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20 avril 2012 5 20 /04 /avril /2012 12:39

 

Toujours plongé dans l’océan Pessoa, je trouve, dans les quelques pages de journal publiées au sein du volume de proses Le chemin du serpent, des réflexions, datées de 1915, qu’il n’est peut-être pas sans intérêt de citer, en des temps où le culte et l’obsession du « m’as-tu vu » s’est érigée en valeur obligée, sinon absolue :

 

Il m’arrive, quand je pense aux hommes célèbres, d’éprouver pour eux toute la tristesse de la célébrité.

La célébrité est un péché plébéien. C’est pourquoi elle doit blesser toute âme raffinée. C’est un péché plébéien parce que se trouver placé en évidence, exposé aux regards de tous, inflige à un être raffiné l’impression d’une parenté extérieure avec ces gens qui font du scandale dans les rues, qui braillent et gesticulent sur les places publiques. Un homme qui devient célèbre perd toute vie intime : les murs de sa vie privée deviennent comme du verre ; il semble toujours s’habiller avec outrance, et ses faits et gestes les plus minimes, parfois ridiculement humains, qu’il souhaiterait invisibles, voilà que les verres grossissants de la célérité en font de spectaculaires broutilles, dont le caractère public ne peut que gâter son âme ou l’affliger. Il faut une bonne dose de grossièreté pour être à l’aise dans la célébrité.

 

Fernando Pessoa, Le chemin du serpent, traduit du portugais

par Françoise Laye, Christian Bourgois éditeur

 

Et c’est écrit il y a un siècle… Qu’aurait-il dit au vu des déferlantes quotidiennes de célébrité minute dont nous abreuvent aujourd’hui télévision et autres entreprises » promotionnelles » ?

 

On sait qu’il a été, quant à lui, de son vivant, un écrivain, certes estimé dans le milieu littéraire, mais sans grande renommée publique. Celle-ci n’est venue que plus tard, avec la publication de l’immensité de ses inédits. Dans Le livre de l’intranquillité, Bernardo Soares, son « semi-hétéronyme » – Pessoa nomme ainsi l’auteur factice de ce chef-d’œuvre, plus proche de lui que ses autres grands hétéronymes, Caeiro, Reis ou de Campos – rêve cependant à une renommée future. C’est peut-être un des plus beaux passages de l’ouvrage :

 

   Parfois je songe, avec une volupté triste, que si un jour, dans un avenir auquel je n’appartiendrai plus, ces pages que j’écris connaissent les louanges, j’aurai enfin quelqu’un qui me «comprenne», une vraie famille où je puisse naître et être aimé.

Mais, bien loin d’y naître, je serais mort depuis longtemps. Je ne serai compris qu’en effigie, quand l’affection ne pourra plus compenser la désaffection que j’ai seule connue de mon vivant.

    Un jour peut-être on comprendra que j’ai accompli, comme nul autre, mon devoir – de naissance, dirai-je – d’interprète d’une bonne part de notre siècle ; et quand on le comprendra, on écrira qu’à mon époque j’ai été un incompris, que j’ai malheureusement vécu au milieu de l’indifférence et de la froideur générales, et qu’il est bien dommage que cela me soit arrivé. Et celui qui écrira tout cela péchera, à l’époque où il écrira, par l’incompréhension envers mon homologue de cette époque future, tout comme ceux qui m’entourent aujourd’hui. Car les hommes n’apprennent jamais qu’à l’usage de leurs ancêtres, déjà morts. Nous ne savons enseigner qu’aux morts les règles de la vie.

 

Fernande Pessoa, Le livre de l’intranquillité, traduit du portugais

par Françoise Laye, Christian Bourgois éditeur

 

Et puisque j’en suis à l’écrivain pensant à ce qui pourrait lui arriver une fois qu’il aura quitté ce monde, comment ne pas mentionner également le rêve d’une rencontre réelle entre lui-même et ses doubles, réalité et fiction ne devenant plus alors, enfin, qu’un seul et même état ? Ceci est magnifique :

 

Je caresse l’espoir de me retrouver un jour, après ma mort, dans la présence réelle, dans la véritable présence des fils que j’ai engendrés jusqu’ici, et j’espère que je les trouverai beaux dans la fraîcheur de la rosée de leur immortalité.

 

Cité et traduit par Teresa Rita Lopes, préface à Fernando Pessoa, Le pèlerin,

Editions La différence.

           

 

 

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commentaires

nicolas marchal 29/04/2012 19:59

Vraiment magnifique...

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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