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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 21:35


De l’écrivain anglais Alan Bennet, je ne connaissais que ses Moulins à paroles (Editions Actes Sud), des monologues de théâtre aussi exemplaires que savoureux. Je viens de lire La reine des lectrices (quelle mauvaise traduction pour The uncommon reader !) avec un plaisir sans cesse grandissant. La belle fable ! Voilà qu’à près de quatre-vingts ans, la reine d’Angleterre se prend de passion pour la lecture. Voulant rattraper un de ses chiens, elle découvre par hasard dans une des cours de son palais un bibliobus de la commune de Westminster « garé près des poubelles, à deux pas de la porte qui rejoignait les cuisines ». Curieuse, elle y pénètre, y rencontre un aide-cuisinier et le chauffeur-bibliothécaire, et en ressort un livre à la main. Autant dire qu’elle a mis le doigt dans l’engrenage : cette lecture en amène aussitôt une seconde, puis une troisième, et la soif devient très vite inextinguible. De quoi tenir de façon de plus en plus distraite et avec une humeur souvent bien maussade son rôle de reine – visites, réceptions protocolaires et autres audiences hebdomadaires de son premier ministre. N’est-ce pas un autre monde, forcément plus attrayant, que les livres lui ont fait découvrir ?

 

Cet attrait pour la lecture, songeait-elle, tenait au caractère altier et presque indifférent de la littérature. Les livres ne se souciaient pas de leurs lecteurs, ni même de savoir s’ils étaient lus. Tout le monde était égal devant eux, y compris elle. La littérature est une communauté, les lettres sont une république. Elle avait déjà entendu cette formule, lors de remises de médailles et de cérémonies diverses, sans savoir au juste ce qu’elle signifiait. A cette époque, elle considérait que la moindre allusion à quelque république que ce soit avait en sa présence quelque chose de déplacé et de vaguement insultant, pour ne pas dire plus. Aujourd’hui seulement elle en comprenait le sens. Les livres ne varient pas. Tous les lecteurs sont égaux. Et cela la ramenait d’une certaine façon au début de son existence. Dans son enfance, elle avait connu l’une des plus grandes émotions de sa vie : sa sœur et elles s’étaient faufilées hors des grilles du palais, un soir de fête, et s’étaient mêlées à la foule sans qu’on les reconnaisse. La lecture procurait un sentiment du même ordre. Il y avait en elle quelque chose d’anonyme, de partagé, de commun. Ayant mené une existence à part, elle se rendait compte à présent qu’elle désirait ardemment éprouver un tel sentiment : elle pouvait parcourir toutes ces pages, l’espace contenu entre les couvertures de tous ces livres, sans qu’on la reconnaisse.

                   Traduit de l’anglais par Pierre Ménard, collection « Folio »

 

Imaginons un instant que, ces dernières semaines, de plus en plus las de jouer son rôle de pilier ultime d’une incertaine Belgique, le souverain de ce petit pays ait découvert par hasard qu’un bibliobus de la commune de Laeken, après s’être glissé dans une des cours de son palais, s’était « garé près des poubelles, à deux pas de la porte qui rejoignait les cuisines »…

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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