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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 08:22


Dans un de mes billets d’octobre passé, à propos des premières lignes du roman Descendances, dans lesquelles Adalbert Stifter évoquait l’abondance de peintres paysagistes rencontrés dans la campagne autrichienne – c’était au XIX° siècle –, je mentionnais la fourmilière de photographes visibles en tout lieu contemporain, et surtout d’ordre touristique. Voici, à ce propos, un passage d’Extinction de Thomas Bernhard, un immense roman dont je disais tout récemment combien je l’appréciais, un roman écrit par ailleurs à une époque où n’existait pas encore la photo numérique : que dire de l’accroissement, depuis lors, de la fourmilière en question !

 

Je méprise les gens qui sont constamment en train de photographier et qui se promènent tout le temps avec leur appareil photographique pendu au cou. Ils sont sans cesse à la recherche d’un sujet et ils photographient tout et n’importe quoi, même ce qu’il y a de plus absurde. Sans cesse ils n’ont rien d’autre en tête que de se représenter eux-mêmes et toujours de la façon la plus repoussante, ce dont ils n’ont cependant pas conscience. Ils fixent sur leurs photos un monde perversement déformé, qui n’a rien d’autre en commun avec le monde réel que cette déformation perverse dont ils se sont rendus coupables. Photographier est une manie ignoble qui atteint peu à peu l’humanité entière, parce qu’elle n’est pas seulement amoureuse de la déformation et de la perversité, mais parce qu’elle en est entichée et qu’en vérité, à force de photographier, elle prend à la longue le monde déformé et pervers pour le seul véritable. Ceux qui photographient commettent l’un des crimes les plus ignobles qui puissent être commis, en rendant la nature, sur leurs photographies, perversement grotesque. Sur leurs photographies, les gens sont des poupées ridicules, désaxées au point d’en être méconnaissables, défigurées, oui, qui regardent d’un air effrayé leur ignoble objectif, de façon idiote, repoussante. Photographier est une passion abjecte qui atteint tous les continents et toutes les couches de la population, une maladie qui a frappé l’humanité entière et dont celle-ci ne pourra jamais être guérie. L’inventeur de l’art photographique est l’inventeur de l’art le plus misanthrope de tous les arts. C’est à lui que nous devons la déformation définitive de la nature et de l’homme qui y vit, en la caricature perverse de l’un et de l’autre. Je n’ai encore jamais vu sur aucune photographie un homme naturel, autrement dit un homme véritable et vrai, comme je n’ai encore jamais vu sur aucune photographie une véritable et vraie nature. La photographie est le plus grand malheur du XX° siècle.

        

Thomas Bernhard, Extinction, traduit de l’allemand par Gilberte Lambrichs, Gallimard

 

Et vlan !

 

Le narrateur bernhardien, râleur profond, critique radical, misanthrope invétéré, débite son discours comme roule la boule de neige dans la pente : envers l’objet de sa critique, son animosité grossit et grossit encore, propos grinçant, cocasse, se plaisant à l’art de d’une exagération de plus en plus démesurée mais touchant aussi au plus juste…

 

Tout ceci ne m’empêche pas d’être très heureux de pouvoir contempler des photos de Thomas Bernhard, cet écrivain qui m’est si essentiel et qui était manifestement on ne peut plus photogénique. Voyez plutôt :

 

Thomas Bernhard photoThomas Bernhard photo 2

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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