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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 12:27

 

 

Quel beau livre ! Quel plaisir de le relire ! On a dit souvent que c’est un des sommets de l’œuvre de Le Clézio et c’est bien vrai. Je n’en ferai ici aucune analyse détaillée, le lecteur intéressé en trouvera facilement et d’excellentes ; par exemple, sur internet :

http://www.academie-en-ligne.fr/Ressources/7/FR10/AL7FR10TEPA0211-Sequence-05.pdf ;

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remmm_0035-1474_1984_num_37_1_2025

 

Une des grandes forces de séduction de ce roman vient, bien sûr, de la superposition des deux histoires racontées en alternance : celle qui se passe entre 1910 et 1912, où un peuple de Touaregs, s’opposant au colonisateur français et forcé de le fuir au Sud, traverse le désert et se fait massacrer au Nord ; et celle, contemporaine (le roman est publié en 1980), d’une de leur descendante qui vit dans un bidonville marocain, échoue dans les bas-quartiers de Marseille, est repérée par un photographe et devient très vite un modèle célèbre mais s’enfuit un beau matin pour retourner vers le désert où elle accouche de l’enfant conçu avec un jeune berger muet avant son départ d’Afrique. Magnifique et émouvant hommage à une civilisation traditionnelle détruite par le rouleau compresseur occidental : la jeune Lalla qui renoue à la fin du livre avec le Sahara de ses ancêtres, y retrouve la paix et des valeurs profondes qui n’ont rien à voir avec ce qu’elle a pu découvrir de la vie européenne.

 

Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture, le jeu de miroir entre les deux récits se fait de plus en plus intense. Le grand talent de Le Clézio est de faire sentir combien se concentre dans le beau personnage de Lalla le monde qui lui vient de ses ancêtres, une façon d’être qui est forgée dans la vie rude au cœur du désert. L’ombre et l’éclat de l’autre récit pèsent sur elle, comme si elle y puisait toute sa force d’exister. La voici par exemple, bien avant qu’elle ne gagne la France, qui quitte le bidonville pour s’éloigner dans les dunes ; là, vient lui parler un homme que l’on peut croire imaginaire (le grand art narratif de Le Clézio est, bien sûr, de laisser flotter l’indécision). Passage superbement écrit, comme Désert en regorge :

 

C’est le nom qu’elle donne à l’homme qui apparaît quelquefois sur le plateau de pierres. Es Ser, le Secret, parce que nul ne doit savoir son nom.

Il ne parle pas. C’est-à-dire qu’il ne parle pas le même langage que les hommes. Mais Lalla entend sa voix à l’intérieur de ses oreilles, et il dit avec son langage des choses très belles qui troublent l’intérieur de son corps, qui la font frissonner. Peut-être qu’il parle avec le bruit léger du vent qui vient du fond de l’espace, ou bien avec le silence entre chaque souffle de vent. Peut-être qu’il parle avec les mots de la lumière, avec les mots qui explosent en gerbes d’étincelles sur les lames des pierres, les mots du sable, les mots des cailloux qui s’effritent en poudre dure, et aussi les mots des scorpions et des serpents qui laissent leurs traces légères dans la poussière. Il sait parler avec tous ces mots-là, et son regard bondit d’une pierre à l’autre, vif comme un animal, va d’un seul mouvement jusqu’à l’horizon, monte droit dans le ciel, plane plus haut que les oiseaux.

(…)

Alors, pendant longtemps, elle cesse d’être elle-même ; elle devient quelqu’un d’autre, de lointain, d’oublié. Elle voit d’autres formes, des silhouettes d’enfants, des hommes, des femmes, des chevaux, des chameaux, des troupeaux de chèvres ; elle voit la forme d’une ville, un palais de pierre et d’argile, des remparts de boue d’où sortent des troupes de guerriers. Elle voit cela, car ce n’est pas un rêve, mais le souvenir d’une autre mémoire dans laquelle est entrée sans le savoir. Elle entend le bruit des voix des hommes, les chants des femmes, la musique, et peut-être qu’elle danse elle-même, en tournant sur elle-même, en frappant la terre avec le bout de ses pieds nus et ses talons, en faisant résonner les bracelets de cuivre et les lourds colliers.

Puis, d’un seul coup, comme dans un souffle de vent, tout cela s’en va. C’est simplement le regard d’Es Ser qui la quitte, qui se détourne du plateau de pierre blanche. Alors Lalla retrouve son propre regard, elle ressent à nouveau son cœur, ses poumons, sa peau.

 

         J.M.G. Le Clézio, Désert, Gallimard, Coll. Folio

 

« Elle voit cela, car ce n’est pas un rêve, mais le souvenir d’une autre mémoire dans laquelle est entrée sans le savoir » : magie de quelques mots simples - d'un très grand écrivain ! -, superbe façon de dire qui nous fait voir le personnage en train de pénétrer dans une autre réalité, celle de ses ancêtres, celle racontée dans l’autre récit.

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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