouvement exact y était.

J'ai peint le reste d'une traite, comme dans un rêve, comme par enchantement.

Regardez !

Regarde tous !

J'ai trouvé la formule !

Comme si le tigre avait brusquement surgi au milieu de ma toile.

Le voilà, né de mes couleurs.

Examinez ces courbes, Telman.

Regardez cette intensité : du plus, vif au plus délicat.

Et les flammes jaunes et noires de sa robe, des éclairs qui jailliraient d'un nuage blanc.

Et ces deux taches brûlantes, son regard noble et furieux.

Son regard ! 

J'ai enfin réalisé le portrait exact du tigre. 

Moi, Tefler, j'ai capturé le tigre.

 

(Hélas ! Pauvre Tefler ! La haine que lui voue un des autres protagonistes de la pièce sera la cause de la destruction de son tableau…)

 

La perfection de l’art ! Je repense aux célèbres paroles d’Hokusaï, le merveilleux peintre japonais. J’aime beaucoup la version qu’en donne la romancière Caroline Lamarche dans ses Lettres du pays froid (Gallimard) :

 

Dès l’âge de six ans, j’ai commencé à dessiner toutes sortes de choses. A cinquante ans, j’avais déjà beaucoup dessiné, mais rien de ce que j’ai fait avant ma soixante-dixième année ne mérite vraiment qu’on en parle. C’est à soixante-treize ans que j’ai commencé à comprendre la véritable forme des animaux, des insectes et des poissons et la nature des plantes et des arbres. En conséquence, à quatre-vingt-six ans, j’aurai fait de plus en plus de progrès et, à quatre-vingt-dix ans, j’aurai pénétré plus avant dans l’essence de l’art. A cent ans, j’aurai définitivement atteint un niveau merveilleux, et, à cent dix ans, chaque point et chaque ligne de mes dessins aura sa vie propre. Je voudrais demander à ceux qui me survivront de constater que je n’ai pas parlé sans raison.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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