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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 11:12


Ô peuples démocratiques de Belgique (Vlaanderen, Wallonie-Bruxelles), de France et de Navarre ! Nous n’y couperons pas : en 2011 ou 2012, que ce soit en fanfare ou sans tambour ni trompette, nous serons appelés aux urnes ! Pour bien nous y préparer, je ne peux que vous recommander la lecture de l’Histoire du Parti pour un progrès modéré dans les limites de la loi, le très instructif ouvrage de Jaroslav Hasek, par ailleurs écrivain tchèque et immortel auteur des Aventures du brave soldat Chvéïk dans la première guerre mondiale.

 

Anarchiste, journaliste pigiste et surtout rédacteur de nombreuses fictions courtes et drolatiques qu’il publiait dans les gazettes locales, provocateur, mystificateur, pilier de taverne, Hasek était avant que la guerre n’embrase l’Europe une des figures de proue de la bohème pragoise. Après avoir rempli quelque temps les honorables fonctions de rédacteur en chef du Monde des animaux, puis renvoyé de cette revue pour avoir inventé des animaux imaginaires dont il proposait même certains à la vente, s’efforçant ensuite de boucler ses fins de mois en recueillant des chiens errants ou volés pour les revendre avec un faux pedigree, il fut, en vue des élections de 1911, un des fondateurs de ce Parti pour Progrès pour un progrès modéré dans les limites de la loi, parti parodique dont il a laissé la chronique, pour le plus grand plaisir et la plus grande instruction des générations à venir.

 

Ô vous, futurs candidats sur les listes électorales, peut-être d’ores et déjà en manque d’inspiration quant au contenu percutant des discours que vous aurez à prononcer, permettez-moi de vous offrir un extrait cet ouvrage particulièrement instructif, modèle d’éloquence et de persuasion politique, s’il en est :

 

DISCOURS

SUR MES ADVERSAIRES POLITIQUES

 

   Chers électeurs,

 

De mes adversaires politiques, je ne puis rien dire de bon. Je le regrette infiniment, je le regrette d’autant plus que j’aurais vraiment aimé en dire le plus grand bien, afin de montrer par là qu’il n’est de plus sûre vengeance que de saper purement et simplement l’action de mes adversaires en leur ôtant des mains toute arme contre moi. Hélas ! Je ne le puis, dès lors que je me suis promis de dire à mes électeurs toute la vérité. Chaque homme a ses défauts, je veux parler de ces petits travers dont la vie nous propose un large éventail ; des petites faiblesses pourtant, qui, rassemblées en un tout, suffisent à faire de chaque individu une extraordinaire canaille. En conséquence, parlant de mes adversaires politiques, c’est bien ce qualificatif d’« extraordinaire » que j’aurais dû employer ; cependant, mû par le juste principe selon lequel il est mieux d’excuser ou de minimiser les fautes de son prochain aux yeux des électeurs, je me contenterai de celui d’ »ordinaire ». Même ce terme, à bien y réfléchir, me paraît encore un peu rude, et l’on pourrait penser que je veux me venger de mes adversaires en utilisant leurs propres armes : aussi emploierai-je sans ornement ni epitheton ornans le simple mot de « canailles ».

Malheureusement, ce mot de « canailles » lui-même ne rend pas fidèlement compte de l’activité publique et privée de messieurs mes adversaires, et je m’efforcerai de saisir plus exactement leur caractère sans toutefois vouloir les offenser en les appelant « crapules ».

Bien entendu, quiconque les connaît sait parfaitement que ces termes de « canailles » et de « crapules » sont bien trop modérés et parfaitement inaptes à rendre justice à leur vraie personnalité.

Me viennent à l’esprit différentes injures qui conviendraient à merveille au caractère de ces messieurs, que par ailleurs j’estime et respecte infiniment, mais cela me gêne d’employer des termes aussi forts devant une assemblée de gens bien élevés, comme je ne doute point jusqu’à présent, messieurs, que vous soyez.

Des noms plus vilains les uns que les autres me démangent le bout de la langue, mais je ne peux pas, vraiment je ne peux pas, messieurs, en leur attribuant les qualificatifs qui leur conviennent, dévoiler à vos yeux l’entière nudité morale avec laquelle il n’ont pas honte de se présenter devant vous, selon l’adage bien connu qu’ »un bel aplomb vaut toutes les richesses ».

Il me répugnerait de leur exposer les détails de leur vie privée et publique, sous laquelle se cachent les crimes les plus vils et les natures les plus abjectes. Je trouverais pénible autant qu’écœurant de toucher du doigt cette crasse morale et cette boue dans laquelle messieurs mes honorables adversaires se vautrent jusqu’au cou.

Même si je n’étais pas candidat, il me serait impossible de me taire tout à fait ; mais je le puis d’autant moins qu’aujourd’hui j’aspire à votre confiance et que d’autres encore briguent cette faveur, qui feraient mieux, compte tenu de leur passé d’infamie, de rester tranquillement chez eux, plutôt que de sortir, comme on dit, avec du beurre sur la tête en plein soleil. Du beurre qui commence si joliment à fondre qu’ils s’enlisent jusqu’au cou dans l’ordure, la crasse et la fange. Mais puisqu’ils ont l’audace de s’exposer au plein soleil de la critique publique, je me fais un devoir de démasquer l’anonymat crapuleux de leur passé et de démonter l’un après l’autre les rouages de leur charlatanerie ; car il est évident que chacun d’eux aurait mieux fait d’aller de lui-même se livrer au tribunal, en priant les autorités de le mettre hors d’état de nuire.

Prenez le cas du premier, que vous connaissez bien sûr, comme vous connaissez le deuxième et aussi le troisième : si le premier vaut dix-huit, le deuxième vaut vingt moins deux et le troisième vingt-quatre moins six. Quel admirable trio s’est donné rendez-vous dans notre circonscription ! Le premier a déshonoré sa propre grand-mère, le deuxième sa belle-mère et le troisième un pauvre grand-père qui n’était même pas de sa famille, alors qu’il s’en allait ramasser du petit bois dans la forêt. Une telle entrée dans la vie pouvait-elle les amener à autre chose qu’à voler, partout où il y avait à prendre et où l’accès leur était libre ? Et puis, après le vol, ce fut l’attaque à main armée. Le premier détroussa une laitière, le deuxième un pauvre mineur qui rentrait chez lui après avoir touché sa paye, et le troisième un malheureux vieillard de l’hospice qui s’en allait à la ville porter toutes ses économies, qu’il destinait à son enterrement. Et leur vie continua sur cette prometteuse lancée : jeux d’argent, tricheries en tous genres, ils firent assurer leur maison qu’ils incendièrent eux-mêmes, sans s’inquiéter que la domesticité brûlât avec les murs, car ils éliminaient ainsi les témoins de leur crime. Et avec quelle touchante harmonie ils firent équipe tous trois, bien qu’ils appartinssent à des horizons politiques différents, aux abords de la gare ! L’un s’occupait des bijoux, l’autre faisait les poches et le troisième faisait le mac. Il n’y a qu’une chose pour laquelle je ne puis fournir de preuves : j’ignore lequel des trois assassina le buraliste, si ce fut le premier, le deuxième ou le troisième ; ce qui en tout état de cause ferait trois meurtres sur la conscience pour l’individu en question, soit un de plus que les autres.

Et voilà maintenant, ô peuple abusé, que va prendre le chemin des urnes, afin de donner par tes voix libre cours à ton opinion et de manifester clairement laquelle de ces trois crapules, je le dis de nouveau sans ornement, tu voudrais voir siéger au Parlement de Vienne.

En élisant l’un des trois, vous accomplirez cet acte méritoire que vous lui ferez au moins bénéficier de l’amnistie. Sinon, c’est le bagne qui les attend.

 

                  Jaroslav Hasek, Histoire du Parti pour un progrès modéré dans les limites de la loi,

                  traduit du tchèque, préfacé et annoté par Michel Chasteau, Editions Fayard.

 

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