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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 12:08

 

Extrait des Impardonnables de Cristina Campo, ce beau livre que j’évoquais dans mon billet précédent, un commentaire du célèbre tableau de Carpaccio, Les Courtisanes.

 

Carpaccio-Les-courtisanes.jpg

 

Ou sur la tension, sinon la contradiction nécessaire, au sein de l’œuvre d’art :

 

   Désolation sans nom d’un tableau : les Courtisanes de Carpaccio. D’où vient-il ? Encore une œuvre parfaite obtenue par présences contraires… Sur la gracieuse terrasse, comme dans un blason, toute forme de beauté se trouve recueillie : les fleurs, les chiots, les paons au précieux plumage, les tourterelles blanches, les grenades aux rutilances de rubis. L’air est si calme, avec des accents de bronze dans la profonde épaisseur du bleu. C’est l’heure immobile, intensément belle, que l’on voudrait arrêter. Mais « A quoi bon ? » semblent crier en silence les deux regards fixes, dont la douceur se perd dans le vague, les deux profils purs et vides, semblables comme deux choses peuvent l’être, deux minéraux dans un traité, deux plantes aquatiques : robustes et prisonnières.

   Homère ne procède pas autrement, lui qui énumère toutes les joies de la vie – jusqu’à ce bain chaud préparé par des mains aimées – lorsqu’il veut nous frapper de terreur avec la mort d’Hector.

   Mais dans le visage des Courtisanes, il n’y a pas de jeune mort, pas de plainte amoureuse. Elles ne sont que la « profonde histoire d’un vide », de l’horreur ouatée par une vie oisive, égrugée par l’ennui, l’horreur de la beauté inutile, plus vide qu’un coquillage vide. « Monstres dans la détresse » : ainsi les nomma un gentilhomme de leur temps. Et c’est ce que Carpaccio dit en silence : par énumérations, répétitions, en plaçant dans un coin, là où personne ne le voit, un chien atroce et désespéré dont les crocs s’acharnent sur un bout de bois.

 

                        Cristina Campo, Les impardonnables,  traduit de l’italien

                        par Jean-Baptiste Para, Gallimard, collection L’arpenteur

                      

« Homère ne procède pas autrement… » : cette remarque m’a fait reprendre le passage de L’Iliade auquel il est fait allusion. C’est à la fin du chant XXII. Achille vient de tuer Hector, sous les remparts de Troie. Le poète antique – comme Sophocle, un peu plus tard, le fera dans Œdipe roi – utilise avec grande efficacité le procédé narratif que les scénaristes appellent aujourd’hui l’ironie dramatique : l’auditeur, le lecteur ou le spectateur sait déjà ce que le personnage ne sait pas encore ; nous avons suivi longuement le combat d’Achille et d’Hector, nous en connaissons l’issue, mais, à l’intérieur des murailles de Troie, Andromaque pour quelques instants l’ignore toujours ; malgré ses appréhensions, elle fait préparer par ses servantes un bain chaud pour son mari de retour du combat. Et nous qui savons qu’Hector est mort – comme, dès que commence la pièce de Sophocle, le spectateur athénien sait, connaissant la légende, qu’Œdipe a tué son père – n’en avons que plus de commisération pour Andromaque :

 

                                             Mais l’épouse d’Hector

            Ne savait rien encor. Nul messager n’était venu

            Lui annoncer que son époux restait hors des remparts.

            Elle tissait sur le métier, dans sa haute demeure,

Un grand manteau de pourpre avec mille dessins brodés.

            Elle venait de dire à ses servantes bien bouclées

            De mettre sur un feu un grand trépied, afin qu’Hector

Trouvât chez lui un bain d’eau chaude en rentrant du combat.

L’insensée ignorait encore qu’Athéna aux yeux pers

L’avait dompté loin de son bain sous la force d’Achille.

Du rempart alors lui parvinrent des cris, des sanglots.

Elle fut prise de vertige, et lâchant sa navette,

Elle parla ainsi à ses servantes bien bouclées :

« Que deux de vous me suivent : je veux voir ce qui se passe.

J’ai entendu la voix de mon auguste belle-mère ;

Je sens mon cœur bondir jusqu’à ma bouche, et mes genoux

S’appesantir. Le malheur guette les fils de Priam.

Ah ! que mon oreille n’en sache rien ! Mais j’ai bien peur

Qu’Achille aux pieds légers n’écarte l’intrépide Hector

Loin de nos murs et n’aille le poursuivre dans la plaine,

            En essayant de mettre un terme à sa triste vaillance.

            Jamais il ne restait noyé au milieu de la masse,

            Mais il fonçait tout droit, avec une ardeur sans pareille. »

 

                        Homère, L’Iliade, traduit du grec par Frédéric Mugler

                        Collection Babel, Editions Actes Sud

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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