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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 17:30

 

Relecture d’Henri Michaux, au hasard et au bonheur des trois tomes de la Pléiade (si vous ne savez quel cadeau faire, n’hésitez pas, offrez ne serait-ce qu'un seul de ces trois volumes). Tout Michaux ! Et les notes sont détaillées et passionnantes.

 

Relecture surtout d’Un certain Plume, ces treize magnifiques petits récits auxquels je reviens si régulièrement et depuis si longtemps. Michaux a découvert Kafka dès 1928 – grâce à la traduction espagnole de La métamorphose –, avant de lire pa la suite les premières traductions françaises dues à Alexandre Vialatte. C’est peu après cette découverte, en 1930, qu’il écrit Plume. La parenté avec Kafka saute aux yeux. Un de mes préférés parmi ces textes est Plume au restaurant :

 

   Plume déjeunait au restaurant, quand le maître d’hôtel s’approcha, le regarda sévèrement et lui dit d’une voix basse et mystérieuse : « Ce que vous avez là dans votre assiette ne figure pas sur la carte. »

   Plume s’excusa aussitôt.

   - Voilà, dit-il, étant pressé, je n’ai pas pris la peine de consulter la carte. J’ai demandé à tout hasard une côtelette, pensant que peut-être il y en avait, ou que sinon on en trouverait aisément dans le voisinage, mais prêt à demander tout autre chose si les côtelettes faisaient défaut. Le garçon, sans se montrer particulièrement étonné, s’éloigna et me l’apporta peur après et voilà…

   Naturellement, je la paierai le prix qu’il faudra. C’est un beau morceau, je ne le nie pas. Je le paierai son prix sans hésiter. Si j’avais su, j’aurais volontiers choisi une autre viande ou simplement un œuf, de toute façon maintenant je n’ai plus très faim. Je vais vous régler immédiatement.

   Cependant, le maître d’hôtel ne bouge pas. Plume se trouva atrocement gêné. Après quelque temps relevant les yeux… hum ! c’est maintenant le chef de l’établissement qui se trouve devant lui.

   Plume s’excusa aussitôt.

   - J’ignorais, dit-il, que les côtelettes ne figurent pas sur la carte. Je ne l’ai pas regardée, parce que j’ai la vue fort basse, et que je n’avais pas mon pince-nez sur moi, et puis, lire me fait toujours un mal atroce. J’ai demandé la première chose qui m’est venue à l’esprit, et plutôt pour amorcer d’autres propositions que par goût personnel. Le garçon sans doute préoccupé n’a pas cherché plus loin, il m’a apporté ça, et moi-même d’ailleurs tout à fait distrait je me suis mis à manger, enfin… je vais vous payer à vous-même puisque vous êtes là.

   Cependant, le chef de l’établissement ne bouge pas. Plume se sent de plus en plus gêné. Comme il lui tend un billet, il voit tout à coup la manche d’un uniforme ; c’était un agent de police qui était devant lui.

   Plume s’excusa aussitôt.

   -Voilà, il était entré là pour se reposer un peu. Tout à coup, on lui crie à brûle-pourpoint : « Et pour Monsieur ? Ce sera… » - « Oh… un bock », dit-il. « Et après ?... » cria le garçon fâché ; alors plutôt pour s’en débarrasser que pour autre chose : « Eh bien, une côtelette ! »

   Il n’y songeait déjà plus, quand on la lui apporta dans une assiette ; alors, ma foi, comme c’était là devant lui…

   - Écoutez, si vous vouliez essayer d’arranger cette affaire, vous seriez bien gentil. Voici pour vous.

   Et il lui tend un billet de cent francs. Ayant entendu des pas s’éloigner, il se croyait déjà libre. Mais c’est maintenant le commissaire de police qui se trouve devant lui.

   Plume s’excusa aussitôt.

   Il avait pris un rendez-vous avec un ami. Il l’avait vainement cherché toute la matinée. Alors comme il savait que son ami en revenant du bureau passait par cette rue, il était entré ici, avait pris une table près de la fenêtre et comme d’autre part l’attente pouvait être longue et qu’il ne voulait pas avoir l’air de reculer devant la dépense, il avait commandé une côtelette ; pour avoir quelque chose devant lui. Pas un instant il ne songeait à consommer. Mais l’ayant devant lui, machinalement, sans se rendre compte le moins du monde de ce qu’il faisait, il s’était mis à manger.

   Il faut savoir que pour rien au monde il n’irait pas au restaurant. Il ne déjeune que chez lui. C’est un principe. Il s’agit ici d‘une pure distraction, comme il peut en arriver à tout homme énervé, une inconscience passagère ; rien d’autre.

   Mais le commissaire, ayant appelé au téléphone le chef de la sûreté : « Allons, dit-il à Plume en lui tendant l’appareil. Expliquez-vous une bonne fois. C’est votre chance de salut. »  Et un agent le poussant brutalement lui dit : « Il s’agira maintenant de marcher droit, hein ? » Et comme les pompiers faisaient leur entrée dans le restaurant, le chef de l’établissement lui dit : « Voyez quelle perte pour mon établissement. Une vraie catastrophe ! » Et il montrait la salle que tous les consommateurs avaient quittée en hâte.

   Ceux de la Secrète lui disaient : « Ça va chauffer, nous vous prévenons. Il vaudra mieux confesser toute la vérité. Ce n’est pas notre première affaire, croyez-nous. Quand ça commence à prendre cette tournure, c’est qu’est grave. »

   Cependant, un grand rustre d’agent par-dessus son épaule lui disait : « Écoutez, je n’y peux rien. C’est l’ordre. Si vous ne parlez pas dans l’appareil, je cogne. C’est entendu ? Avouez ! Vous êtes prévenu. Si je ne vous entends pas, je cogne. 

 

Plume précédé de Lointain intérieur, Œuvres complètes, tome 1

Bibliothèque de la Pléiade 

 

C’est aussi très exactement ce que j’appelle un « récit boule de neige » (voir mon billet, portant ce titre, du 21 octobre 2011).

 

 

Monsieur Plume Pièce botanique

Jean Dubuffet, Monsieur Plume pièce botanique

 

En 1936, Michaux écrit à propos de Kafka :

 

L’expression : « se mettre dans la peau des autres », si fausse pour la majorité des gens qui l’emploient, est vraie chez lui ; mieux que personne il représente ce que l’on peut appeler la connaissance par osmose ; il entre dans la peau d’autrui jusqu'à l’hallucination, jusqu'à n’être plus Kafka. 

 

Recherche dans la poésie contemporaine, Œuvres complètes, tome 1

 

Pourtant, dans un entretien avec Robert Bréchon, il aura, cette réflexion à propos de La métamorphose : « Dans ce texte, d’ailleurs capital, le manque d’insoumission m’éberlue et m’indigne. »

 

Une réflexion qui me rappelle une lettre adressée par Jean Genet à son traducteur américain. Cette lettre est datée de 1960 et a été publiée il y a longtemps déjà dans Le monde des livres. Genet y fait part de son admiration pour Kafka mais aussi de la distance entre cet univers et le sien. Un écrit passionnant, comme souvent quand un grand écrivain parle d’un autre :

 

   Quelle tristesse ! Rien à faire avec ce Kafka. Plus je l’essaye, plus je m’approche de lui et plus je m’en éloigne. Est-ce qu’il me manque un organe ? Son inquiétude, son angoisse, je les comprends bien mais je ne les éprouve pas. S’il paraît être hanté par l’existence d’une transcendance insaisissable, d’un tribunal dont on ignore tout mais dont on dépend, d’une culpabilité sans objet, au contraire j’ai le sentiment d’être responsable de tout ce qui m’arrive, et même de ce qui arrive ailleurs qu’ici et aux autres. Je ne me sens pas dépendre d’instances inaccessibles. Même si je voulais en chercher, en découvrir ou en inventer, rien n’y ferait : tout, tout afflue en moi et sur le champ : moi, responsable et juge absolu de qui dépend même mon origine. Ce moi responsable et ce juge absolu ne sont pas quelque part en moi, ils sont moi-même. J’essaye une explication : jugé et condamné par des tribunaux réels, afin de survivre innocemment à mes yeux, il a bien fallu que je crée ma totale raison d’exister, que je naisse, en quelque sorte, de par un décret de ma toute-puissance. Et c’était un acte de souveraineté qui doit se renouveler à chaque seconde. Je vous parle surtout du Procès. Il est vraisemblable que non seulement l’accusé mais le tribunal aussi soient en Kafka, mais alors en Kafka ils cohabitent, et peut-être qu’en définitive l’un est l’autre. J’ai été au monde un coupable réel en face d’un réel tribunal (l’un et l’autre alors n’étaient pas moi, ne cohabitaient pas en moi, que pour me déchirer.) La décision volontaire par quoi je me suis arraché à la malédiction du tribunal (le monde tout entier) (…) devait empêcher que se produise en moi un phénomène comparable à celui dont Kafka était sans doute le lieu. La sorte d’électrochoc qu’ont été pour moi mes condamnations – ou autant de mises à mort – m’aura peut-être – et peut-être malheureusement ? – préservé de tout ce qui ressemble à cette angoisse d’être sous la dépendance d’un tribunal Très Haut et Très invisible.

   Il n’y a pas que ce thème chez Kafka mais tous (celui de La métamorphose, celui de la Colonie pénitentiaire) me semblent être l’illustration, ou l’expression si vous voulez, de la même hantise. Si cette œuvre a une telle résonance dans l’époque et si peu en moi, c’est que je n’appartiens pas à l’époque. Mon drame particulier, la nature très singulière de mon exil et de ma malédiction m’en ont retiré. Mais l’art de Kafka est très grand. C’est ça qui m’enrage : pas pouvoir m’introduire dans une œuvre que je soupçonne très belle, encore que, malgré la superposition et l’enchevêtrement des significations possibles, on soit vite lassé par une sécheresse démonstrative. Le système est évident. Les mécanismes sont visibles. Les traductions sont peut-être très médiocres, je ne sais pas, mais ce qui arrive à Joseph K. ne me touche pas parce que cela arrive à « personne ». Kafka, d’après vous, a t-t-il voulu que Joseph K. soit une sorte de creux que viendrait combler chaque lecteur ? (…) Par contre, les Lettres à Milena et le Journal sont si peu kafkaïens, et si beaux ! Je veux dire que la sensibilité de Kafka vient au-devant de moi, pas protégée par son art. Et pourtant c’est l’art de l’écrivain qu’il faut admirer, son art, c’est-à-dire son intelligence maîtrisant et utilisant sa sensibilité pour une fin plus universelle.

   Mais quand on lit Kafka, on voit quelle monstrueuse, quelle fade littérature est née de la sienne ! J’attends la réaction. Tant de gens se sont crus traqués et ont écrit une littérature de traqués sans tracas.

 

            Source : Fonds Genet/archives IMEC.

 

Je ne me lancerai pas ici dans un long commentaire. Je dirai seulement que le passionné de Kafka que je suis ne ressent jamais dans son œuvre la moindre « sécheresse démonstrative. » Tout comme Michaux, je trouve au contraire que l’auteur du Château se met mieux que quiconque « dans la peau des autres » et que le plus discret de ses personnages occupe aussitôt tout l’espace de la page. Et si son opposition au « tribunal » n’a rien à voir avec celle de Genet, elle ne m’en paraît pas moins présente à chaque ligne. Mais peu importe : l’essentiel est évidemment d’apprendre par cette lettre comment Genet lui-même perçoit l’univers kafkaïen, l’importance qu’il attribue à l’écrivain et la façon il se situe par rapport à lui.

 

 

 

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