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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 21:50


Je repense à La reine des lectrices, le petit roman d’Alan Bennet que j’évoquais récemment. Quelle éclatante illustration du dérèglement qu’apporte la lecture dans la conformité de nos existences ! Lire, n’est-ce pas toujours faire un pas de côté, et même un bond hors du rang ?

 

Au début du superbe essai qu’il consacre à l’œuvre de Kundera – il en est à mes yeux le commentateur le plus fin et le plus attentif à sa spécificité romanesque –, François Ricard rappelle comment Agnès, dans la cinquième partie de L’immortalité (Gallimard, coll. Folio), alors qu’elle doit rentrer directement à Paris, descend de voiture pour se laisser envoûter tout l’après-midi par le paysage de montagnes qui l’environne. Surgit alors une comparaison entre le comportement de la protagoniste du roman et l’acte de lecture :

 

Agnès, en un mot, devient la lectrice des montagnes. Lire, ce qui s’appelle lire, commence toujours par cette immobilisation, ce consentement de l’esprit et de l’imagination à leur propre abandon, voire à leur servitude, c’est-à-dire au renversement du pouvoir que nous nous attribuons habituellement sur nos idées, nos projets, nos besoins, notre existence même. Le lecteur véritable (s’il existe encore) est toujours ce lecteur « oisif » auquel s’adresse le prologue de Don Quichotte, un lecteur qui a pris congé de ses affaires et de ses buts, qui a interrompu sa course et qui, « empêché de s’en aller » par la beauté qu’il a sous les yeux, se met en retard sur lui-même et sur tout ce qu’il avait voulu ou prévu. Ouvrir un livre, se laisser « encercler » par un livre, ou se placer dans la possibilité d’être soi-même « lu » par un livre, du moins si ce livre est un roman, demande d’abord que l’on « descende de voiture », c’est-à-dire que l’on s’écarte non seulement, comme le stipule le pacte de la fiction, du réel familier qui nous environne, mais aussi, et plus fondamentalement encore, de notre histoire personnelle, de nos allégeances sociales, politiques, affectives, de nos « recherches » et de nos théories, de notre identité même, si cela est possible. Sans cet abandon, sans cette « distraction » initiale, aucune lecture ne peut avoir lieu, aucune découverte ni aucun émerveillement, mais seulement la réitération de ce que nous savions, voulions et étions déjà. »

François Ricard, Le dernier après-midi d’Agnès. Essai sur l’œuvre de Milan Kundera. Gallimard, collection Arcades.

 

Tous, sans doute, nous nous souvenons de nos lectures fiévreuses d’enfant ou d’adolescent, cachés tard dans la nuit sous les couvertures avec une lampe de poche pour ne pas être surpris par un parent soucieux de notre sommeil, ou blottis dans un fauteuil, alors qu’on nous appelait dehors ( « il fait grand soleil, tout le monde s’amuse et toi… »), ou encore retirés dans le grenier ou dans un arbre dont les branches basses permettaient d’y grimper (« où étais-tu, bon sang ? on t’a cherché partout ! »). Peut-être même, devenus adultes, certains d’entre vous se sont-ils un jour déclarés malades pour ne pas aller au boulot et poursuivre tranquillement la lecture du gros roman dans lequel ils étaient plongés la veille au soir (je confesse – il y a aujourd’hui prescription – l’avoir fait pour Les âmes mortes, une autre fois aussi avec Les frères Karamazov – ah ! ces grands Russes ! –, et même encore une autre fois pour Moby Dick), le gros roman, disais-je, qu'ils lisaient la veille au soir jusqu’au moment où le sommeil s’était fait de plus en plus pesant, de sorte que pour un temps indéfini lecture et sommeil avaient fini par former un espace commun, comme cela se passe aux premières lignes de La recherche du temps perdu :

 

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis, elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsychose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de retrouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome 1.

 

Prenez le temps, je vous prie, de relire lentement ces lignes fameuses qui ouvrent ce roman de trois mille pages (n’hésitez pas, à l’occasion, à déserter votre quotidien, voire à vous déclarer malade, pour traverser jusqu’à sa dernière page cette œuvre incomparable – et surtout ne vous laissez pas impressionner par l’expression « œuvre incomparable » : La Recherche est tout simplement fabuleusement belle et passionnante) ; oui, prenez donc le temps de relire ces lignes : n’est-ce pas comme si le narrateur vous y attirait d’emblée vers l’espace autre, vers l’espace nocturne, l’espace sans cause, où vous deviendrez vous-même ce dont parle l’ouvrage ?

 

A la recherche du temps perdu : oui, bien sûr, il faut comprendre qu'il s'agit d'un temps qui a été perdu et que le narrateur finit par retrouver, comme l’indique le titre même de la dernière partie ; mais qu’on me permette de le lire autrement aussi : à la recherche d’un temps que la conformité de nos existences déclare perdu, d’un temps où l’on fait un pas de côté, et même hors du rang, parce qu’on le réserve à la lecture, et peut-être même à la lecture, justement pourquoi pas ? de La recherche du temps perdu, cette œuvre incomparable, disais-je, dont les premières lignes vous attirent d’emblée vers l’espace autre, nocturne, sans cause, où vous deviendrez vous-même ce dont parle l’ouvrage…

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Et encore...
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