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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 12:28

 

Parmi les quelques spectacles que je viens de voir au Festival d’Avignon, je veux dire mon coup de cœur pour la superbe mise en scène de La ronde réalisée par Marion Bierry. Si vous ne l’avez pas vue, si vous êtes à Avignon, courez-y, c’est dans le off, au Théâtre Girasol, je vous assure que vous en sortirez émerveillés. De cette pièce que je ne me lasse jamais de relire, j’ai vu plusieurs mises en scène déjà : j’admire de celle-ci la fraîcheur et le renouvellement du propos scénique, le travail sur le texte que l’on sent long et pénétrant – Marion Bierry en offre ici une traduction nouvelle (dommage qu’elle ne soit pas publiée) –, l’invention constante dans la drôlerie et le traitement des personnages, la scénographie ingénieuse et surtout la formidable brochette de comédiens parfaitement dirigée. Le spectacle a été créé à Paris il y a près d’un an et demi déjà au Théâtre de Poche Montparnasse et a reçu le prix de la SACD 2010. Je veux croire que sa carrière n’est pas terminée. Un coup d’œil sur la vidéo de lancement en donnera un très bref avant-goût :

 

http://www.dailymotion.com/video/xdlftg_la-ronde-bande-annonce-arthur-cchni_creation

 

 A la manière de Max Ophüls en 1950 dans son adaptation cinématographique de la pièce de l’écrivain viennois (et avec quelle brochette d’acteurs français, rappelez-vous ! Simone Signoret, Serge Reggiani, Daniel Gélin, Gérard Philippe, Jean-Louis Barrault, Danielle Darieux, Odette Joyeux…), Marion Bierry intègre dans la pièce un meneur de jeu qui se sert des didascalies et de quelques phrases empruntées à Robert Musil pour assure les transitions d’un tableau à l’autre ; s’ajoute ainsi un regard ironique et mélancolique sur ce carrousel érotique 1900 virevoltant sur la poudrière qui pétera quelques années plus tard. Mais là s’arrête la comparaison avec ce qu’offrait ce film d’anthologie : tout se passe ici en une atmosphère de cabaret à l’imagerie sans cesse renouvelée et c’est à une sorte de parade bouffonne se livrent les protagonistes de ce monde inconscient de son imminent écroulement.

 

On connaît le principe de la pièce : dix personnages dont chaque tableau, selon un processus volontairement répétitif, présente un couplese livrant à un jeu de séduction qui débouche sur un rapport sexuel, puis sur une rapide séparation : la fille aborde le soldat, qui séduit ensuite la soubrette, laquelle couche avec le fils de famille, qui donne rendez-vous dans un appartement discret à la jeune femme du monde, avec laquelle un peu plus tard se faire très tendre son époux, qui retrouve dans un cabinet particulier la grisette, que l’on découvre ensuite avec l’homme de lettres, qui est revu avec la comédienne, laquelle reçoit dans sa chambre le comte, qui réapparaît en compagnie de la fille et la boucle est bouclée.

   

Ecrit en 1897, publié hors commerce pour quelques amis en 1900, le texte parut à Vienne en 1903. L’édition connut un vif succès mais fut bientôt interdite, et la pièce ne fut représentée – à Berlin – qu’en 1921 : le spectacle créa un énorme scandale, suscitant à l’égard de son auteur un déchaînement d’injures antisémites. C’est que Schnitzler, dans le regard sans concession qu’il portait sur ses contemporains (et sur l’être humain en général), en disait long sur leur véritable nature se dissimulant derrière les conventions sociales. Freud l’avait très bien compris qui, dans une lettre adressée à l’écrivain en 1922, lui rappelait qu’ils ne s’étaient jamais vus, bien qu’habitant Vienne l’un et l’autre (« Je pense que je vous ai évité de crainte de rencontrer mon double »), et ajoutait : « Votre déterminisme et votre scepticisme – ce que les gens nomment pessimisme –, votre émotion devant les vérités de l’inconscient, devant la nature pulsionnelle de l’homme, votre délitation des certitudes culturo-conventionnelles, l’attachement de votre pensée à la polarité de l’amour et de la mort, tout cela me touchait d’une manière étrangement familière. J’ai eu l’impression que vous saviez intuitivement ou plutôt par suite d’une auto-observation subtile – tout ce que j’ai découvert à l’aide d’un laborieux travail pratiqué sur autrui. Et je crois qu’au fond de vous-même vous êtes quelqu’un qui fouille dans les profondeurs psychologiques, sincèrement impartial et intrépide comme rarement on le fut. »

 

Si La Ronde a par la suite connu un tel succès, elle le doit également à l’originalité de sa construction et au tour de force que Schnitzler y réalise : ne présenter qu’en deux tableaux chacun des personnages et lui donner pourtant toute son amplitude ; nous montrer surtout à chaque fois combien l’être humain peut être différent et donc tenir un langage différent en fonction du vis-à-vis auquel il a affaire : pour ne prendre qu’un seul exemple, le comportement et le parler de l’homme de lettres avec la grisette ne ressemblent en rien à son comportement et à son parler avec la comédienne, alors les dialogues des deux tableaux – comme ceux de toute la pièce – sont empreints des mêmes et permanentes connotations d’ordre sexuel. En dix scènes c’est toute une humanité, en ses diverses strates sociales, qui défile de la sorte devant nous.

 

(Et comme au jeu du furet, de couple furtif en couple furtif, passe aussi, semble-il, une méchante maladie vénérienne…)

 

Auteur lui aussi d’une très belle traduction de La ronde réalisée pour le Théâtre de la Place des Martyrs à Bruxelles en 2003 (elle a paru dans le programme du spectacle publié par les Editions Le cri), l’écrivain belge Jacques De Decker a fait sur cette pièce, à l’Académie de langue et de littérature française, une communication particulièrement intéressante intitulée Chemin de ronde autour du Reigen de Schnitzler. On la trouvera sur le site de cette institution :

 

http://www.arllfb.be/ebibliotheque/communications/dedecker170503.pdf

 

C'est aussi l’occasion de rappeler le roman que le même Jacques De Decker a intitulé La grande roue (Collection de poche Espace Nord) et, qu’en hommage à Schnitzler, il a construit sur le même principe que la pièce. Mais ce sont des scènes contemporaines et principalement bruxelloises qui s’y trouvent cette fois racontées et la thématique en est tout autre que celle de La ronde. J’ai déjà dit dans ce blog mon plaisir à lire tout ce qu’écrit Jacques De Decker. Voulez-vous effectuer en ma compagnie un tour rapide de cette Grande roue, ce qui ne pourra que vous donner l’envie, si vous ne l’avez fait encore, de savourer ce roman page après page ? Alors voici :

 

Elisabeth reprend contact avec Sabine, une amie d’école qu’elle n’a plus revue depuis des années, et déjeune avec elle à Notre-Dame-aux-Bois. Laquelle Sabine, fonctionnaire au ministère des Finances, a affaire ensuite à Patrick, contribuable plutôt insolent, qui finit par l’emmener dîner (on mange beaucoup dans ce roman), puis faire un tour sur la grande roue de la Foire du Midi (il fallait, assurément, que l’histoire passât par là...). Patrick, se voit peu après quitter par son amie Brigitte, laquelle, amoureuse de Bruno, son patron, est priée par un beau dimanche, d’accompagner celui-ci sur sa moto à une foire d’Anvers (dont les participants sont d’ailleurs conviés à un somptueux buffet...), d’où, dépitée, elle reviendra en train. Le dit Bruno, après une trempette commune à la piscine Poséidon, déjeune (oui, comme dans la vie, on mange beaucoup dans La grande roue...) avec son frère Georges, fonctionnaire au ministère des Travaux publics et essaie d’obtenir son accord pour que soit vendue la maison familiale. Quant à Georges, après un dîner (quand je vous le disais...) avec les membres de son club, il s’égare un soir dans le quartier chaud jouxtant la gare du Nord et rentre dans le bar tenu par Perséphone, à laquelle il raconte s’appeler Roger et être le pianiste du bar du Sheraton. Puis, Simone (tiens, Perséphone a changé de nom) passe un week-end avec son fils François, un adolescent qu’elle met en pension la semaine, dans un hôtel de la région namuroise (où ils prennent  un soin tout particulier à confectionner leurs menus...), tandis que François fait la connaissance d’Arnold, un peintre paysagiste, qui l’emmène chez lui et lui montre ses tableaux. Venu à Bruxelles au volant de sa deux-chevaux, Arnold y retrouve Zoé, qui était jadis modèle à l’Académie des Beaux-arts quand lui-même y était élève, ils vont dîner ensemble (mais oui...) dans un restaurant de la rue des Bouchers et passent la nuit chez Zoé. Enfin, désireuse de faire un check-up, celle-ci se retrouve pour quarante-huit heures à l’hôpital, où l’infirmière qui s’occupe d’elle avec beaucoup de gentillesse (et qui lui apporte un repas, frugal, certes, mais qu’elle dévore avec appétit...) n’est autre... qu’Elisabeth. Comme dans La ronde, la boucle est bouclée… 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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