Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 11:20


 J’ai parlé brièvement de ce très beau roman de Ferenc Karinthy dans mon dernier billet. Je n’ai sans doute pas dit assez son rythme haletant, phrases ou suite de propositions coordonnées souvent brèves, toujours précises, peu de subordonnées, une écriture du constat, succession d’actions, de notations et détails concrets. Me replongeant pour quelques pages dans cet univers si intense, me frappe davantage encore, alors même que nous est racontée l’histoire d’une éprouvante solitude, l’insistance constante du romancier sur la multitude humaine qui entoure son protagoniste.

 

Ainsi dans ce passage : après deux ou trois semaines, Budaï n’a plus de quoi payer sa chambre d’hôtel, on l’y laisse cependant vivre encore quelque temps, puis, un beau jour, il voit que la clé ne se trouve plus dans le casier ad hoc dans le hall, alors…

 

Budaï hébété, avec un mauvais pressentiment, monte au neuvième étage, parcourt les couloirs et s’approche de sa chambre. La porte est fermée mais en y collant prudemment son oreille il lui semble entendre du mouvement à l’intérieur. Il reste planté là, perplexe, puis n’ayant pas de meilleure idée, il frappe et ouvre. Dans l’étroit entrebâillement apparaît une femme entre deux âges, un foulard sur la tête ; elle regarde dehors et referme la porte… Il vérifie s’il ne s’est pas trompé de numéro, c’est bien le 921. Autrement dit, on a donné sa chambre à quelqu’un, on y a installé d’autres personnes. Les draps propres du matin étaient déjà destinés aux nouveaux.

A cet instant c’est une question de détail qui le préoccupe le plus : que sont devenues ses affaires ? Le peu d’habits dont il dispose, le sac de toile, l’unique bagage avec lequel il est parvenu dans cette ville… Il frappe une nouvelle fois mais on ne lui répond plus, la porte reste verrouillée. Il ne se décourage pas, il tambourine de ses poings et donne des coups de pied, jusqu’à ce qu’on finisse par ouvrir. Dans l’entrebâillement, toujours aussi étroit, cette fois c’est un homme chétif, la peau du visage jaunâtre et tavelée, qui apparaît en bras de chemise et en bretelles, furieux, glapissant d’une voix aiguë, féminine, et il tente aussitôt de claquer la porte. Mais Budaï a le temps de poser un pied sur le seuil, puis il pousse la porte et il s’engouffre de force dans la chambre.

Il est d’abord frappé par l’odeur, une odeur pénétrante de chair, fermentée, humide. Ensuite par le nombre de personnes qui habitent dans cette pièce minuscule : à part les deux déjà rencontrées, une petite vieille qui marmonne, elle fait peut-être sa prière dans un coin, des enfants, quatre, cinq, six, on les distingue mal dans la pénombre car le rideau est à moitié baissé,  il y a des gens couchés sur le lit et d’autres sur des matelas, un bébé dans un landau, et même un autre sur la table dans un couffin. Et comme si cela ne suffisait pas, deux chats circulent partout, sautent sur la fenêtre, les chaises, sur la penderie, deux grosses bêtes crasseuses, négligées qui perdent leurs poils. Puis des lapins angoras tels qu’il en a déjà vus dans une des chambres, logés dans des cages et des clapiers, probablement la source de la puanteur ; incompréhensible qu’un hôtel puisse tolérer une chose pareille… Ils ont complètement réaménagé la chambre, on ne la reconnaît pas. Le lit a été poussé contre le mur d’en face, l’abat-jour a été ôté de la lampe, un parc de bébé est placé au milieu, du linge sèche sur les chaises, et partout des baluchons, des hardes, des paquets, des biberons, des pots de chambre.

Cependant les nouveaux clients caquettent, jabotent, le querellent sans discontinuer en le poussant dehors. Lui, il cherche du regard ses propres affaires, mais en vain : il ne voit ni ses habits, ni son pyjama, ni son sac, ni ses notes sur le bureau. Il jette un coup d’œil dans la salle de bains aussi, ses affaires de toilettes personnelles ont disparu, en revanche au-dessus de la baignoire des cordes à linge ont été tendues et chargées de couches et d’alèses en train de sécher. Il se laisse alors pousser dehors, des enfants hurlant le bousculent également ; ici, il ne pourra plus revenir. Il n’en aurait d’ailleurs pas trop envie et cela le gênerait d’embarrasser ou de faire déloger cette famille manifestement nécessiteuse. Si on les a installés ici, ce n’est pas pour ses beaux yeux qu’on va les en chasser.

   C’est bien beau, mais où va-t-il habiter, lui ?

 

Et, un peu plus tard, alors que désormais sans logement, Budaï erre dans la ville :

 

Ce qui frappe encore dans cette ville, c’est le grand nombre de vieillards, des boîteux, des handicapés, des hémiplégiques qui claudiquent et font résonner le sol de leur canne à travers la foule qui les écrase, qui les broie et dont les vagues passent sans cesse par-dessus leurs têtes. Des petites vieilles fragiles, petits oiseaux malades terrorisés, progressent à pas tremblants en milieu hostile, elles traînent leur corps chétif, elles se hasardent à traverser aux carrefours ou à s’engouffrer dans les autobus, elles sont éternellement repoussées et écrasées dans la cohue. Qu’est-ce qui les retient ici ? Pourquoi ne déménagent-elles pas vers des paysages moins inhospitaliers, dans des petites localités plus chaleureuses ? N’ont-ils pas d’endroit où aller ?... Il y a aussi des fous avec des tics bizarres qui gesticulent, grimacent convulsivement, parlent ou grommellent tout seuls, des agités qui dévalent les rues en hurlant ou poussent des cris effrayants, des forcenés menaçants qui courent avec un couteau, qui font fuir les passants. Et puis des clochards, des mendiants qui bafouillent et d’autres, envahissants, qui agitent agressivement leur béret sous votre nez, ou des débiles bavant, des paralysés et des mutilés, des idiots qui rampent à quatre pattes ; tous cherchent à vivre, agglutinés, enchevêtrés, se marchent les uns sur les autres, envahissent, submergent et engorgent la ville, ils saturent et encombrent tout l’espace de leurs vies innombrables, ils atteignent l’intolérable…

 

                   Ferenc Karinthy, Epépé, traduit du hongrois

                   par Judith et Pierre Karinthy, Editions Denoël

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Exil
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives